SUITE DU SÉJOUR A BEYROUTH
Je retrouve hors la ville qnelqnes traces de l'ancienne Béryte. La mer pénètre dans des creux de rochers taillés carrément , qu'on décore du nom de bains. Une mosaïque est restée sur place ; un sentier la traverse le long du rivage , et, plus loin , de longs tronçons de colonnes sont engagés horizontalement dans la maçonnerie d'une tour gothique. Dans l'intérieur de la ville trois colonnes restées debout sont oubliées au milieu d'un petit jardin où j'entrai indiscrètement f ce qui fit fuir trois ou quatre femmes coBune si elles eussent vu le diable. C'étaient pourtant ces dames qui portaient des ccnnes , mais des cornes à la lettre , car cette singulière coiffure est en usage en Syrie , et, ce qui semble assez ridicule » elle est ezdiisivement dévolue aux femmes mariées qui ne manquent pas de l'arborer le lendemain Se leurs noces. Cet ornement, d'un bon pied de haut» pyramide sur leur front et sert à attacher le voile. Chez les pauvres il est en étain , en argent chez les riches, et la corne d'or, comme celle d'abondance, est l'attribut de la plus haute classe. A propos de rangs et de distinctions aristocratiques , on m'apprend que le régime féodal a conservé diez les mon-
tagnards du Liban son organisation primitive ; il y a des grands et des petits feudataires. Ils doivent au prince le service militaire et le font acquitter par leurs vassaux. Ce sont ces vassaux cpie j'aperçois dans mes promenades, gardant les portes de la ville, Tarme au bras , c'est-à-dire la pipe.
L'auberge , car nous en avons trouvé une , n'est pas seulement remarquable par son enseigne française ; elle est tenue presque proprement , et on y trouve de bon lait et de bonne huile. C'était naguère le palais du gouverneur. Notre hôte est un Italien , ancien capitaine , qui a fait les campagnes d'Espagne à la solde anglaise. 11 a servi aussi en Albanie , et , parmi les certificats qu'il m'a montrés , il a conservé un ordre du ûimeux Ali-Pacha dont la rédaction est précise. « Vous recevrez le porteur « du présent et vous vous soumetu^ez à lui , sinon je CI vous ferai couper la tète. »
1 8 Octobre. Je viens de voir un saint , un saint tout nu , un saint marchant k quatre pattes. J'avais monté quelques marches pour considérer furtivement le parvis d'une mosquée, quand j'aperçus ce singulier personnage qui ûiisait , en rampant, le tour d'un grand bassin dans une cour où des Turcs vaquaient à leurs ablutions. Le digne santon, qu'on nourrit avec soin et qu'on traite avec tout le respect qui lui est dû , a une tête énorme , de longs cheveux , l'air bête et féroce , le corps d'un gris sale ,
car ce n'est pas même mi beau n^re , les extrémités grêles et des griffes d'oiseau de proie. Il me rappela un portrait de Nabuchodonosor dans la Bible , qui me faisait grand'peur quand j'étais petit. Voilà pourtant les saints des mahométans. Comme cela ressemble à saint François de Sales ! On me dit que ces fous privilégiés se promenaient en ville dans toute la simplicité du costume que je viens d'indiquer, et qu'ils avaient quelquefois imaginé de témoigner publiquement leurs empressements aux femmes qui s'étaient rencontrées sur leur passage, et qui s'en tenaient pour très-honorées. On pourrait croire que j'invente , mais le fait est tellement positif qu'il existe un ordre du jour du général en chef, pendant que nous occupions l'Egypte , pour y prohiber de pareils scandales, cr Voyez le beau miracle ! disaient nos soldats ; nous en ferions bien autant » ; et en effet un d'eux s'était mis sans façon à la place du santon, ce qui avait failli occasionner une émeute '.
' On m*a dit que lorsque pareille scène arriyaît, les autres femmes formaient le cercle autour de la préférée , unissant leurs actions de grâces aux siennes. Gela me rappelle que M"*' de Goislin, que j*ai connue dans ma jeunesse , et qu'on appelait la feue Reine, avait un chien, nommé Cornichon, qui était galant; il s'arrêtait souvent pour courtiser les chiennes , et sa maîtresse se serait fait scrupule de le troubler : elle attendait patiemment; seulement elle lui disait quelquefois : « Cornichon , si vous ne unissez pas vos bêtises, vous me ferez manquer le sermon. > Cornichon et le santon me semblent de la même espèce.
