‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 41 sur 66 · COUVENT DE SAINT- ANTOINE · texte numérisé non relu

COUVENT DE SAINT- ANTOINE

KAlfODBIN.

Nous quittâmes Tripoli le 25 , et nous nous dirigeâmes d'abord vers Âmium, entièrement habité par des Grecs. On m'avait annoncé un temple , je n'en trouvai que les matériaux qui ont servi à construire l'église et qui offrent peu d'intérêt. Il n'en est pas ainsi d'une ruine que nous visitâmes près du village de Bridza (N*" 49). Le péristyle ionique de ce monument, que je crois romain, est bien conserve ainsi que sa face méridionale ; les fragments épars à l'entour et les arbres qui ont poussé dans l'intérieur concourent à son effet, ainsi que les montagnes qui l'avoisinent , et dans les défilés desquelles nous ne tardâmes pas k nous enfoncer. Nous suivions la direction de Kanoubin , résidence d'été du patriarche des Maronites. Je dis la dii^ction , car ce serait bien improprement que j'emploierais ici le mot de route. Tantôt à califourchon sur les oreilles de ma mule, j'escaladais des rochers à pic; tantôt, dressé de mon mieux sur sa croupe , le corps

en arrière , je descendais perpendiculairement jusqu'au fond des précipices. Après avoir traversé les villages de Tourzeh et de Sereh , nous parvinmes à un petit plateau tout hérissé de rocheis à formes bizarres* Deux d'entre eux figuraient les piliers d'un portail, et on les avait unis par un cintre sur lequel un crucifix était sculpté. Je retrouvais enfin ce signe de notre rédemption publiquement arboré. Nous reposions le pied en terre chrétienne ; je distinguais des croix plantées sur toutes les cimes ; j'entendais mourir au loin les sons de la cloche des couvents , et « en av ancant au travers du Liban . de cette terre biblique si souvent mentionnée dans nos livres saints, je sentais mon cœur battre et ma foi s'exalter comme si ces hautes montagnes , appelées le jardin de Dieu, m'eussent rapproché la distance du ciel. Bientôt mes yeux plongèrent , non sans ell'roi , dans les profondeurs verticales d'une goi^e où mugissait un torrent; rien n'arrêta nos montures. Elles descendirent d'un pied sûr dans l'abîme qui de temps en temps s'élargissait ; alors le paysage prenait le plus grand caractère. Une multitude de rochers courbés en voûtes , percés en arcades , pendaient sur nos têtes, et , sur leurs ilancs, de larges bandes vertes, violettes , jaunes , pourprées, tracées régulièrement comme au pinceau , présentaient successivement les diverses teintes de la palette. Tout à coup , au tournant d'un étroit sentier, je découvris les murs el les

toits en terrasse d'un monastère, et bientôt nous nous arrêtâmes au pied d'un large escalier sur les marches duquel une fouie de moines s'étaient groupés pour nous recevoir (N"" 50). Nous nous trouvions encore à deux heures de la résidence du patriarche ; j'acceptai donc un asile pour cette nuit chez les religieux de Saint-Antoine de Kashir. Ils comptent, dans ces montagnes, une vingtaine d'établissements de leur ordre, et vivent du produit de leurs terres qui sont assez étendues et que les frères cultivent eux-mêmes. Ils étaient quatre-vingtneuf dans le couvent; un d'eux, né à Bethléem, parlait italien et nous fut de ressource. Nous mourions de faim et nous nous jetâmes sur une omelette et sur une salade de choux avec un appétit qui semblait divertir beaucoup les jeunes moines ; ils s'étaient réunis autour de nous dans le réfectoire , babillant et riant de tout leur cœur.

Le 27, nous gravîmes une montée aussi droite que la descente de la veille, et après avoir enfin franchi le plateau qui sépare la gorge du couvent de Saint-Antoine de celle où Kauoubin est situé, nous nous précipitâmes dans des gouffres nouveaux. J'apercevais bien loin sous mes pieds la demeure du patriarche, et nous roulâmes jusqu'à sa porte plutôt que iK)u$ n'y descendîmes. Là nous apprîmes à regret qu'il avait quitté l'avant-veille sa résidence d'été, pour aller, jusqu'au printemps, habiter dans le Kes-

