‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 36 sur 66 · RELACHE A RHODES ET A LARNAKA · texte numérisé non relu

RELACHE A RHODES ET A LARNAKA

DÉMETRius avait fait ses proTÎsioDs pour une longue traversée. Le matin, en m'ëveillant, je l'aperçus, sur le pont de notre arche, entouré, comme Noé, d'animaux de toute espèce; il en avait embarqué une cargaison. Cet homme était heureux au milieu de ses bétes. Un veau paraissait être en ce moment l'objet de ses préférences , mais il se plaisait de même dans la société des chèvres , des oies et des poules; il les caressait, les baisait, et ne se montrait jamais plus amical qu^au moment où il allait les égorger ou leur tordre le cou, car l'office de boucher lui souriait au moins autant que celui de berger ; et quand nous lui reprochions ses massacres : « Ces pauvres bêtes, disait-il en les regardant avec tendresse , elles sont si douces! » C'était là son excuse; il est sûr qu'il semblait aimer également à les caresser , à les tuer et à les manger. Pendant qu'il prélu*dait à ses sanglantes exécutions , nous touchions la pointe de Karabournou qui termine la chaîne des monts Mimas. Ce cap justifie , par sa forme et sa couleur, le nom de Nez-Noir qu'il a porté de tout temps. Plusieurs localités en Grèce ont conservé leur ancien nom. D'autres en doivent un nouveau à

trois éciissons en marbre blanc, enchâsses dans les murs.

J'entrai aussi dans une partie des bâtiments de l'ancien hôpital , qui me parurent à peu près abandonnés; une galerie à larges arcs règne autour de la cour, et dans une autre je remarquai des colonnes dont les chapiteaux sont ornés de la croix de l'ordre. Cette vaste maison doit être la même qui fut bâtie vers 1430 par le grand-maitre Antoine Fluvian. L'abbé de Vertot dit qu'il éleva la magnifique infirmerie sur les fondements de l'ancienne et qu'il la dota de ses propres deniers.

Nous ne tardâmes pas à nous rembarquer ; mais au soir le calme nous prit devant l'entrée du golfe de Macri. La journée du lendemain nous n'avançâmes pas , et le 1 1 , pour chercher un peu de distraction, je mis successivement pied à terre à l'entrée d'une baie sur la côte d'Asie et dans la petite ile de Castel-Rosso, dont je dessinai les rochers pittoresques et le château construit par les Chevaliers de Rhodes (N" 46); les Sarrasins le ruinèrent en 1440. On ci*oit que cette petite île est l'ancienne Phœnice, et le continent, qui n'en est séparé que par un étroit canal, appartenait à la fertile Lycie, sous les bosquets de laquelle se plaisait Apollon. Je me serais mis volontiers en quête des ruines de Patare, où le dieu était particulièrement adoré ; mais la saison nous pressait.

Le 13, à travers un brouillard que TÂurore tei^

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gnait de rose , nous découvrîmes File de Chypre , et toute cette journée et la suivante nous ne la perdîmes plus de Yue, tantôt faisant dix milles à l'heure, tantôt immobiles et attendant le retour de la rafale. Nous passâmes devant Paphos et non loin d'Âmathonte, qui ont partagé le sort de Cythèreetde Gnide. Il est remarquable que la désolation et la fièvre se soient emparées sans exception de tous les rivages où la volupté avait ses temples. A eu croire les poètes , le printemps de ces lieux devait être éternel, et pourtant les voilà sous nos yeux ilétris et desséchés : c'est la vieillesse d'un libertin.

