‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 35 sur 66 · wj · texte numérisé non relu

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<loute ils furent les plus empresses à enlever les débris des temples païens, pom* en bAtir Aïasoluk , aujourd'hui aussi ruiné et presque aussi désert qu'Éphèse.

En montant au château y nous passâmes sous une arcade en marbre blanc qu'on appelle la porte de la Persécution, et dont les matériaux ont été empruntés évidemment à la yille antique (N^ 44). A quelle date au juste peut-on rapporter cette construction? Je n'en sais pas plus à cet égard que les voyageurs qui m'ont précédé. A Rome, j'ai dessiné des portes qu'on attribue à Bélisaire, et je retrouve ici dans la forme des ouvertures pratiquéesdans le mur dedroiteet dans l'ensemble du monument, des rapports identiques avec ces portes romaines. De jolis fragments de frises se remarquent encore au-dessusdu cintre ; mais quant aux trois morceaux de sculptm^e dont Tournefort a donné la gravure , un seul, depuis lui , est resté sur place : c'est celui qu'il indique comme le meilleur et qui représente une bacchanale d'en&nts. Il parait que c'est au bas-relief du milieu que la porte a dû son sur^ nom; il représentait Achille traînant après son char le corps d'Hector. L'érudition et la critique ne sont pas le fort des Grecs modernes ; ils auront fait du fils de Priam un martyr chrétien ; et c'est ainsi qu'on est convenu d'expliquer ce nom de porte de la Persécution. Du reste, ce bas-relief enlevé récemment a été détaché du mur avec tant de maladresse, qu'une

figure y est restée , justement celle d'Hector; si c'est un Grec qui a commis cet acte de vandalisme, on pourrait croire qu'il à respecté l'effigie du martyr.

La porte en question , bien que le choix même des matériaux employés à sa construction dénote une époque de décadence et témoigne de la barbarie de son architecte , n'en est pas moins d'un effet trèsagréable. Le château auquel elle sert d'entrée est encore environné de ses murailles crénelées ; mais dans Teuceinte ce ne sont que ruines confuses et sans intérêt; l'aqueduc qui y portait les eaux est construit comme la porte en matériaux antiques , parmi lesquels j'ai remarqué sept inscriptions assez longues et en beaux caractères , sans parler de plusieurs autres qui ne contiennent que quelques mots. Tournefort n'a pu les copier, faute d'une échelle pour atteindre à leur hauteur. Dirai-je que l'extrême exactitude dont a fait preuve ce judicieux voyageur dans ses descriptions des lies de l'Archipel , semble l'avoir abandonné à Ëphèse; il confond l'ancienne cité et la nouvelle; à peine s'il y trouve quelques débris clair-semés, et rien de remarquable; cependant les ruines des deux villes sont assurément distinctes, curieuses, et surtout abondantes.

ÉPHÊSE.

Jb fus chercher Fantique Éphèse dans la plaine , entxe les marais du Gaystre et la longue chaîne du Corësus, en me dirigeant du château d'Âïasoluk Tcrs un autre appelé la Prison de Saint-Paul. A l'entour du mont Pion ou Prion , qui était jadis entièrement enfermé dans Tenceinte de la ville , je rencontrai à chaque pas des yoùtes, des massifs de pierres d'une dimension extraordinaire, des colonnes, enfin une quantité de fragments curieux d'architecture. Au bout du Stade , je remarquai d'abord la porte décrite par TourneforU J'en pris un dessin fidèle (N"" 45) , et je ne crois pas que Claude Lorrain ait jamais terminé l'horizon de ses paysages par de plus belles lignes que celles que présentent ici les montagnes et la mer vues de dessous cette arcade. Accenso rensi et Asiœ : ces mots sans suite, et dont Tournefort a cherché vainement à se rendre compte, se trouvent répétés séparément sur deux marbres enchâssés dans cette construction. D'autres firagments s'y remarquent encore, et notamment à la clef de la voûte, un petit bas-relief représentant Hercule appuyé sur une massue, et un autre, où l'on distingue un génie ailé à cheval et un serpent roulé autour