21 Octobre. Nous allons entendre au consulat de Sardaigne la messe du légat du Pape, Msr Lossano; il a des manières distinguées, une cotrver^ sation agréable , et c'est bien certainement le prélat le plus pittoresque de toute la chrétienté. Sa longue barbe se termine en pointe; il porte une robe, des bottines rouges et un turban ; un évéque en turban ! . . . Je me demandais presque si sa messe était bonne* Il m'a conté que lors de sa première Tisite à Témir Besckir, celui-ci le reçut courtoisement, mais en gardant sa dignité princière , et sans aucune démonstration pieuse : il y avait des témoins. Au moment où il Tit l'évéque prêt à se retirer, il lui proposa de passer dans sa chapelle, où ils entrèrent seuls; alors fléchissant le genou , il lui baisa l'anneau en disant : (« N'est-ce pas Tusage des Francsd' honorer les prêtres dans l'église? <i
On assure que la peste est à Jérusalem; nous le saurons au plus juste à notre retour de Damas. Cette affreuse peste est ici un sujet de conversation habituel. J'entends dire qu'elle est causée par l'introduction d'animalcules à travers les pores de la peau dilatée par les grandes chaleurs ; ils y pullulent et forment ces tumeurs dont le corps se couvre. En admettant ce fait, celui de la contagion reste à expliquer. Il paraît avéré que le germe du mal peut rester déposé dans des vêtements et y couver indéfiniment juscpi'à ce qu'il trouve où s'attacher et se
développer de nouveau* Le fait suivant est désespérant, parce qu'il semble démontrer le néant des précautions : à Saint-^Jean-d'Acre, des bardes suspectes fiirent exposées , puis oubliées sur une terrasse du couvetit; elles y passèrent deux années abandonnées à toutes les intempéries des saisons » à des torrents de pluie ^ à un soleil desséchant. Un nouveau supérieur arrive d'Europe. On range la maison , on touche à ces habits , et peu après sur douze religieux pas un n'avait survécu pour apprendre aux successeurs le profit qu'on peut faire en essayant de purifier des vêtements pestiférés, autrement que par le feu. Un agent consulaire, qui nous racontait cet événement, ajouta pour nous rassurer qu'à Beyrouth depuis longtemps il n'était mort personne de la peste, absolument personne,répéta-t-il, que quelques vieilles femmes. Ce propos peu galant me rappela celui de M. Egerton , qui racontait qu'il en avait écrasé pour cent écus (de vieilles femmes) en traversant la Halle de Paris en cabriolet : c'était le montant de l'amende à laquelle il venait d'être condamné. J'ai souvent été blessé de l'indifférence, du dédain même avec lequel j'entendais nos Levantins parler des pauvres femmes , surtout quand elles ont perdu les agréments de la jeunesse; ce dédain tient naturellement à ce qu'en Orient on ne les considère que sous un point de vue tout matériel. C'est bien ravaler la dignité de leur sexe , c'est bien peu comprendre la
femme forte , dont jadis , dans ces mêmes conti*ées , Salomon traçait l'admirable portrait.
Les plantations d'arbres verts qui sVtendent derrière Beyrouth sont dues à l'émir Fakredin. Je remarquai dans le voisinage des sables semblables à ceux qu^on appelle volages sur nos côtes de l'Ocëan ; le vent les pousse constamment dans la même direction f les amoncelant en forme de cône dont il défait et refait continuellement la pointe. Malheur aux terrains cultivés qui se rencontrent sur leur passage; et pourtant la culture est le seul obstacle qu'on puisse leur opposer, et quelquefois , par des semis appropriés à la nature de ces volages , on vient à bout de les fixer. Mais ce n'est pas une administration turque qui entreprendra rien de pareil. Le consul m'a dit que les sables qui ont envahi l'emplacement de l'ancienne Béryte, étaient charriés par les courants de la côte d'Egypte jusque sur celle de Syrie; quand ils sont lavés par de fortes pluies , on y trouve des morceaux de mosaïque 9 des médailles , des émaux et jusqu'à des pierres gravées. M. Guys en possède.
Bas-reliefs .Rouie à- B^yrouih a Tn
GÂZIR.