Dans l'après-midi, le capitaine se décida à toucher àLamaka. Déjà nous apercevions quelques palmiers épars sur une grève et les pavillons consulaires flottant au haut de leurs mâts. L'espace d'un mille enviix>n sépare la ville du port, qui est spécialement habité par la population franque. Nous visitâmes l'un et l'autre sous la conduite d'un Grec officieux, qui nous fit voir l'emplacement d'une antique cité, que je crois être Salami , et qui nous promena au grand soleil dans ce qu'il appelait des jardins. Dieu sait à quels fouillis on donne ce nom dans les contrées que j'ai parcourues depuis que j'ai quitté lltalie et ses belles villas. A chaque pas que je fais dans la Grèce et dans l'Asie , à chaque nouveau regard que je jette sur cet Orient si renommé, le quantum muiatus ab illo de Virgile me revient aussi fréquemment que

le deleatui' Carthago au vieux Gaton. Sur ces bords fortunes de l'antique Idalie, si chers à Vénus et à M. de Voltaire, qui partout y fait éclore

Et les fruits de Pomonc et les présents de Flore ,

dans cette ile où la mythologie a semé ses dieux et l'anthologie ses roses , ces dernières sont fanées sans retour , et quant aux divinités , Bacchus seul est resté à Chypre sur son terrain. L'imagination aime à placer ici des bosquets sacrés pour Apollon, des bains pour Diane , des forêts pour Pan et des prairies pour les chœurs des Nymphes. Mais hélas ! où l'on a rêvé les dieux et les beautés de la nature, que trouvet-on ? La triste humanité en proie à la saleté et à la misère, et^ au moral comme au physique, la plus desséchante aridité. Flore n'a conservé de ces jardins que la nue propriété. Mais Monsieur (je m'adresse ici à cet honnête Cypriote qui ne m'entend guère et me comprend encore moins), pour avoir des jardins il ne suffit pas d'éparpiller çà et là quelques arbres fruitiers dans un méchant clos où la terre est chauve, où la rare végétation qui se hasarde à percer à tra* vers les pierres est jaune et sèche ; il faudrait recueillir précieusement les eaux, n'en rien perdre, les diriger, s'en servir pour vivifier, car l'eau est le sang de la terre ; il faudrait créer de la verdure , de la fraîcheur, de Tombre, sans lesquels il n'y a pas de jardins; des bois, sans lesquels il n'y a point de

paysage. Il faut bien le dire , ici comme en Grèce , en Syrie comme ici , même à Damas, si vanté pour ses jardins, j'ai tu partout ce nom usurpé par des vei^ers plantés sans goût , cultivés sans art , d'où tout ordre et toute propreté sont exclus , et où la confusion n'a rien de pittoresque. Le désordre porté à ce point me réconcilierait avec la symétrie, que je n'aime guère; car encore faut-il que dans un carré les côtés soient égaux , que dans une allée les arbres se regardent; une certaine régularité est nécessaire , autrement c'est comme ces beaux yeux sur la beauté desquels un amateur se récriait, et dont il avait vu l'un à Paris et l'autre en Angleterre. Il me prend parfois une telle fatigue de l'aridité qui m'entoure , de ces pierres qui me blessent les yeux et les pieds , que j'en viens, malgré le ciel, le climat, enfin toute la féerie de TOrient, à regretter le Nord, sa luxuriante végétation , ses fleuves à pleins bords et ses profondes forêts. Notre guide obligeant, qui de tout ce que je venais de dire sur la sécheresse du pays en avait conclu seulement que je serais bien aise de me rafraîchir, nous conduisit chez lui, où il nous offrit d'excellent vin du cru, des pistaches et des abricots secs, en nous disant qu'il était protégé de France. On rencontre ainsi dans les échelles du Levant un certain nombre de familles placées sous le patronage des puissances européennes ; les individus qui les composent ont le droit de porter nos fracs et même nos

chapeaux , ou au moins un gros bonnet carré ; ils jouissent encore de quelques autres privilèges. Celui de notre hôte , en cette occasion , fut de nous régaler gratis; car Démétrius, à qui je voulais persuader de l'indemniser, m'affirma que ce serait le payer deux fois y et qu'il l'était déjà trop par l'honneur que nous faisions à notre protégé de boire son vin et de manger ses pistaches. A la nuit, nous nous rembarquâmes.

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