d'une palme. Des têtes de lions ornent cette porte, dont le cintre parait antique; mais pourtant , quand on considère le tout attentivement, il est impossible de ne pas reconnaître que de tels matériaux praviennent d'autres édifices, aux dépens desquels celui-ci , comme la porte de la Persécution , auront été construits dans le Bas-Empire. Ce sont donc des ruines de ruines que j'ai en ce moment sous mes yeux. Celles d'un temple voisin, que Tournefort ne mentionne point, sont très-reconnaissables. On lit au chapitre xix des Actes des Apôtres le récit de l'émeute excitée contre saint Paul par une classe nombreuse d'ouvriers, dont l'industrie s'exerçait à fabriquer de petits temples d'argent à l'imitation de celui de la déesse, conmie nous voyons encore à Rome des marbriers et des fondeurs vivre de la vente qu'ils font aux étrangers des temples ruinés du Forum. Ce fut à ce théâtre que ces mécontents se portèrent pour accuser l'Apôtre, qui, de son côté, voulait s'y rendre pour s'expliquer ; mais ses amis l'envoyèrent prier de ne point paraître. Par suite du grand danger qu'il courait, Paul quitta la ville et la quitta sans retour ; car plus tard , lorsque en revenant de Macédoine il repassa par l'Asie Mineure , on voit qu'il évite de prendre terre à Éphèse et qu'il convoque les prêtres de cette église à Milet, pour leur adresser verbalement ses dernières exhortations, sachant, ainsi qu'il le leur dit, qu'ils ne

reverront plus son visage. « Veillez , ajoute-t-il , et souvenez-vous que jour et nuit pendant trois ans je n*ai cessé d'avertir chacun de vous avec larmes d; puis en terminant il leur rappelle que jamais il n'a été à charge à personne ^ et que lui et ceux qui raccompagnaient ont vécu du travail de leurs mains. Ces paroles sont intéressantes à recueillir : elles donnent la durée du temps que l'Apôtre passa à Éphèse , et elles marquent d'une manière précise que ce temps se partageait entre la prédication et un travail manuel; en sorte qu'en fournissant abondamment aux disciples la nourriture de l'âme , il ne leur demandait pas même en échange celle du corps. C'est aussi aux Éphésiens convertis qu'il rappelle particulièrement les devoirs mutuels et la sainteté du mariage, dont ces Ioniens voluptueux semblaient encore plus portés à s'écarter que les autres Gentils. Je relus cette épitre et le passage des Actes, sur l'emplacement du temple de la grande Diane. Le nom de la déesse est complètement oublié à Éphèse , quand celui d'Aïasoluk rappelle encore le Verbe fait chair prêché par saint Jean.

En continuant de faire le tour du mont Prion , qui , d'après le témoignage de Pausanias , n'était qu'un immense bloc de marbre blanc, je reconnus un second théâtre bien plus petit que le premier; puis plusieurs ruines inexplicables , une entre autres qu'on a prise tantôt pour le Gymnase, tantôt pour le

temple de Diane, dernière conjecture à laquelle son nom turc de Palais des Vierges a pu servir de fondement. Je ne découvris point de traces d'amphithéâtre; cependant on Yoit rappelé dans la première épître aux Corinthiens que saint Paul fut livré aux bétes à Éphèse. Une partie du mont Prion était consacrée aux sépultures, et saint Jean et Timothée y mêlèrent , dit-on , leurs cendres à celles de tant d'illustres païens. On me fit remarquer une grande voûte , jadis revêtue de stuc , sous laquelle la tradition a placé l'aventure merveilleuse de ces six dormants, qui ayaut commencé leur somme du temps de la persécution , le prolongèrent jusqu'au règne de Théodose. Cette légende grecque était bien digne par son absurdité de devenir turque, aussi Mahomet s'en est-il emparé ; seulement il ne paraît pas certain du nombre des dormeurs. « Ils pouvaient, dit-il, être trois et leur chien , cinq et leur chien , sept et leur chien » : ceci est extrait textuellementdu dix-huitième chapitre du Coran. Je ne vois pas bien ce que le chien de plus ou de moins ajoute à la probabilité du fait. D'après son compte, ils auraient dormi trois cent sept ans.

Je dors en tous contant la chose sealement.

Au-dessous du château d'Âïasoluk, je visitai une mosquée abandonnée dont j'espérais peu , d'après la tiédeur avec laquelle en parle Tournefort. J'entrai

