‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 26 sur 66 · THERMIA. — NAXOS · texte numérisé non relu

THERMIA. — NAXOS

La nuit nous prit près du cap Sunium, qui sert habituellement d'embuscade aux pirates. La prudence nous interdisait d'y descendre, et l'obscurité ne nous permit même pas d'apercevoir les ruines de son temple. Nous rasâmes les côtes de l'Ile de Zea , l'ancienne Céos, la patrie de Simon ide , et , le matin , la violence du vent nous obligea à relâcher dans une anse de l'île de Thermia dont les eaux minérales n'ont conservé qu'une faible part de leur ancienne

renommée. Nous montâmes à une ruine appelée Hébreo Castro. Le tombeau et le thermede marbre que Tournefort y indique ont disparu ainsi que toute autre trace de magnificence. Trois voûtes en ogive revêtues de stuc sont creusées dans un rocher et semblent avoir servi de réservoir aux eaux. Démétrius fit faire une fouille par les marins du bord , qui ne produisit que quelques débris sans intérêt. Des pans de murs et une citerne se rencontrent encore près de la sommité du mont. Je ramassai un débris de vase re>êtu d'un beau vernis et où d'élégants feuillages étaient représentés. Nous mangeâmes des raisins exquis dans une petite chapelle abandonnée ; puis je fus a la recherche de quelques objets d'antiquité qu'on venait de me vanter et que je devais trouver dans un village distant d'une heure environ y mais on ne m'y montra que quelques médailles communes et une petite tête de philosophe que j'achetai. De ce village , pour retourner à bord de notre goélette , nous primes par une bourgade qui est aujourd'hui la capitale de l'Ile et qui n'offre rien de digne d'intérêt. Thermia , ainsi que le remarque Tournefort « ne produit aucun bois propre à brûler. De grosses touffes d'une mousse épineuse dont le sol est hérissé en tiennent lieu. Quelques rares vallées sont plantées de belles vignes et d'arbres fruitiers , et l'on a tiré des montagnes pelées le mieilleur parti possible en y pratiquant des ter-

rasses en escalier avec des murs de soutènement qui aident à retenir le peu de terre qui s'y forme. On obtient ainsi quelques récoltes. J'eus lieu de remarquer les manières hospitalières des habitants. J'entrai dans plusieurs maisons qui annonçaient une certaine aisance et où je fus accueilli sur ma bonne mine qui pourtant n*ëtait pas des meilleures. Il est vrai que Démétrius était là pour me faire \aloir. Tantôt j'étais un milord de Corfou, tantôt un monsignor de Rome, mais toujours membre du comité grec. Au détour d'un chemjn, une femme nous arrêta pour nous offrir des raisins de sa \igne. Elle en refusa le paiement en nous disant d*un ton tout à fait homérique : « C'est un devoir de faire part aux étrangers de ce que la fortune nous accoitle et de les traiter de son mieux. » La nuit et lejour suivants nous fûmes tellement ballottés , et je m'en trouvai si mal à mon aise , qu'apercevant, le 25 aoùt^ à l'aurore , la belle ile de Naxos^ je dis au capitaine de m'y descendre, dussé-je y rester abandonné comme Ariane. En débarquant, nous trouvâmes un des démogérontes qui nous offrit ses services en très-bon français. Gomme je lui en témoignais quelque surprise, il m'apprit que ses ancêtres faisaient partie de la colonie latine établie à Naxia, lorsque cette ile fut érigée en duché, dans le xiii* siècle, par Marc Sanudo. « Nous sommes encore environ quatre cents, me dit-il , et bien que la population grecque s'élève

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à dix ou douze mille , nous possédons le quart des propriétés ; nous descendons pour la plupart de nobles familles vénitiennes; Tournefort s'est un peu moqué de notre vanité ^ et il n'a pas tout à fait tort. Nous occupons encore le château où jadis nous dominions en maîtres. Toutes nos maisons sont situées dans son enceinte, et nous n'y laissons établir aucun Grec. Du reste, nous partageons avec eux l'administration : ainsi le gouverneur turc a auprès de lui un conseil composé de deux Latins et de deux Grecs; il est fâcheux d'être obligé de dire que nous vivons moins bien avec ces derniers qu'avec les Turcs. Souvent ils ont cherché à nous inquiéter, mais l'influence française nous a de tout temps protégés. Aussi, comme vous le voyez, nous apprenons votre langue par reconnaissance. »

Nous fûmes proprement logés dans la maison d'un jeune prêtre qui avait étudié à la Propagande à Rome. Il nous mena faire visite au couvent des Lazaristes : le supérieur se trouvait être un Artésien de la petite ville de Bapaume; il me parla de mes parents, de mon habitation en Picardie, d'une fête qu'on y avait donnée à M. le prince de Condé en 1788. Le bon père me rappelait là le plus ancien souvenir de ma petite enfance. L'autre religieux était du département de i'Aveyron ; nous nous y étions vus, en 1815, quand j'en fus nommé préfet; il me citait des actes de mon administration. C'était

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une chose à la fois fort singulière et fort douce pour moi de me trouver, dans l'Ile de Naxos , assis entre un ancien voisin et un ancien administre. Ils me menèrent aux vêpres à la cathédrale , véritable église de village ; mais je me crus à Saint-Pierre de Rome en y voyant un archevêque, quoiqu'il siégeât sur un trône de bois. C'est un vieillard de haute taille, d'une noble figure, et qui ressemblerait fort au portrait de Pie VII, s'il coupait ses moustaches. Nous le suivîmes dans son palais aussi modeste que sa cathédi*ale. Ce digne prélat nous parla de Rome avec attendrissement. Il y avait reçu l'éducation ecclésiastique. Notre conversation se prolongea assez longtemps. Il nous apprit que Naxos est actuellement l'unique archevêché de la Grèce, et qu'il avait succédé à Rhodes quand cette île devint la conquête des Turcs. Les évêchés sufTragants sont : Syra, Santorin et Tinos. Tous les Latins de l'Ile apprennent chez les Lazaristes le français et l'italien. Il y a aussi un couvent d'Ursulines pour l'éducation des jeunes filles.