rouan , près d'Âiithourah. En son absence, les honneurs nous furent parfaitement faits par son frère et par l'évéque Stëphano, dont le diocèse est voisin , et qui prit plaisir à nous parler de Rome , où il a passé dix années de sa jeunesse. On brûla de l'encens et on nous inonda d'eau de fleur d'orange. Après les premiers compliments , je témoignai indirectement quelque désir de voir les appartements du patriarche, et j'eus peine à comprendre que nous étions dans le salon de réception , la plus belle pièce de la maison ; j'avoue même que je me serais cru à la cuisine, s'il y avait «i une cheminée. Les murs en terre n'étaient seulement pas recrépis; des fagots croisés sur des soliveaux figuraient le plafond , et les trois fenêtres n'avaient pas une vitre; tout l'établissement était organisé à l'avenant. Quel Vatican pour le pape des Maronites ! Cependant, la pluie tombant par torrents et coulant dans la chambre , on ferma les volets en plein jour, et on apporta une lampe. Quand le diner fut prêt , on décrocha quatre serviettes brodées en oripeaux qui pendaient à un clou, c'était la seule tenture du salon : nous les retrouvâmes sur nos assiettes dans la salle à mang>*r. La conversation de M^'. Stéphano était intéressante, quand on la dirigeait bien. Nous apprîmes de lui tout l'historique d'un conclave maronite. Dix évêques composaient le dernier; les choses se passent, en petit, comme à Rome ; on reste au secret dans l'église jus- I. 18

qu'à conclusion ; à chaque scrutin on écrit son vote, et Ton peut choisir le patriarche hors de rassemblée. L'élection faite y on la communique au légat, qui donne son avis, et le Saint-Père approuye.

Après notre diner, l'encens et les aspersions d'eau de tleur d'orange recommencèrent; on les entrecoupait de lampées de café et d'anisette; et de temps en temps un grand moricaud venait m'essuyer la bouche avec les serviettes brodées, qu'il rattachait ensuite à la muraille. Parmi l'absence complète de toute espèce de confortable , je remarquai que l'idée assez simple de fermer la porte avec un loquet n'était encore venue à aucun des patriarches qui se sont succédé dans ce singulier salon; ils se sont contentés jusqu'à présent d'un verrou en dedans, qu'ils sont obligés d'aller tirer ou pousser chaque fois que quelqu'un veut entrer ou sortir; on peut juger comme cela est commode. J'en fis l'obsei^vation ; on me répondit : Mcdeschl ce que Démétrius me traduisit par : qu importe! Ce malesch m'a poursuivi jusqu'aux extrémités de l'Egypte : c'est la raison sans réplique , le parce que des Arabes.

Le soir, nous eûmes un nouveau convive, un évéque qui venait d'arriver, et qui assaisonna le souper de liturgie maronite, que toute la société, maîtres et gens, répétait après lui. Le lendemain nous entendîmes sa messe, dans laquelle j'eus bien de la peine à me reconnaître; l'enfant de choeur ne

ceissa pas un moment de psalmodier une espèce de récitatif qui n'était pas sans mélodie , et qui me plut davantage que la musique de la veille. Ce qui me toucha surtout , ce fut la dévotion des assistants. La foi règne toujours dans ces contrées ; l'arbre est debout f et ses racines sont aussi vivaces que dans les anciens jours. Un pays qui conserve la foi religieuse, fùt-elle obscurcie par quelques superstitions , a plus d*avenir que nos vieilles sociétés usées , où les cœurs sont oppressés par le doute ou desséchés par l'incrédulité.

ÉDEN. — BECHAREH.

Nous primes le chemin d'Ëden • J'arrivai après trois heures de marche dans un petit village situé à micôte. Ses maisons clair-semées sont entremêlées de grosses roches, avecquelques arbres et un ruisseau qui coule à travers les pierres (N'* 51 ). Les Maronites placent en ce lieu le jardin de délices où habita le premier homme. J'étais curieux de voir comment ils se figuraient le séjour de la félicité. N'en déplaise à l'Éden que j'ai sous les yeux, je me l'imagineencore autrement fait; et je n'ose dire que le seul rapport que j'aie trouvé à cette contrée avec nos premiers parents , c'est la nudité. Je pensais ne

m'arrêter que quelques moments seulement; mais» comme me le dirent agréablement les habitants : les choses ne se passent pas ainsi en Paradis, on n'en sort que quand on en est chassé. Nous nous trouvions dans le diocèse de M^. Stéphano , et dès la veille il nous avait annoncés au scheik Boutrous. Un grand festin se préparait, et on m' entraîna dans la maison , où l'encens fumait en nous attendant. Celait dans un logis sans maître qu'on nous accueillait ainsi , car le scheik était absent; mais sa femme n'avait eu garde de s'en faire une excuse et de reculer devant les devoirs de l'hospitalité; elle s'était hâtée de convier ses voisins et ses parents, et jusqu'à un d'eux qui , étant brouillé avec son mari , n'avait point paru depuis longues années dans la maison; mais comme il parlait français, elle avait jugé qu'il nous serait agréable de le connaître, et tout motif d'exclusion avait cédé à cette convenance. Qui ne croirait du moins que cette bonne dame vint recevoir mes excuses de rem)>arras que nous lui causions? Pas du tout. Elle s'occupait à apprêter le dîner, et ne se montra point, Du reste, sa cuisine était certainement la plus présentable que nous eussions goûtée depuis Beyrouth , et nous lui fîmes honneur. Les convives cherchaient à lire dans nos veux nos moindres désirs; souvent ils nous donnaient le nom de frères, et nous demandaient avec quelque inquiétude des nouvelles de l'état de la i^ligion en

