CONVERSATION INSTRUCTIVE
M. Guys, notre consul , neveu de celui qui a écrit sur la Grèce un ouvrage estimé , est, comme son oncle , un homme d'esprit et de savoir, dans la société duquel il y a à recueillir. Je viens de renconti^r chez lui un grand homme à grande barbe , à longue robe, à large bonnet, que j'ai d'abord pris pour un derviche. La conversation s'est engagée , et quand je me suis aperçu qu'il parlait firançais comme moi , je l'ai considéré avec une surprise qui l'a fait sourire. C'était le supérieur de nos lazaristes d'Ânthourah. Nous avons beaucoup causé des prêtres maronites: Ce sont de bonnes gens, m'a -t- il dit, avec lesquels nous vivons bien. Ils sont nombreux; malheui^usement la quantité ne supplée pas à la qualité. Ils s'accordent avec notre église sur tous les points de dogme et reconnaissent l'autorité du Saint- Siège. Il a bien fallu leur laisser quelques-unes de leurs habitudes. Ainsi , ils sont mariés pour la plupart. On appelle leurs femmes prétresses, ce qui sonne assez mal à des oreilles orthodoxes; mais ils n'y entendent pas malice. Ils ont des troupes d'enfants, et pour soutenir la famille il faut le plus souvent que son chef travaille manuellement; aussi les
études théologiques sont-elles fort négligées. Des prêtres nous passâmes aux laïques , et mon lazariste , que je ne cessais de questionner, tant le sujet me semblait curieux , m^en dit assee pour me ûiire juger jusqu'à quel point nos frères du Liban sont de singuliers chrétiens y et combien , au tribunal de la pénitence, il est difficile d'obtenir d'eux, je ne dis pas la contrition, mais la simple déclaration de leurs fautes. En effet, le Sentiment du bien et du mal se trouve tellement faussé chez ces pauvres gens, qu'ils sont souvent prêts à s'accuser d'une bonne action ; comme , par exemple , d'avoir pardonné une offense. L'oubli des injures ne leur semUe qu'une lâcheté. C'est dans la vengeance qu'ils placent le devoir, et celui-là, ils se montrent toujours disposés à le remplir consciencieusement: Le mensonge aussi leur est naturel; et, quanta leur cupidité, elle est tellement âpi^ , qu'on en a vu s'^ntretuer pour un para. Revenant à un point délicat que je viens de toucher plus haut , je ferai remarquer qu'il n'est pas tout à fait exact de dire, comme je l'ai lu et souvent entendu raconter, que les prêtres catholiques se marient dans le Liban ; ils y jouissent seulement de la U^éranoe qui, jusqu'au viii' siède, s'était conservée dans l'Église latine. En aucun cas, aujourd'hui comme alors , un prêtre ne peut se marier ; mais un homme marié est admis à se faire prêtre. Ainsi , le sacrement de l'ordre peut suivre le sacrement de mariage.
mais jamais lé [»*écëder . Chez uoiis , mi homme veuf se fait prêtre ; chez les Maronites un prêtre veuf ne peut se remarier, et les évêques ne sont choisis que parmi les ecclésiastiques célibataires.
