‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 34 sur 66 · UN INCENDIE. — LE PONT DES CARAVANES · texte numérisé non relu

UN INCENDIE. — LE PONT DES CARAVANES

Pour en finir avec les diverses opinions contradictoires touchant la position de Smyrne, je ferai remarquer que cette ancienne colonie des Êphésiens a trois phases bien distinctes. La Smyrne éolienne , devenue plus tard la conquête des Ioniens , dans l'association desquels elle fut agrégée^ avait été fondée environ un siècle et demi après la guerre de Troie , et fut détr{iite par les Lydiens. Elle s'étendait dans l'anse le long de l'échelle actuelle de Bournabat, et il n'en reste aucune trace. Le tombeau de Tantale semble marquer la place de sa nécropole. La seconde Smyrne fut rêvée par Alexandre-le-Grand, endormi sur le sommet du mont Pagus. Les Euménides, dont le temple était voisin , lui en marquèrent la position , et deux de ses successeurs réalisèrent ce songe. L'emplacement de cette ville , la reine de l'Ionie, et si florissante du temps de Strabon , ne peut donner lieu à aucune contestation. C'e^t la Smyrne grecque et romaine. Elle recueillit les habitants de la première ville dispersés dans les montagnes. La Smyrne du moyen âge prit peu à peu la place de celle-ci , en

s'étendant le long de la mer (N"* 41). Smyrne^ aujourd'hui , parait pauvre sous le rapport des antiquités, et pourtant il est reconnu qu'aucune ancienne cité n'a plus fourni aux cabinets des curieux , et je pourrais donner une longue énumération des objets d'art précieux qui ont été recueillis sur ce sol maintenant épuisé. Mais à quels fléaux n'a-t-il pas été en proie! Les tremblements de terre et tous les conquérants barbares y ont marqué leur passage. Aujourd'hui j Smyrne a surtout à se garder de la peste et de l'incendie. Justement , à ce propos, une pompe vient de passer sous nos fenêtres ; quelques Francs s'empressent autour d'elle. Le feu est dans le quartier des Turcs , et on va leur poiier secours en dépit du ûitalisme. J'y cours aussi ; je suis curieux de voir comment se gouverne un incendie en Turquie. J'y trouve un grand nombre de spectateurs , spectateurs à la lettre ; quelques-uns , pourtant , apportent de l'eau dans des vases qui, pour la capacité, ne différent guère de leurs fint-janes. Former une chaîne? une idée aussi compliquée ne leur viendrait jamais. Faire la part au feu? cela serait plus turc; mais l'on réserve ici le despotisme pour les habitudes quotidiennes, et, dans les occasions extraordinaires, la Providence prend seule là conduite des affaires. C'est par une conséquence de leur résignation qu'ils laissent faire les chiens de chrétiens qui veulent les secourir. En ce moment l'incendie approche des bazars,

€t si une fois la première étincelle y pénètre , je défie bien qu'on vienne à bout de garantir cet immense amas de balles de coton , de toiles , de paillassons , où le bois sec est ce qu'il y a de moins inflammable; l'intelligence et la bravoure des pompiers de Paris n'y réussiraient même pas. Cependant , à peine si on semble se douter dans la ville qu'elle est menacée du plus grand désasti*e. On se contente de démeubler tranquillement les maisons les plus voisines. Ce calme , du reste , a bien son bon côté , et on pourrait en tirer un excellent parti si on savait le diriger. Chez nous , j'ai vu les inconvénients de l'excès contraire. Dans de pareilles bagarres , chacun veut se faire valoir et paraître. On se presse , on se heurte , on dispute; on perd le sang-Croid » la première des sauvegardes en toute espèce de dangers. Je me suis trouvé dans beaucoup d'incendies. J'ai encore présente la terrible catastrophe du bal du prince de Schwartzenbergy en 1810. Je vis commencer le feu, et quelle que fût sa rapidité , je suis convaincu qu'au* cun accident n'aurait eu lieu si chacun avait gagné la porte au petit pas , sans se troubler ni se hâter^ et qu'il en serait de même en toute occasion sem* blable. Quelques minutes ne suffisentr-elles pas pour évacuer la salle de spectacle la plus remplie , quand la retraite s'opère avec ordre?

A la nuit je finis par me retirer comme les autres , laissant les maisons brûler à l'abandon. Avant de me I. 14

coacheri je demande des nouYelles du feu : on n'en sait pas. C'est dans l'autre quartier, me répond-on. Plus tard j'appris pourtant que la pompe des giaours venait de rentrer victorieuse.

