TRIPOLI
Nous traversâmes sur un pont en escalier le fleuve firahim , l'ancien Adonis. Je fais grâce à mes lecteurs de toute digression touchant ce beau chasseur et le culte qu'on lui rendit après sa mort. Il en est fait mention dans Ézéchiel lorsque , transporté en esprit dans le temple de Jérusalem , il décrit les abominations de l'idolâtrie dans le lieu saint : ce Je vis, ditil , à la porte du nord des femmes assises qui pleuraient Adonis, n C'est dans ces parages que Paul Lucas , ce médecin-voyageur envoyé par Louis XIV dans le Levant , tua , si nous l'en croyons , un tigre dont il emporta la peau, non sans avoir craint d'abord pour la sienne, bien l'en prit d'avoir visé juste. En descendant le long du fleuve, nous gagnâmes bientôt les bords de la mer a travers des plantations de mûriers qui font la richesse du pays. Nous passâmes par la petite ville de Gebaïl environnée de remparts comme Beyrouth. Nous remarquâmes, le long du chemin , de belles colonnes de granit rouge et gris ; un plus grand nombre est encastré dans la maçonnerie des tours. En Grèce et dans
^i JOURNAL
l'Asie Mineure y nous avions vu souvent de riches débris employés péle-*méle comme matériaux; en Syrie, il semblerait que c'est à titi*e d'ornement qu'on a placé , en travers et symétriquement dans des murs de construction moderne , ces tronçons de colonnes antiques.
Le soir approchait ; un soir lumineux comme une aurore; le ciel se peuplait d'étoiles sans que le jour parût encore rien perdre de son éclat. Un jrfiénomène attira mes yeux et les charma. J'ai peine à croire que ce fût une illusion. Je poursuivis longtemps une ville qui fuyait devant moi ; je distinguais ses longs rangs d'arcades, ses remparts, ses tours ruinées. Peut-^tre étaient-ce les rochers de la côte , usés 9 creusés , quelquefois percés à jour par le continuel clapotage du flot, qui prenaient ces formes fantastiques; mais plusieurs fois je me crus près d'atteindre une cité déserte , quelque port abandonné de la vieille Phénicie ; puis , k mesure que j'approchais , je n'apercevais plus que la mer à perte de vue , ses vagues irritées et ses rivages de pierre sur lesquels gisaient quelques colonnes sillonnées de profondes gerçures et ressemblant à des troncs d'arbres vermoulus.
Nous dormîmes sous un de ces hangars auxquels quatre mois de Turquie commencent à m'accoutumer; jamais, dans nos pays, l'idée ne me serait venue qu'on pût loger dans de pareilles étables, et.
si Ton m'en avait fait la proposition, je l'aurais trouvée bien indiscrète. Le lendemain , nous laissâmes à main gauche le bourg de Patrun , et , après deux heures de marche, nous entrâmes dans un défilé presque entièrement barré par une roche isolée et à pic qu'un château-4brt couvre en entier. Je voudrais savoir l'historique de toutes ces ruines que je rencontre sur ma route. Beaucoup de vestiges de nos croisades doivent encore exister sur les côtes de Syrie, mais on y chercherait vainement des indicateurs. A gauche , un couvent grec perché sur un long promontoire dominait la mer. Nous le dépassâmes et nous arrivâmes à Tripoli comme une forte pluie commençait à tomber ; elle vint bien mal a propos , car elle obligea à rentrer en ville toute la population que nous avions trouvée réunie hors des murs dans un vaste cimetière. Les hommes , en habits de gala , étaient attroupés autour des sépultures qu'ils s'occupaient à fleurir et à parer, en y plaçant des rameaux verts. Ceux-ci priaient et brûlaient de l'encens. D'autres buvaient et mangeaient, et, en général, ils avaient l'air de supporter avec résignation la mort toute récente du cadi qu'ib étaient venus enter^ rer. Les femmes formaient des groupes à part d'un effet trè&-pittoresque ; elles étaient enveloppées dans de longs voiles blancs et semblaient des ombres sorties de ces tombeaux ; la plupart remplissaient l'office de pleureuses ; on dirai t que les anciens, dont cet usage est
emprunté y s'étaient figuré que les femmes pleurent à volonté : c'est certainement une grande injustice ; mais quoi qu'il en soit, je dois reconnaître que toutes celles que j'ai vues se lamenter ainsi en Orient, dans les cérémonies funèbres, gagnent loyalement leur argent. « Je la plains bien si elle se console » , disait une dame de ma connaissance en parlant d'une veuve qui semblait se complaire dans sa douleur, et ne haïssait pas d'en parler. En vérité, il faudrait plaindre aussi les pleureuses de Tripoli si le don des larmes leur était retiré , leurs grands yeux noirs y perdraient beaucoup; ainsi noyés, ik n'en sont que plus beaux. Je remarquerai en passant qu'ici les yeux sont l'étiquette du sac ; c'est sur eux seuls qu'il faut juger des agréments du sexe, car c'est strictement tout ce qu'on en voit.