d'abord dans une vasie cour entoura par un mur de marbre blanc ; une fontaine à bassin octogone en occupe encore le mib'eu ; mais le cloître qui régnait autour a disparu. Je pénétrai dans le sanctuaire, fort délabré, et défiguré surtout par les constructions qui y ont été maladroitement ajoutées. Ce n'est pas le premier monument de ce genre que je rencontre ayant encore moins souffert par les retranchements que par les additions. Cette mosquée, qui pourrait bien avoir pris la place de Téglise bfttie par Justinien, formait à peu près la croix gi^ecque; il y reste quati^ superbes colonnes de granit, dont deux du plus beau rose oriental. Le Baptistaire de Constantin, à Rome, n*en offre pas de plus intactes. Une coupole élevée couronne ce sanctuaire; mais ce qui surpasse en délicatesse tout ce que je connaissais jusqu'ici d'architecture sarrasine , ce sont les moulures et les divers dessins sculptés en creux qui encadrent les portes et les croisées en dedans et au dehors de ce grand bfttiment; ces ornements, que le ciseau a pro* fondement fouillés dans le marbre, sontd'une finesse de travail extraordinaire. On monte par un perron à la principale porte, pratiquée dans un enfoncement semi-circulaire; les inscriptions y sont prodiguées ; leur lecture fournirait sans doute sur l'époque précise de cette construction des indications curieuses pour l'histoire de l'art. M. de Nercia, dr(^;man du consulat et savant orientaliste, compte venir ici à cette

intention , et a bien voulu me promettre de me communiquer le résultat de ses rcherches.

RETOUR A SBiYRNE. — DÉPART.

Il me serait facile de donner un historique de la ville d'Êphèse, et je n'irais pas loin pour le trouver tout fait. Je rappellerais qu'Alexandre , né le jour même où Érostrate brûla une des sept merveilles du monde y proposa aux Éphësiens, lorsqu'il fut dans tout l'éclat de sa gloire ^ de rebfttir le temple, pourvu que son nom en décorât le frontispice , et que ceuxci y qui voulaient réserver exclusivement leur encens pour leur ancienne patronne , s'en tirèrent en lui répondant qu'entre dieux il ne convenait pas de s'élever des autels. Jeciterais aussi cet édit par lequel on ordonna d'oublier le nom d'Ërostrate, genre de prohibition qui ne pouvait manquer d'obtenir le résultat que nous lui connaissons. Je nommerais Apelles et Parrhasius, les deux plus grands peintres de l'antiquité, et tous deux nés à Êphèse ; on verrait figurer ensuite les implacables ennemis du nom romain, Annibal et Mithridate; enfin j'arriverais peu à peu à Tamerlan^ qui, après la terrible défaite de Bajazet à Angora, en l'an 1 404 , employa un mois à piller la ville et ses environs, ce qui semble prou-

▼er qu^alors elle était redevenue riche et florissante. Mais pourquoi faire des livres avec des livres? Toute mon érudition d'emprunt n'apprendrait rien aux gens instruits, et les ignorants peuvent puiser aux mêmes sources que moi. Quant au temple qui remplaça celui consumé par Vimmortel Êrostrate, et au perfectionnement duquel on travailla pendant plus de deux siècles , j'ai su que ses immenses richesses surpassaient toutes les expressions que je pourrais employer pour les décrire; qu'elles furent spoliées par Néron et transportées à sa maison d'Or. J'ai su que l'édifice était d'oixlre ionique, long de quatre cent vingtrcinq pieds, large de deux cent vingt. Qu'on ne me demande rien de plus , à moins qu'on ne veuille que j'ajoute que le culte de la Diane polymamma y avait été emprunté primitivement des Égyptiens; que sa statue en bois la représentait toute couverte de mamelles, ainsi que son nom l'indique, et que ses prêtres étaient tous eunuques, ce qui ne laissait pas que de leur être de quelque secours pour l'observation de l'un des vœux qu'on exigeait d'eux. Cependant , si je ne crois pas devoir copier ce qui se trouve dans tant de livres , je ne puis non plus quitter Êphèsesans donner du moins mon opinion de témoin oculaire au sujet de l'emplacement du fameux temple , question qui a occupé tous les voyageurs. Dans ma pensée , je l'érigé à peu de distance et au couchant du théâtre. Je n'ai, j'en conviens, d'auti^s raisons à I. 15

faire valoir que l'abondance et surtout la richesse des fragments dont j'ai trouvé la terre jonchée en cet endroit; mais un pareil indice m'a rarement trompé. En effet, un monument ne s'efface jamais complètement du sol qui l'a porté , et au défaut de ruines plus significatives, sa position peut encore être reconnue et son ancienne magnificence constatéepar la qualité des débris que sa chute a laissés sur place ; ainsi parmi ces débris, il est évidentque le serpentin, leporphyre, les marbres rares et variés et surtout la mosaïque, ont appartenu à de plus somptueux édifices que la pierre et la terre cuite. Souvent, à Rome, quelque mêlés qu'aient été les marbres dont les champs sont semés et que la charrue retourne chaque année comme elle ferait ailleurs de vulgaires cailloux, j'ai goûté sur le Cœlius et l'Aventin, un plaisir de rêveur et d'antiquaire à rebâtir en idée les anciennes maisons qui couvraient ces monts. Selon les matériaux , j'appréciais le degré de luxe de l'habitation, voire la qualité du maître. Si les moi^ceaux d'un pavé de serpentin extrait des carrières de Sparte, ou le granit rose apporté à grands frais des extrémités de l'Egypte se multipliaient sous mes pieds^ j'étais dans la demeure d'un dieu ou d'un consul , tout au moins d'un préteur ; quand les riches débris disparaissaient, c'est que je venais de sortir du temple ou du palais, et le marbre blanc que je rencontrais alors sans mélange de matières