Je vais souvent me promener au pont des Caravanes, situé à l'entrée de la ville, sur la route de Constantinople. Les rues qui y conduisent sont fréquemment coupées par les plus sales cloaques. La boue est ici en permanence, et tellement acclimatée, qu'elle y brave même les ardeurs de la canicule. On peut juger jusqu'à quel point il iaut que l'air soit intercepté dans ces étroits passages, pour que son action seule ne suffise pas pour sécher des bourbiers sous le 38*^ degré de latitude. Une arche, de construction antique, est jetée sur le Mélès de Strabon, qui, large ruisseau en cet endroit, devient après les pluies un rapide torrent. Place^vous sur une estrade en planches qu'on a perchée à dix ou douse pieds de terre , sm^ les branches d'un énorme platane, et vous jouirez d'un tableau mouvant très-pittoresque. Les caravanes se succèdent presque sans interruption sur le pont qui porte leur nom. J'y ai compté, en moins d'un quart d'heure, plus de cent chameaux arrivant ou partant. Ces deux longues files suivent leur direction en sens inverse l'une de l'autre f comme les i/vagons sur un chemin de fer; seulement l'allure ici est grave et cadencée ; l'animal domestique participe de la nature de son maître. Un petit àne précède la

caravane, comme les petits tambours qui marchent en tête de nos compagnies de grenadiers. Viennent ensuite ces grands chameaux haut jambes , se mou* vant lentement^ posément, et se balançant de Farrière à Tarant, ce qui produit TefTet du tangage, jusqu'à causer, dit*on , le mal de mer k leur cava* lier. Des troupeaux d'oies se pressaient entre leurs jambes et semblaient les parodier, se dandinant comme eux et allongeant leur cou. Ces deux animaux ont de l'analogie dans leur maintien et leur démarche. Le quadrupède représente assez bien une oie bossue à quatre pattes,. et, sans l'autruche, à laquelle la dénomination d'oiseau-chameau a été dévolue par les naturalistes, l'oie aurait pu y prétendre. Toutes ces bétes circulaient entre de vastes cimetières couverts de cyprès élevés et touffus , sur la verdure noire desquels se détachent des milliers de pierres tumulaires. Elles sont rapprochées au point qu'on a peine à s'ouvrir un passage à travers tant de sépultures; et en considérant ces rangs si pressés et la mort si prompte à remplir les moindres vides, la belle pensée de Bossuet revient naturellement à la mémoire (N** 42).

A l'entrée du pont, du côté de la ville, des figures animées contrastent avec ce tableau sévère , car, à quelques pas de ces asiles de la mort^ un café est sans cesse rempli de gens de toutes robes , parmi lesquelles prédominent celles des dames. Elles s'éta- I. 14*

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blissent là pour Toir passer, ce qui me parait être

leur occupation favorite ; et leur toilette pimpante

et leur coiffui^e en ailes de moulin font une singulière

opposition avec ces pierres sépulcrales et ces sombres

cyprès.

La route de Constantinople, à la sortie de Smyrne, m*a rappelé les nôtres; c'était le seul souvenir de ce genre que mes yeux eussent rencontré depuis Ithaque. La voie est pavée et bordée des deux cotés d'un mur à pierres sèches , où Ton retrouve souvent em* ployés de jolis fragments de sculpture antique. J'ai suivi ce chemin pendant une demi-lieue environ^ jusqu'à de belles et abondantes sources d'eaux chaudes qui sechappent d'une antique fondation qu'on appelle les bains de Diane. Sans le secours d'un plan que m'avait communiqué M. Fauvel , j'aurais eu peine à reconnaître l'enceinte demi-circulaire des thermes ou du temple dont j'avais sous les yeux les restes informes. Quant à la rivière , car ces sources, dès leur naissance, en forment une abondante et limpide, j'en ferais volontiers mon fleuve d'Homère , comme terme moyen entre Strabon et M. Fauvel. Ce serait le Mélès du juste milieu. Et véritablement, en assignant cette position au fleuve, il se trouve à peu près à distance égale du torrent desséché de l'ancienne ville et du filet d'eau de la nouvelle.

XXXVÎ.

ROUTE D'ÉPHËSE. — AÏASOLUK.

Qui ne croirait que tout le monde ici sait le chemin d'Êphèse, connaît la distance a parcourir? Les uns pourtant nous parlent de vingt heures, les autres de douze; Démëtrius dit qu'il faut huit jours. Nous verrons bien. Je le laissai à Smyrne. Je n'en étais pas à m'apercevoir de sa complète inutilité comme cicérone. Dans ces pays qu'il avait souvent parcourus , il ne reconnaissait que les auberges quand il y en avait , et il n'y en avait guère ; toutes ses notions géographiques se bornaient à la carte gastronomique des lieux, a Connaissez-vous bien Éphèse, Démëtrius? — Oui , j'y ai mangé des alouettes avec M. de Stackelberg et bu du vin de Ghio avec M. Dodvrell. » Impossible d'en tirer d'autres éclaircissements. Ses citations historiques étaient de la force de celles d'un curé de la Beauce , que j'ai connu à Louville dans ma jeunesse , et qui avait vécu dans la société philosophique du xviii* siècle ; quand nous l'interrogions sur Voltaire : ce II avait , répondait-il, un habit marron , mais moins foncé que celui que j'ai vu à M. Rousseau , qui portait la veste et la culotte pareilles. » Ses observations étaient toutes de cette nature. Je laissai donc Démëtrius fumer à son

aise et se quereller avec M""' Maracini , et j'emmenai un autre Grec qu'il venait de prendre à son service, et qui m'était plus commode parce qu'il était franchement domestique.

