RHODES
Ces retards nous firent manquer à Rhodes M . de Lamartine y qui, après y être resté trois jours , en était reparti la veille de notre annvée. Nous y touchâmes le 28 , vers midi. En découvrant cette ile charmante , je ne dirai pas que mon attente (îit surpassée ; c^r ce que j'attendais et ce que j'ai vu n'ont aucun rapport. Mon œil encore attristé de la nudité du sol de la Grèce , pouvait-il se flatter de rencontrer une si belle et si riche végétation ! Toute l'enceinte d'Athènes ne m'avait offert que trois palmiers; ici ils croissaient en nombreux bouquets « couronnaient les hauteurs et formaient une ceinture verte autour des murs de la ville; mais ce fut surtout cette ville même qui m'étonna. Le moyen âge est resté à Rhodes avec tout son appareil guerrier, ses tourelles, ses créneaux, ses ogives, ses armoiries. Nous possédons chez nous quelques maisons de ce genre ; mais une cité tout entière , c'était un spectacle complètement nouveau pour moi. Le port où nous descendîmes est bordé de quais en grande partie ruinés, et de longues murailles hérissées de meurtrières; une belle et haute tour carrée, crénelée, flanquée à son sommet de quatre tourillons,
s'élève au-dessus des autres fortiiicatioiis (N' 28). Lors du sîége^ elle s'appelait la tour Saint-Nicolas, et elle fut vaillamment défendue par un Castellane. Une fois les portes franchies, on pénètre à travers un assemblage de maisons bâties en pierre, à petites croisées carrées, à portes basses et cintrées, avec des trottoirs qui ne laissent entre eux qu'une voie étroite. Quelques rues, mieux percées, forment le quartier noble , le faubourg Saint-Germain de Rhodes. Une d'elles, la plus droite et la plus large , a conservé le nom de rue des Chevaliers; elle traverse la ville, aboutissant d'un côté à la mosquée , près de la porte du port , de l'autre à l'ancienne église patronale de Saint-Jean. Les hôtels qui la bordent sont tels qu'ils étaient à la fin du xv*" siècle, dont la plupart portent la date. Seulement, quelques balcons fermés ont été ajoutés aux fenêtres pour empêcher le jour et surtout les regards de s'introduire du dehoi^ dans l'intérieur des chambres. Des créneaux , de petites tourelles, des gouttières en pierres s'avancent en saillie sur les façades ; de longs câbles sculptés marquent la séparation des étages. Dans l'architecture, des noms se sont conservés qui maintenant ne réprésentent plus rien. Qu'est-ce, dans nos maisons modernes, qu'une croisée autour de laquelle règne un cordon? un assemblage de vitres et des moulures à l'en tour. Mais les anciennes croisées représentaient exactement une croix, comme leur nom l'indique. La
Rkodes la maison aux sept ecussons
forme en fut adoptée à l'époque des croisades , et ce cpi'on appela alors un cordon est bien réellement ce câble que je retrouve ici dans les encadrements. Ce qui contribue surtout à Tornement, c'est la profusion d'armoiries en pierre ou en marbre blanc, qu'on aperçoit jusque sous les toits; quelquefois on voit réunis jusqu'à sept de ces écussons (H"* 29). La croix de l'ordre est partout , mais jamais seule; la croix ancrée des d'Âubusson lui est accolée sur toutes les portes et les lieux les plus apparents , preuve évidente que la ville fut en grande partie reconstruite après le premier siège. On rencontre aussi fi*équemment nos fleurs de lis. Les maisons ainsi décorées présentent à l'œil un blason complet^ souvent avec des devises et des inscriptions en caractères gothiques. Mais au milieu de tant d'objets curieuxy le voyageur éprouve un grand désappointement par l'impossibilité de se procurer a Rhodes le moindre renseignement. Les nobles hôtes de ces demeures n'ont laissé personne après eux, et cette colonie chevaleresque en levant son camp a emporté son histoire avec elle. Allez donc demander aux Turcs ce que fut Rhodes autrefois? Us ont trouvé des maisons vides et s'y sont logés sans plus de façon, oubliant même d'enlever de dessus les murailles ces croix qui semblent encore les défier. Félicitons-nous de leur indifférence, c'est à elle que nous devons la singulière conservation de cette glorieuse cité, dont il n'est pas