plus riches, me révélait l'aisance sans le faste, Vaurea mediocriias, chèi*e au sage voluptueux; plus loin y le petit espace jonché seulement de briques m'indiquait les foyers d'un vieux Romain de la république, et j'en choisissais de préférence l'emplacement pour y relire les premières Décades de Tite- Live. Mais revenons à Éphèse. Depuis, j'ai eu la satisfaction d'apprendrequ'enassignantàson temple le site où je viens de le réédifier, je me trouvais d'accord avec des autorités beaucoup plus sûres que la mienne.

Le soir, après un repas frugal, de mauvais pain trempé dans de mauvais café^ nous nous éloignâmes de cet amas de ruines, jadis une des merveilles de l'Asie, et maintenant habitées par la fièvre , la misère et les loups. Certes , c'est aujourd'hui qu'Heraclite rencontrerait à chaque pas, dans sa ville natale, de justes sujets de larmes.

Il était tard ; nous ne fîmes d'autre rencontre sur la route que celle d'une femme que nous surprimes démasquée, buvant à une fontaine, et qui, ne retrou* vant plus sous sa main la visière de l'espèce de casque dont sa tête était enveloppée, tira à la hâte sa pantoufle de son pied pour s'en (aire un éventail. Qu'on vienne nous dire après cela que la coquetterie est innée chez le sexe '• J'ai souvent eu occasion de le remar-

■ Il y a diverses manières de comprendre la pudeur. Une dame

quer; le mouvement que fait une femme turque en abaissant son voile quand elle rencontre un homme, est aussi naturel que peut l'être chez nous l'action de Galatëe si gracieusement décrite par Virgile.

Etfugit ad salices el se cupit ante videri»

Ici y la femme n'aspire pas à plaire à d'autres yeux qu'à ceux de son seigneur ; elle chérit ce que nous appelons sa servitude ; expression qui n'est pas exacte , car , soumise à son époux , elle gouverne le harem , et , sous ce rapport , elle est encore la maitresse au logis.

Nous n'arrivâmes que fort tard à un petit cabaret enfumé où nous couchâmes péle-méle, catholiques, schisma tiques, juifs, mahométans. Sur quinze personnes il y en avait de quatre religions et de trois parties du monde.

Le lendemain, nous étions de bonne heure à Smyrne après treize heures de marche assez rapide. Le soir , nous fûmes au bazar faire des emplettes.

créole racontait un jour, devant moi , que lors d^un incendie à Saint-Domingue , se sauvant toute ni^e et n^ayant trouvé qu^un mouchoir sous sa main , forcée de faire un choix , elle avait'préféré couvrir son visage; ce qui rendit ce récit assez ridicule, c^est que son mari , M. de la J***, ajouta que heureusement plusieurs de ses amis avaient reconnu sa femme et Pavaient aidée à s'échapper. Je ne sais pourquoi cette histoire me revient à Toccasion de la pantoufle de mon Éphésienne.

Les tapis de Turquie ont conservé chez nous leur ancienne réputation. On en fabrique ici de très-jolis qu'on appelle tapis de prière ; leur mesure n'excède pas en général dix-huit à \ingt pieds carrés; si l'on en voulait de plus ample dimension, il faudrait les commander exprès et plusieurs mois d'avance, mais ils reviendraient fort cher, car j'ai payé de cinquante à soixante francs des devants de lit et de cheminée. Les grands tapis, beaucoup plus communs, mais très-épais et très-chauds, se vendent au pic, qui est à peu près notre demi-aune; le prix varie de quatorze à dix-huit piastres (trois francs cinquante centimes à quatre francs de France). Ainsi, pour qua tracent cinquante francs, on peut tapisser proprement et chaudement un salon de soixante pieds de tour ; on ne trouverait certainement rien de pareil chez nous , le payât-on le triple. J'achetai quelques étoffes , des pipes, de l'essence de rose et force pantoufles qui, en ce pays, servent de souliers et ne sont pas d'un bien bon usage; mais, comme on en a à choisir à quarante sous la paire , on peut se donner le plaisir de renouveler fréquemment sa chaussure. Pour trente-six francs vous vous procurez une pipe en cerisier de grandeur raisonnable, c'est-àdire de votre taille, avec son bout d'ambre. Je me munis d'un habit complet consistant en trois vestes couleur carmélite, richement brodées. J'y joignis des chausses dans lesquelles j'aurais pu tenir à l'aise.