Le 22 octobre , nous primes notre direction vei^ Tripoli , en suivant le littoral. Après trois hernies de chemin nous découvrîmes , le long d'une côte assez rapide qui descend au fleuve du Chien, de curieux bas -reliefs sculptés sur les rochers; quatre, entre autres, sont bien conservés» Les croquis ci -joints (N® 47) les feront mieux comprendre qu'une description. Ce travail appartient- il aux Phéniciens ? Est-ce un de ces témoins que Sésostris , au dire d'Hé^ rodote, laissa de son passage dans sa grande expédition? Les caractères qui les couvraient, et dont on pourrait peut-être encore déchiffrer une partie, sontils syriaques, égyptiens, persans? C'est ce qu'un savant orientaliste pourrait seul nous apprendre; et M. Guys, en m'indiquant où je trouverais ces monuments, ne m'a fourni aucun autre renseignement. Déjà je les avais vus gravés dans le Voyage de Casas, dont j'ai connu et aimé l'auteur. Il a donné de beaux dessins de la plupart des lieux que je vais parcourir. On ne peut lui reprocher que d'avoir enrichi ses sites d'une végétation que j'aurais bien voulu y trouver, au lieu de ce sol desséché qui brûle les yeux. A part l'exactitude , ses paysages y gagnent beaucoup. Ici , I. 17
rien nest beau que le vrai, n'est pas vrai. Parvenus au bord du fleuve du Chien ^ nous trouvâmes un pont ruiné et un guë un peu plus haut. Avant de le tra~ vei'ser, je lus sur un rocher une inscription latine, en beaux caractères , qui porte que l'empereur Antonin fit ouvrir cette route. Nous longeâmes peu après le village de Djouniéh, puis nous Ornes halte au pont Mameltin , construction romaine d'une seule arche (N'* 48 . Pendant que je le dessinais, je vis paraître un scheik de bonne mine avec lequel Démé» triusy quand ils eurent échangé quelques paroles, me parut dans une intimité que j'aurais crue d'ancienne date. Pourtant ils ne s'étaient jamais vus ; mais le scheik avait un frère en Italie dont notre Grec s'était recommandé, le père Stéphano, prêtre maronite, qui fait à Rome les affaires du patriarche de Syrie, et dont j'avais admiré quelquefois, à la messe du pape, la belle tête et la longue barbe. Le scheik nous guettait au passage pour nous offrir l'hospitalité. Il était presque nuit quand nous le suivîmes. Pendant une heure nous montâmes à travei*s des pré^ cipices où je n'aurais certainement jamais proposé à ma mule de passer de jour , et , de roche en roche , nous parvînmes enfin à un grand village appelé Gazir , où nous nous arrêtâmes à la porte d'une maison qui se trouva pleine de gentilshommes arabes , comme Pockocke les appelle, qui s'apprêtaient à fêter les émirs français amis du père Stéphano.
Comme c'était la première fois que j'étais admis en qualité d'hôte dans un intérieur syrien, les moindres détails m'intéressèrent et intéresseront peut-être aussi le lecteur. D'abord on entassa des coussins et des tapis. On m'y fit asseoir, puis on alluma de grands cierges qu'on plaça à terre devant moi , et autour desquels toute la société s'accroupit. Au milieu de ces costumes riches et étoffés, et de ces maintiens graves , la figure animée d'un père capucin sicilien n'était pas la moins pittoresque. La volubilité de son langage et la rapidité de ses gestes formaient un contraste très-piquant et très-gai avec la contenance des nobles scheiks. Le père Jean parlait tour à tour, et souvent à la fois, l'arabe, l'italien et presque le français. II remplissait les fonctions de maître des cérémonies et me demanda si je voulais être traité à la mode du pays : (c Oui, certainement , répondis-je, et rien ne peut m'être plus agréable. » Je n'avais pas dit, que déjà on nous apportait de l'eau de fleur d'orange la plus fraîche, servie dans des cristaux de Bohême, à laquelle succédèrent des petits verres d'eau-de-vie de genièvre et des dragées de plâtre, puis la fleur d'orange reparut, mais cette fois on nous la jeta à la figure. Parmi les rafraîchissements, le tour du café sans sucre revenait le plus fréquemment; quant à la pipe, elle était en permanence. Les dames de la maison, remarquables par leur embonpoint , condition sine qua non de la I. 17*
