BEYROUTH
15 Octobre. Le soleil, en se levant en face de nous, sortait de derrière les cimes les plus élevées du Liban , et successivement toute la côte de Syrie se déploya à nos regards. Mon cœur était vivement ému; je répétais avec le Psalmiste : a Si « j'ai pris des ailes pour voler vers l'Orient, votre « main m'y conduira et vous me tiendrez de votre « droite. » Le plus jeune de mes neveux, auquel je demandais compte de ses impressions à la vue du Garmel , me répondit naïvement que l'air des montagnes lui donnait grand appétit. Le 1 6 au soir, nous arrivions au pied de ce demi-cercle de monts, née plus ultra de la Méditerranée vers Test. Ici les pics du Libanfont face aux colonnes d'Hercule à huit cents lieues de distance , et nous touchions le fond du plus
fameux golfe du monde. La mer était blanche et moirée, le ciel du bleu le plus foncé , les montagnes boisées d'arbres verts; et cette verdure , sur laquelle se détachaient les murailles crénelées de Beyrouth , nous apparaissait comme une riante oasis au milieu des grèves.
Nous remarquâmes dans le port de nombreux témoins de ce que fut jadis l'opulente Béryte, la seconde cité de la Phénicie. Le quai où l'on aborde n'est qu'un amas de colonnes de granit gris renversées ; quelques tronçons restés debout servent à amarrer les navires. Eu dépouillant Rhodes de ses gothiques écussons et Beyrouth de ses colonnes antiques , il resterait deux villes assez semblables. L'imagination se plait ici comme à Rhodes; on aime à trouver à chaque pas ces traces phéniciennes au milieu d'une cité du moyen âge , et ces bois de mûriers et de pins y et ces haies de cactus si près des sables du rivage.
Nous fômes hors de la ville visiter M*"*" de Lamartine ; elle était avec sa fille , dont peu de temps après cette pauvre mère si intéressante eut à déplorer la perte. La jeune Julia était parée des grâces naïves de son âge; fille unique , idolâtrée de ses parents f appelée à une douce et flatteuse existence , il n'a pas fallu moins que la mort pour tromper tant d'espérances. J'eus le regret de ne plus trouver notre grand poëtCi qui depuis douze jours était parti pour la I. 16
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Terre-Sainte; il devait aussi visiter l'Egypte , pals revenir à Beyrouth, où il établissait son quartier d'hiver. Cette résidence, quelques ressources qu'elle put offrir, était loin de remplacer pour moi Jérusalem, où j'étais décidé à faire un long séjour.
Je m'informai de lady Stanhope, qui a fixé sa demeure dans le pays des Druses. L'héroïne de tant de romans est aujourd'hui devenue vieille et laide, et a, dit-on, renoncé à Satan qui le lui rend bien. M. de Lamartine avait eu beaucoup à se louer de l'accueil de cette dame ^ qui , sans connaître ses ouvrages et même son nom, ce qui me parut bien arabe, l'avait, m'assura -t- on chez notre consul, reconnu pour poète rien qu'à sa physionomie. Ce n'est peut-être pas vrai , comme disait quelqu'un de ma connaissance, qui terminait toujours ainsi les discussions où il avait été le plus affirmatif.
Des sentinelles veillent sur les murs de Beyrouth , et, chose bien étrange en ces contrées^ la garde d'une cité musulmane est confiée à des soldats catholiques. En rentrant en ville, j'ai rencontré le cadi; il allait, en cérémonie , rendre ses devoirs a un de ces chiens de chrétiens auxquels la politique du pacha d'Egypte remet en ce moment l'autorité sur ce pays. Il parait qu'Ibrahim, menacé par des forces considérables, a senti le besoin de réunir toutes ses troupes* Il appelle à lui les garnisons qu'il avait laissées en arrière; elles le rejoignent à marches forcées, et, pour les
remplacer, il s'est fié aux Maronites. Un de leurs princes cooimande ici militairement. Les autres fonctionnaires mahométans sont restes en place; le cadi rend la justice , on ne sait pas trop au nom de qui , et dans les prières on dit : Allah pour le sultan Mahmoud 9 AUah pour le pacha d'Egypte , Allah pour le gouTemeur catholique. Une pareille anomalie surprend à peine les Levantins , tant l'apathie les domine y tant la fumëe qui s'exhale de leurs pipes les empêche de Toir plus loin que leur nez. L'émir Beschir fait sa résidence à une journée de Beyrouth ; ta famille des Sciab , dont il est issu , règne depuis plusiew*8 siècles sur les Maronites et les Druses. Ce prince compte environ trois cent mille sujets presque tous catholiques. Il se tient prudemment dans ses montagnes 9 et a laissé les Infidèles se battre entre eux, et son voisin Abdala, pacha de Syrie ^ défendre seul Saint-Jean-d'Âcre contre les Égyptiens. Il s'est borné à reconnaître le vainqueur, et paie sans difficulté au Kaire le tribut qu'il acquittait naguère à Stamboul. Gomme il doit gagner à l'occupation égyptienne y et que son intérêt répond de son affection » Ibrahim , qui a auprès de lui plusieurs de ses parents et im de ses petits-fils servant dans son armée , lui donne officiellement des marques de sa faveur, sans s'embarrasser du qu'en dira-t-on des vrais croyants. Les Sciab sont d'origine turque; mais, régnant sur les Maronites, ils ont embrassé leur foi. Il faut
bien convenir que ces souverains du Liban sont des catholiques timides qui , hors de leurs montagnes , n'oseraient en public signer leur front couvert du turban. On assure pourtant qu'ils remplissent autant qu'ils peuvent leurs devoirs de chrétiens à huis clos, ce qui est plus commode pour la confession que pour la messe. Ils sont obligés « pour se maintenir, de compter avec leurs voisins; et, de fait, il parait fabuleux qu'une population catholique ait pu se conserver ainsi intacte en Syrie, ayant son culte, ses lois et son gouvernement à part, tandis que les mahométans la pi^essent de tous côtés , et notamment les Damasquins , si renommés pour leur fanatisme. Notre consul vient d'envoyer à Paris , à la Bibliothèque du Roi, l'histoire manuscrite de cette dynastie montagnarde, fort peu connue jusqu'à présent; elle est écrite par un des membres de la famille, qui remplit près de l'émir, son cousin, les fonctions de secrétaire. On dit de ces princes : que leur naissance est chrétienne , leur vie turque et leur mort druse, parce que c'est cette dernière secte qui a le privilège de s'emparer, après son décès , du corps du souverain , et d'ordonner tout ce qui est relatif à sa sépulture. Or, les Druses, voisins des Maronites, passent ici pour être à peu près idolâtres.