rM) JOURNAL

moîi troisième; des guêtres à l^albanaise et un tarbouch avec un croissant en or d'où pendaient force torsades bleues. Ce costume , avec une barbe de trois mois, me donne un air très-respectable et ne m'a coûte que vingt-cinq ëcus, sans la barbe.

Le 6 octobre, on emporte nos bagages, ce qui me donne occasion de remarquer l'espèce de sellette en usage parmi les portefaix de Smyrne ; elle s'attache avec des brassières, et, quand elle est placée sur un dos voûté , elle en déguise la courbure au point de ne plus présenter qu'une plate-forme sur laquelle le fardeau est en équilibre. Un homme ainsi courbé, sellé et chargé , prend un faux air du chameau.

Nos derniers loisirs à Smyrne furent pour M* Fauvel. Je me séparais à regret de ce spirituel et savant vieillard, à la société duquel j'avais dû, pendant près de quinze jours , l'emploi de mes plus douces heures ; sa conversation , comme je Tai déjà fait remarquer, s'égare fréquemment et n'a pas toujours le fil d'Ariane pour se retrouver dans les nombreux détours qu'elle a parcourus; mais elle n'en plaitpas moins , parce que quelques longueurs ne font pas quitter la lecture d'un bon livre. Cela me i*appelle la réponse d'un de mes conseillers de préfecture , avocat bas-normand , auquel je me plaignais de ce que le conseil était en retard pour le jugement de plusieurs affaires. « Je comprends, me disait-il de trèsbonne foi, qu'on attache du prix à ce qu'une affaire

soit bien traitée, mais à ce quelle finisse, je n'en vois pas la nécessité. » Je n'étais pas frappé non plus de cette nécessité d'en finir , quand je prolongeais avec M. Fauvel nos longues soirées de causerie; cette dernière fois, nous parlâmes encore de la Grèce asiatique dont j'allais m'éloigner. Nous nous rappelions tout ce qui , chez les anciens, Télevait au moins à l'égal de la Grèce européenne; ses sages et ses poêles : Pythagore, Thaïes, Pittacus, Ilippocrate» Hérodote, et, au défaut d'Homère, si le lieu de sa naissance peut être contesté, Ânacréon et Sapho. Puis toutes ces villes qui se touchaient; ces trois merveilles du monde qu'on rencontrait à de courts intervalles sur les rivages que j'allais côtoyer : à Éphèse, à Rhodes, à Halicarnasse. A ce propos, M. Fauvel me confirme que cette dernière cité que, sur de fausses indications, j'avais été chercher près du cap Pétera, n'était autre que Boudrouu, et la colonnade qui occupe le, devant de mon dessin, n"* 38, pourrait bien être un reste du fameux monument de la douleur et de la fidélité d'Ârthémise. En quittant notre ancien consul, je lui promis un afiectueux et constant souvenir, et depuis, j'ai reçu en Egypte un précieux témoignage du sien : un itinéraire et une carte tracée de sa main , pour me guider dans le voyage de la Morée.

Nous nous embarquâmes dès que ïimbat eut commencé à perdre de sa violence; ce vent de mer

règne pendant le jour au fond du golfe de Smyrne , et , yers le soir , la brise de ten^ lui succède. Bientôt elle nous poussa hors du port; nous vîmes décroître les toits des maisons, puis les minarets, enfin le château lui-même. Adieu , la rue des Roses ! adieu, les belles Smyrniottes qui bordent les balcons ! adieu, notre hôtesse avec ses cinquante printemps qui commencent à ne ressembler pas mal à un hiver! adieu, docte et aimable Fauvel ! Il me semble qu'on passerait doucement des années à rêver sous le ciel bleu de Smyrne , malgré d assez tristes réalités qui blessent les yeux quand on les abaisse vers la terre ; mais alors on les ferme.

Et comme le poêle , amant des fictîoDS , On vit dans le palais de ses illusions.

C'est ainsi qu'il faut entendre la vie en Orient , quelquefois même en Occident.

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