Les agents consulaires ont tous leur demeuie dans le château. Nous visitâmes celui de France, M. de Lastic; il est de la noble maison de ce nom qui a donné un grand-maitre aux chevaliers de Rhodes. Il nous conta qu'un de ses ancêtres, voyageant dans l'Archipel, devint épris d'une jeune personne appartenant à la première noblesse de Naxos. Ses parents envoyèrent leur consentement au mariage, à la condition

que la nouvelle épouse suivrait son mari en France. Mais peu de jours après la célébration , M. de Lastic mourut, laissant sa veuve grosse. On pense bien que le pèi^ et la mère de cette jeune femme la décidèrent facilement à ne pas abandonner sa terre natale pour un pays et une famille qui lui étaient inconnus. C'est ainsi qu'une branche de Lastic s'est trouvée naturalisée dans l'Archipel. Elle y jouit de tous les droits civiques , car un fils du consul est en ce moment député à l'assemblée nationale de Nauplie. On nous mène à une antique citerne , construite en partie de gros blocs de pierres provenant des ruines de l'ancienne ville. D'après la tradition ^ ce serait en ce lieu que l'ingrat Thésée aurait laissé sa triste Ariane endormie sur le rocher. Pour moi , je n'hésite pas à placer cette scène sur l'emplacement de l'ancien temple de Bacchus. Il s'élevait au bord d'un écueil qui sort des flots à peu de distance , et il en reste un débris remarquable, une porte formée de trois longues pièces de marbre blanc (N"* 27). Je n'y abordai que le lendemain et avec difficulté à cause de la furie des vagues. De là on jouit d'une belle vue sur la ville construite en amphithéâtre et sur une plaine qui s'étend derrière, et dont la fécondité est prodigieuse, puisqu'elle rapporte jusqu'à trente pour un ; des montagnes ferment l'horizon; à droite, on découvre la mer et l'ile de Paros.

En contemplant cette perspective^ je regrettai M. Wolfenberger et ses pinceaux ; nous nous en étions séparés à Athènes. Il ne comprenait pas le genre d'intérêt qui m'attirait vers la Palestine , et il préféra rester en Grèce. Démétrius lui aurait volontiers donné un successeur en notre compagnie. Il en avait de toutes les nations à me proposer, et en leur faisant une remise du quart sur le prix auquel j'avais fait avec lui mon abonnement , il y trouvait encore son compte. Je me refusai à ses instances ; je redoutais de m'adjoindre tels compagnons dont la société m'aurait gâté mon voyage , de ces gens qui vont droit devant eux sans regarder, ou regardent sans voir, qui ne se mettent en route que pour arriver, ne se soucient que d'avancer, et semblent toujours disputer le prix de la course; j'en ai connu qui venaient me demander, lorsque j'étais en douce rêverie et disposé à m'oublier agréablement quelque part, quand partons-nous? que fai* sons-nous ici? Eh mon Dieu! étais-je toujours tenté de leur répondre , que ferez- vous ailleurs ? Le bon M. Wolfenberger n'était pas de ces coureurs-là. Au contraire, il s'établissait volontiers partout où il trouvait à exercer ses pinceaux et à manger du bœuf, seul goût prononcé que je lui aie connu. C'était un homme facile à vivre, ayant la candeur allemande, et cette précieuse naïveté qui est un don bien rare de l'esprit quand elle n'en est pas l'absence.

Le 26y je ne pus décider nos marins à mettre à la voile. Démétrius avait eu le tort de les prendre à la journée; tort pour nous, car pour lui cela l'arrangeait à merveille , puisqu'il était lui-même payé au mois. Je commençais à mi'apercevoir des inconvénients du genre de marché que j'avais contracté; cependant) ce ne fut qu'en Syrie qu'ils devinrent vraiment sensibles , puis insoutenables. Ici le patron de ma barque recevait deux écus par jour de notre Grec , qui en touchait près de dix ; et à ce prix, l'un et l'autre trouvaient beaucoup de convenance à me faire faire à petites journées le tour de tous les écueils de l'Archipel. Enfin, nous nous rembarquâmes le 27, le patron prétendant que je lui faisais manquer la plus grande fête de la Panagia , et moi l'assurant que l'Assomption était passée depuis longtemps. Nous avions raison tous les deux , le calendrier grec étant en retard de douze jours sur le nôti^. La nuit» mes traîtres prirent leur revanche : comme ils trouvaient le vent trop bon et que nous allions trop vite, ils baissèrent toutes les voiles, et nous livrèrent ainsi en panne à l'agitation des vagues et au balancement le plus désagréable. Puis ils nous jurèrent le matin que la nuit avait été affreuse , et le patron commença un récit de tempête, que Démétrius, au fur et à mesure, nous traduisait en italien, en levant les yeux au cieK

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