Le 29 septembre , nous remontâmes le Mélès de Strabon en chevauchant à travers les cailloux qui remplissent son lit, puis nous le laissâmes à notre droite dans un ravin qui nous séparait du chftteau , et au fond duquel nous apercevions les arcs ogives d'un vieil aqueduc. Après cinq heures de marche, nous nous arrêtâmes pour diner au bord d'une eau courante qui traversait le chemin , et , cinq heures plus loin , nous prenions gîte pour la nuit.

Rien n'étonne, les premiers jours , les yeux d'un badaud d'Europe comme ces caravanes de chameaux cheminant d'un pas si réglé. Je viens de compter, tout d'une file, cent vingt et un de ces quadrupèdes chargés de figues et de raisins; ces fruits secs sont une richesse pour le commerce de Smyme. Cinq hommes à cheval ouvraient la marche ; ils étaient comme encaissés dans d'épais manteaux d'une espèce de feutre blanc, qui descendaient carrément bien au-dessous de leurs étriers. Ils ressemblaient ainsi à des coffres de momies. Leur tête seule conservait sa forme ; après cette avant-garde venait un ftne monté par un chamelier, puis dix chameaux , et ainsi de suite , chaque dizaine se trouvant séparée de la suivante par un surveillant et sa monture qui foimiaient comme les pater de ce

long chapelet. Nous renconti âmes cette caravane dans une plaine arrosée par le Caystre. Nous avions , à main droite , la chaîne du Galésus derrière laquelle florissait jadis la ville de Golophon où Ton recueillait l'espèce de résine qui a conservé le nom de colophane. Nous passâmes sur un pont construit avec d'antiques débris, et, laissant à droite la rivière, nous arrivâmes bientôt à la roche sur laquelle s'élève le château d'Aïasoluk, où je vis des sépulcres taillés à mi-côte ; un peu plus loin un long aqueduc portait à la forteresse les eaux d'une montagne voisine (N» 43)-

Le village se compose de quelques maisons éparses au milieu de décombres anciens et modernes. Je ramassai , sous les pieds de mon cheval , un marbre portant une inscription grecque. J'en remarquai plusieurs autres intercalées dans un mur à pierres sèches, à droite du chemin. Une d'elles a vingt trois lignes. Devant le café où nous nous établîmes, un grand sarcophage et des débris de colonnes se trouvent confondus avec les marbres tumulaires d'un cimetière moderne. Il est évident que la coutume des Turcs d'enfoncer en terre, auprès des sépultures, des plaques de marbre façonnées à leur mode et souvent couvertes de passages du Coran écrits en lettres d'or , a dû occasionner la destruction de précieux restes de l'antiquité , et que des colonnes et des piédestaux auront souvent été sciés pour cet usage.

Nous ne sommes encore ici que dans l'Êphèse moderne y c'est-à-dire à Âïasoluk; l'ancienne ville commence à une demi-heure plus loin vers la mer, qui évidemment a reculé de plusieurs milles. Le port a disparu, les terres charriées par le fleuve Tauront comblé , ainsi qu'une grande partie de la vallée où s'étendait la cité. D'après une tradition grecque, c'est en ce lieu que saint Jean a écrit son Évangile, et le nom même d'Âiasoluk semble être une corruption des mots iyt^f hiyof^ qui signifient la parole sainte. L'histoire de cette nouvelle Éphèse présente de longues lacunes. On ignore l'époque de sa fondation, et ce n'est que vers la fin du xiv^ siècle qu'on lui voit acquérir une certaine importance , et devenir la résidence des princes sarrasins qui possédaient l'ancien royaume de Carie; cependant j'ai peine à croire que les monuments dont les ruines se trouvent encore à Âïasoluk ne remontent pas à une époque antérieure. Nous savons que les Goths ravagèrent Éphèse. C'est vers ces mêmes temps que Justinien y construisit une église, où Nestorius fut condamné par un concile dans le v* siècle ; cette église, la tradition la place à Aïasoluk; elle fut dédiée à saint Jean , ce qui s'accorde avec l'étymologie que je viens de rapporter. On peut donc croii'e que dès ce temps la ville de Diane commençait à être abandonnée pour celle du saint apôtre, qui avait droit à toutes les préférences des Chrétiens. Sans

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