La ville est construite dans le même système que Beyrouth, mais les rues ont plus de largeur, les voûtes plus d'élévation , et j'ai remarqué au bazar des files d'arcades dont l'architecture n'est pas sans noblesse. Je montai au château. Sur son esplanade, quatre tambours éthiopiens battaient la retraite à la française. On nous fit voir , braqués sur la ville , des canons de toutes les tailles et de tous les âges ; un d'eux , qui n'a pas moins de dix pieds et de quatre cents ans, est nu reste curieux de l'artillerie du XV* siècle. L'intérieur du château n'offre rien de remarquable; le commandant parlait italien etfran-
çais. Je lui tronvai un air embarrassé et presque honteux qui me fit deviner à qui j'avais aflTaire. C'était un renégat de Nice, tt La semaine dernière , me dit notre agent consulaire , la corvette française VÉglée était en rade. Dans une visite que lui fit le commandant égyptien , il s'enquit s'il n'y avait point à bord quelques-uns de ses compatriotes; justement il s'en trouvait un ; il se présente y et les deux frères se jettent dans les bras l'un de l'autre. Depuis douze ans le marin croyait le renégat mort. »
J'ai déjà dit que l'apathie orientale se communique comme une véritable lèpre. Tous les Francs la gagnent; le tabac et le café finissent par leur tenir lieu de la société des femmes et de celle des livres ; ils n'éprouvent ni le désir de plaire y ni le besoin de s'occuper. Lies plus distingués de nos compatriotes , après un séjour prolongé dans le Levant ^ ne sont pas à l'abri de cette influence. C'est comme le bouton d' Alep auquel personne n'échappe , seulement la marque en reste plus ou moins apparente. Je citerai un exemple de cette parfaite indifférence qui m'a paru caractéristique. Il y a vingt ans environ » le château et la ville de Tripoli se filment la guerre; M. Guys père remplissait alors les fonctions consulaires , et sa demeure était presque contiguë à celle du pacha nouvellement accrédité par la Porte ^ que l'ancien gouverneur , retranché dans la citadelle, refusait de reconnaître. Les
deux concurrents se canonnèrent pendant onze mois ; la maison du pacha , et par conséquent celle de M. Guys, furent constamment le point de mire de Tartillerie des forts , et, malgré les périls d'un tel voisinage , les accidents fréquents qui en résultèrent et la possibilité d'aller loger ailleurs, notre consul demeura tranquille , se laissant mitrailler en famille; et je suis convaincu qu'il ne s'en fuma pas une pipe de moins dans son intérieur. Le fils , qui me racontait ce fait comme la chose du monde la plus simple , me traça mon itinéraire pour une journée de marche. Mais, quand je lui parlai de Damas , il me dit qu'il était sorti une fois de chez lui pour y aller , puis, que s'étant trouvé fatigué le soir, il était revenu sur ses pas.
Je fus le lendemain me promener au port, situé à l'extrémité d'une langue de sable , à une demi-heure de la ville. Sept tours carrées en protégeaient les abords; quelques-unes sont encore debout. J'ai compté , dans un seul pan de mur, quarante longs tronçons de colonnes de granit encastrés symétriquement. Ces tours sont l'ouvrage de nos chevaliers et des témoins de leur domination demeurés sur ces rivages, quand les souvenirs de nos croisades s'en sont peu à peu retirés. Tripoli , mentionnée au premier livre des Machabées , est une ville antique, ou plutôt la réunion de trois villes, comme son nom l'indique. Mais je cherchais de préférence , dans son
enceinte, quelques traces du moyen âge, aujourd'hui presque aussi effacées que celles de Fantiquité phénicienne. J'aurais voulu surtout retrouver cette maison du Temple où reposa, enseveli dans son amour, le bon chevalier Geoffroy de Rudel qui vint des pays d'Occident. J'ai lu dans nos chroniques qu'il était prince de Blaye et qu'il s'énamoura de la comtesse de Tripoli sans l'avoir jamais vue , mais pour la grande bonté et la grande courtoisie qu'il en ouït dire par les pèlerins qui revenaient d'Antioche. Il composa sur elle maintes chansons avec de beaux airs ; sa passion résista à bien plus que l'absence. Elle allait toujours croissant , et le temps qui détrompe sans cesse , selon l'expression du poète, n'avait rien pu sur le cœur de Geofiroy. Enfin, par désir de la voir, il se croisa et se mit en mer. Tandis qu'il était sur le vaisseau y il fut pris d'une grande maladie , de sorte que ses écuyers pensaient qu'il mourrait dans le trajet ; mais ils firent tant et exploitèrent si bien, qu'ils l'amenèrent jusqu'à Tripoli et le déposèrent comme mort k l'hospice; on le fit savoir à la comtesse. Elle vint à son lit et le prit en ses bras; et, quand il sut que c'était elle , il retrouva la vue et l'ouïe y et loua Dieu , lui rendant grâce de l'avoir fait vivre jusqu'à ce qu'il eût vu sa dame et connu ses traits. Et ainsi il mourut dans les bras de la comtesse , et elle le fit enterrer en la maison du Temple, à Tripoli de Syrie , et puis ,
le second joui% elle prit le voile , à cause de la grande douleur qu'elle eut de la mort de son chevalier.