Il est triste de penser que les missionnaires anglir cans cherchent à mettre ici le trouble dans les consciences. C'est une idée bien singulière à des
chrétiens de Tenir en Turquie pour convertir des catholiques. Certes les mahométans ne leur man<* quent pas, et ils auraient plus de mérite à s'adresser à eux ; mais il parait qu'ils n'ont pas soif du martyre , et, comme on leur envoie pour leur œuvre beaucoup d'argent des pays protestants, ils ne manquent pas d'y mander qu'ils obtiennent les plus grands succès. Les récits qu'ils en font finissent par passer des gazettes étrangères dans les nôtres , et c'est ainsi qu'une lettre datée de Beyrouth, et adressée Tan dernier en Amérique , vient de revenir à sa source par son insertion dans un journal français arrivé récemment. On s'en égaie fort ici , car, avant cette lecture , la population ne s'était pas doutée des nombreuses abjurations qui s'opéraient chaque jour au milieu d'elle. On cite pourtant, disent les malins^ quelques maronites qui , après avoir été longtemps endoctrinés par les anglicans, se sont faits druses. Dans le Liban on trouve aux Anglais des façons d'agir un peu trop cavalières. Dernièrement , deux d'entre eux, qui s* y étaient établis pour la belle sai*
son, allèrent faire visite à rémir Beschir. Il était en aflTaire et on les pria d'attendre , mais cette attente s'ëtant trop prolongée au gré de leur impatience , ils firent du bruit et cherchèrent querelle aux ofliciers du palais » disant qu'ils porteraient plainte à leur gouvernement , et qu'un prince devait toujours être prêt à recevoir des Anglais. L'émir , choqué de cette exigence et pour se débarrasser de tels voisins f n'imagina rien de mieux que d'envoyer sur-lechamp y au village hçtbité par eux , l'ordre de condamner les fours et de ne plus cuire; en sorte que les Anglais 9 le lendemain et les jours suivants, durent se passer de pain , et les paysans , qui jeûnaient par la même occasion , ne tardèrent pas à prier leurs hôtes d'aller chercher un gite ailleurs. Cette manière de faire mourir de faim toute une population pour atteindre un de ses membres, rentre dans les anciennes habitudes du pays , et rappelle la justice distributive d'Hérode lors du massacre des innocents. Mais voilà l'Orient tel qu'il est encore. L'action régulière d'un pouvoir légalement établi est , pour ces gens-ci » une véritable abstraction. Ils ne comprennent que leurç sultans et leurs pachas avec tous les caprices du despotisme ; et quelque honteux et féroces qu'en puissent être les abus, l'arbitraire ainsi constitué trouve la soumission toujours prête. Les grands tendent le cou , le peuple tend le dos. Telles sont les moeurs de l'Asie. Tandis que dans notre Europe, par l'excès
contraire, on semble être convenu de considérer toujours comme oppressif le pouvoir royal, quelque protecteur qu'il puisse se montrer. On est avant tout préoccupé des dangers de la tyrannie, et Ton voudrait raccourcir tellement les sceptres que les Rois ne pussent plus s'en servir pour s'appuyer.
La conversation fut interrompue par l'entrée d'un agréable jeune homme revêtu d'un costume des plus élégants , bleu de ciel , brodé en or , avec une ceinture et un turban dans le même goût. Il se plaça sur le divan , le corps à demi renversé. Il prit en main un long tube en aident ciselé qui se terminait par un œuf d'autruche rempli d'eau, et il y adapta un roseau par lequel il aspirait la fumée froide. Je ne fus pas moins surpris que pour mon derviche français , en entendant appeler madame ce joli fumeur dont le mari était présent ; l'habit mameluck qu'elle portait m'avait trompé sur son sexe. M""*" Jorele , fille du consul d'Espagne à Alep et née d'une mère arabe, nous parla de sa patrie et nous la peignit comme un lieu de délices. Sa double origine aurait pu nuire à la pureté de son langage , mais elle ne s'en exprimait pas moins agréablement, et, dans son français de même que dans celui de Montaigne , un peu d'étrangeté était loin de nuire au charme qu'elle répandait dans ses moindres propos comme dans ses moindres actions. Cette jeune femme me rappelait de la manière la plus frappante, par
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ses grâces naïves autant que par sa toilette, notre délicieuse M'^* Mars dans le rôle du Benjamin d'Omasis. C'était la première figure levantine qui se présentait à moi avec ce prestige, et il est vrai de dire que tout lui seyait , jusqu'aux nuages de vapeur dont elle s'entourait. Je ne dissimulerai pas qu'elle devint aussitôt la sultane favorite de mes pensées. Je lui fis ma cour à l'orientale* Nous fumâmes ensemble, et, lorsqu'elle se taisait, je m'empressais de lui demander, comme Schariar à Scheherazade, encore une de ces histoires qu'elle contait si bien. Je ne suis pas du reste le seul Européen dont l'imagination se soit plu à jeter le mouchoir à cette séduisante M""* Jorele, et l'on me dit qu'elle et son narguilé avaient ingpiré de jolis vers à M. de Lamartine. J'ai parlé du mouchoir; je ne sais quel est le voyageur qui a imaginé cette laUe, qui fait rire, quand on leur demande ce qui en est, les Musulmans qui ne rient guère. Aujourd'hui je suis resté convaincu que le sultan n'a pas plus de mouchoir que ses sujets, qui ne s'en servent pas.