exact de dire, ainsi que raflirme Fabbé de Vertot , « qu'elle n'était plus qu'un monceau de pierres et de terre » quand elle fut rendue à Soliman en 1522. Les dates de 1492, 1503, 1520, qui se retrouvent inscrites sur plusieurs hôtels, et ces croix et ces écussons en si grand nombre sont là pour démentir l'historien. Il faut même bien reconnaître que si leur existence témoigne en faveur de la défense du grandmaitre d'Aubusson, il n'en est pas de même pour celle de Villiers de l'Isle-Adam; car enfin laplupartde ces armoiries y postérieures au premier siège, ont sur-' vécu au second, et les Turcs, assez insouciants pour les laisser subsister, àcoupsûrne lesauraientpas refaites. Aucune sentinelle ne veille sur les remparts de Rhodes; seulement, sous ses trois portes, quelques soldats sont assis et fument , leurs fusils derrière eux, appuyés aux murs. C'est ainsi qu'on monte la garde en Turquie , même quand la ilotte égyptienne est en vue. Les fossés sont laides et profonds. Tout à l'entour règne une longue suite de cimetières hérissés de pierres levées, de dalles de marbre blanc, fichées en lerre, couvertes d'épitaphes et quelquefois terminées par la grossière imitation d'un turban. On m'a dit que les Turcs n'étaient point dans l'usage de renouveler les fosses dans leurs cimetières : il s'ensuit naturellement que, pour la petite ville de Rhodes, les morts envahissent déjà sur les vivants d'aussi grands espaces qu'à Paris.
Je fus témoin d'une scène singulière dans un de ces asiles de la mort, comme j'allais m*y promener , le lendemain de mon arrivée. Je trouvai une douzaine de femmes enveloppées de voiles blancs et agenouillées; elles avaient apporté des vêtements d'hommes dont elles couvraient les tombeaux ^ tour^ nant et retournant ces habits, les étendant , puis les frappaht comme on frappe avec le battoir le linge à la lessive. Arrêté à quelques pas, je les examinais avec attention ; ma présence ne parut pas les gêner. De temps en temps elles levaient les mains , les croisaient sur leur tête , les appliquaient vivement sur leurs genoux y en accompagnant ces démonstrations d'une espèce de récitatif qu'elles psalmodiaient en se succédant, en sorte que ce chant lamentable ne iut pas suspendu un seul instant pendant près d'une heure que je restai en observation. Ces femmes avaient quitté leur masque; quelques-unes étaient jolies autant qu'on en pouvait juger à travers les larmes dont leur visage était inondé , car elles pleuraient bien réellement , quoique leurs mouvements parussent tous réglés et cadencés, et que, dans son désespoir, aucune ne manquât à la mesure. J'appris que c'étaient des Juives, qui, à jour fixé, viennent ainsi pleurer leurs morts, et je me rappelai ce passage de Jérémie : c< Faites venir les pleureuses ; ente voyez chercher celles qui sont les plus habiles; « qu'elles se hâtent de pleurer sur nous avec des cris
« lamentables I et qu'il sorte des paupières des ruis- « seaux de larmes. »