beauté en ces contrées, parurent ensuite à visage découvert , et vinrent , dans leurs plus brillants atours et la corne au front, nous faire leur salcun alicum; je leur répondis par le passage du psaume : cornu ejus exaltabitur in gloria. Je ne savais rien de plus poli à leur dire. J'ai déjà parlé de cette corne; c'est bien certainement Tornement le plus bizarre que j'aie jamais rencontré sur. la tête d'une femme. Le souper suivit assaisonné de musique qui , à vrai dire, n'était guère moins aigre que les sauces, mais qui avait comme elles le mérite de la singularité. On commença par de l'harmonie sacrée , puis les chants galants eurent leur tour. Ces bonnes gens se prêtaient à toutes nos fantaisies; ils nous chantèrent des airs de la plaine et de la montagne, parmi lesquels une rgmance kurde me parut la plus originale. Le repas fini , on nous présenta à laver , dans un large bassin d'argent à double fond, semblable à nos anciennes aiguières que nous ne connaissons plus que de nom. Il était tard, et le capucin , voyant mes paupières se fermer, comprit mes intentions et, sur un signe qu'il fit, la salle à manger changea aussitôt de décoration. Cinq lits furent improvisés en un moment, ce qui n'est pas difficile en Orient. Nous étions déjà assis par terre et plus d'à moitié couchés ; cette manière de s'accroupir influe sur toutes les autres habitudes de la vie privée. Le plancher, quand nous nous eu trouvons ainsi rapprochés ^ présente
une table toute di*essée et un lit tout fait. On est commodément assis à la turque. Les jambes , ramassées sous vous, forment une large base sur laquelle le buste pose bien d'aplomp. Je dirais volontiers que c'est une bonne habitude à prendre étant jeune. Souvent , en rase campagne , quand je veux dessiner ou lire , je ne peux parvenir à me placer commodément. Jamais les Orientaux n'éprouvent cet embarras, et la chaise et la table ne leur manquent nulle part non plus que le lit. Pour en revenir aux nôtres , ils furent bientôt faits, et chacun de nous s'endormit sur des tapis plus ou moins riches, mais également durs. Le mobilier de cette chambre de parade , que je considérai alors avec plus de liberté, se bornait à deux coffres , et quelques vêtements pendaient accrochés le long des murs.
Le lendemain , nous fûmes entendre la messe au couvent. Nous déjeunâmes chez le capucin qui (iit aussi divertissant que la veille. Le père Jean est l'unique habitant de ce monastère dont il s'intitule le supérieur. Il est là, à défaut de Français, pour desservir la chapelle, car elle appartient à la France, et c'est, nous dit-il, une fondation de saint Louis. Pendant que j'étais à table , les scheiks vinrent me prier de leur accorder quelques jours. Je l'eusse fait volontiers si j'avais été moins bien fêté ; mais la nécessité où l'on me réduisait de ne point faire un pas sans un nombreux cortège me dégoûtait de la pro-
menade, et j*aspirais déjà à descendre du faite de mes grandeurs et à abdiquer mon rang d*émir« Je fixai donc le dëpart à l'heure de midi , et, en attendant, je fus saluer le prince de Gazir, propre neveu du souverain de ces contrées. L'émir Abdala me fit Faccueil le plus gracieux et me présenta successivement le chibouk et le narguilé , la (îimée chaude et la fumée froide , ce qui est la grande politesse. Avant de me séparer de ces bons Maronites , il me fallut encore boire et manger bien des choses. Démétrius avalait tout en criant : rhospitcdiià , VhnspUalità! Au fait j beaucoup de gens chez nous tiennent maison et invitent à leur table sans avoir une fois dans leur vie pratiqué l'hospitalité ; la véritable , c'est de recevoir des inconnus à bras ouverts comme dans le Liban. Notre hospitalité d'Europe n'est le plus souvent qu'orgueil et vanité. La belle cordialité que celle de gens qui donnent à dtner pour montrer leur argenterie ! Ici , on me fait coucher sur la dure , on m'écorche les oreilles et on m'abreuve de café sans sucre , mais tout cela est offert avec la simplicité des anciens jours y sans arrière-pensée ; on ne sait d'où vous venez ; c'est un étranger , cela suffit ; les patriarches recevaient ainsi les anges. En Orient, l'hospitalité pour celui qui l'exerce est un honneur; encore mieux , c'est un plaisir. On le voit peint sur la figure de l'hôte qui vous traite et qui vous donne son tapis , son pilau, enfin qui partage avec vousson
nécessaire dans un pays pauvre^ sans savoir qui vous êtes et bien assuré de ne tous revoir jamais.