Les M usulmians ne souffrent point que nous habi tions sous les mêmes toits qu'eux et même dans leur voisinage. Leur jalousie nous refuse le même air qu'à leurs femmes. Les Francs , au coUcher du soleil, doivent sortir de la ville. Quelquefois j'oublie les heures, assis sur le trottoir dans la rue des Chevaliers. J'entends une voix qui me tire de ma rêverie en m'appelant capitaine; c'est le titre le plus honorable que les Orientaux trouvent à donner aux giaours. On méfait signe qu'il est l'heure. Alors je plie mon bagage, mes crayons et mes livres, et je m'en retourne à mon faubourg en traversant les poternes du port et le grand chantier où la lenteur des charpentiers turcs s'exerce sur quelques carcasses de navire qu'ils réussissent parfois à radouber. Nous occupons une maison dans le Péra de Rhodes, village ouvert et paisible près de la ville guerrière et fermée. Ce quartier franc a son église, et se compose de plusieurs longues rues bordées de petites maisons presque toutes semblables : un seul étage , une cour intérieure , trois ou quatre pièces ouvrant sur cette cour et meublées à l'orientale , c'est-à-dire le plancher pour s'asseoir et se coucher; notre demeure est ainsi faite. Le loyer coûte soixante paras par jour, environ dix sous de France; le prix de la nourriture est à l'avenant, et le lait, les œufs,
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le mouton , les poules , le riz surtout ne nous manquent pas. Chaque jour je brave le soleil dans ma chère rue des Chevaliers , à l'ombre de ses pignons ëlevës; j'en ai fait mon cabinet de travail : j'y porte mon écritoire et ma palette, j'écris ces notes , je dessine les maisons, et les trois vues ch-jointes (N** 30 , 31 et 32) donnent la rue dans toute sa longueur. Ma pensée se plaît à réinstaller dans ces demeures leurs premiers habitants , ces hotnmes de fer en dessus, eu dessous, en dedans, et dont le cœur, le corps et l'armure semblaient fondus ensemble et d'un même métal. La rue est presque déserte. Quelques Turcs passent rarement et gravement auprès de nous sans jamais s'arrêter; les enfants m'importunent un peu par leur babil. Roger jouerait bien avec eux , mais il est contrarié de ne pouvoir s'en faire entendre, ce Mon oncle, me dit-il, <r quelle diable de langue leurs parents leur laissent « parler ! » La seule chose à laquelle mes yeux ont peine à se iaire , c'est à ces troupes de chiens dé-* charnés qui parcourent les rues , sans domiciles et sans maîtres. Souvent, lorsque je furette sous ces voûtes sombres et désertes, cherchant à découvrir de nouveaux écussons, j'entends gronder près de moi et j'aperçois, brillants dans l'ombre, les yeux courroucés d'une lice qui vient de mettre bas; je m'étais d'abord figuré que ces chiens demi-sauvages devaient être charmants, et je me promettais de I. 11
choisir un des plus distingués , de me Tattacher et de le ramener en France; mais je ne rencontre que d'ignobles animaux qu'on croirait tous nés de la même mère , à poil fauve , à regards obliques , enfin de vilains mâtins ayant l'air de loups affamés; je renonce à les apprivoiser^ et en vérité ils n'en valent pas la peine. Il y a certains indépendants qu'il faut laisser pour ce qu'ils sont.
Ces globes de marbre et de granit que j'aperçois à chaque pas dans les rues, à demi enterrés , sont d'énormes boulets restes des munitions de guerre des Chevaliers y et nécessairement faits aux dépens des monuments de la ville grecque. J'ai remarqué quelques bornes de forme cylindrique ^ ornées de guirlandes et de têtes de bœufs, et dont le haut est creusé en forme de coupe. Je voulus prendre des renseignements , mais , je l'ai déjà dit , rien de plus inutile à Rhodes que les questions. Les Turcs ne vous entendent pas , et le peu de Grecs qui savent l'italien vous répondent : Chi sa? en levant les épaules. Notre consul , c'est une justice à lui rendre , n'en sait pas plus que les autres ; il se contente de me dire que je trouverai à Smyrne toutes les ressources que je puis désirer. Comme il revient souvent sur cette assurance, je le fais s'expliquer et je reconnais que les ressources dont il entend parler sont les comestibles de tout genre dont le bazar de Smyrne est abondamment pourvu.