France. Us eurent recours aux séductions les plus amicales pour nous retenir à coucher; mais j'étais décidé à me rendre le soir à Bechareh pour me rapprocher des Cèdres. En route ^ nous nous croisâmes avec le scheik Boutrous qui , sur la nouvelle de notre présence à Êden, accourait pour nous y recevoir. Il ne tint pas à lui que nous ne tournassions bride; il employa toute son éloquence à m'en conjurer , moi toujours cheminant, parce que la nuit et la pluie me pressaient d'arriver I et lui nous suivant en redoublant ses instances; enfin, renonçant à vaincre mon opiniâtreté, il se réduisit à me demander la permission de nous quitter et de retourner à son logis, et comme je ne comprenais pas que ses sollicitations avaient changé d'objet , je continuai à me renfermer dans la négative, l'assurant que cela m'était absolument impossible , en sorte que l'honnête scheik se résignait à m'accompagner, et avait déjà fait avec nous un assez bon bout de chemin , quand son parent , celui qui parlait français, et qui était venu nous conduire, Ht cesser la méprise en me l'expliquant. Qu'on se figure un combat de politesses dans lequel l'un dit : Permettez que j'aille coucher chez moi, et où l'autre répond : Je suis désolé de vous refuser, mais ce sera pour une autre fois, et l'on aura une idée de la ridicule conversation que j'entretenais depuis un quart d'heure avec le bcheik Boutrous. Le scheik Latoufi*, son cousin, qui

clans son enfance avait étudié notre hngue à Tripoli , chez les Capucins, était contenu avec Démétrins de nous accompagner jusqu'à Damas; car nos moukres (on aj^lle ainsi les muletiers en Syrie) sa^aienl mal la route. Nous profitions de sa conversation, et je cherchais à m'instruire des mœurs locales et de Tadminis* tration.Les paysans sontpropriétaires, ce qui explique suffisamment Tétat prospère de Tagriculture dans ces montagnes, où j'ai yu de véritables tours de force en fait d'industrie rurale, et des terrains conquis sur des rochers presque à pic , où pendaient des vendanges et des moissons. Lie clergé est nombreux dans le village d'Éden; pour deux mille habitants il y a douze ecclésiastiques , et à Bechareh seize pour trois mille. '' Nos prêtres ne sont pas très-instruits de la religion , me disait naïvement le bon scheik , et k plupart ne ccMnprennent pas les mystères, n II m'apprit encore que quatre familles nobles gouvernent les deux villages , sous l'autorité des émirs, qui sont pour la plupart de la famille du prince. A chaque nouveau règne on procède à une estimation du revenu des terres, ce qui répond à notre cadastre; en outre, il y a une contribution personnelle, qui s'acquitte par tête, et dont le clergé et la noblesse sont exempts; lesscheiks ne paient même pas l'impôt foncier, et la loi les en dispense à cause de l'obligation où ils sont de donner l'hospitalité. Il est impossible de s'acquitter plus noblement de ce devoir que

le scheik de Bechai^h j il se distingue par une politesse aisée y que Texcès d^insistance ne rend point fatigante, ce qui est en ce pays Técueil ordinaire des politesses d'hôtes. Le scheik Georges est un véritable gentilhomme. La pièce où il nous reçut avait beaucoup meilleur air que les appartements d'honneur du patriarche. Une estrade fermée en forme d'alcôve y servait à volonté de chambre à coucher ou de petit salon, la boiserie en était peinte et dorée; je n^avais pas encore trouvé ces accessoires de luxe dans aucune des maisons que nous avions habitées. Peu à peu la salle se remplit de curieux. Je ne sais s*ils étaient invités, mais le scheik leur donna à souper à tous; ils se formèrent en groupes selon leur condition , et les plats qui noiis étaient servis d'abord passaient ensuite de table en table, jusrju'aux dernièi^s; nous nous trouvâmes bien ainsi soixante convives , et tout ce monde mangeait et buvait à discrétion, notre hôte m'assurant qu'il en serait ainsi le lendemain et huit jours de suite, parce que le mauvais temps avait pris avec la lune , et qu'il n'y avait pas moyen de nous en aller. Je répondais à ces honnêtetés par les mines les plus gracieuses que je susse faire, portant mes mains alternativement à mon cœur et à mon front ; mais à part moi , la menace de m'amuser huit jours de suite m'effrayait un peu, et de temps en temps je me levais pour aller consulter les étoiles et la lune qui brillaient en ce moment sur les

pics couverts de neige dont la vallée de Bechareh est

environnée.

Le scheik Latouff me servant d'interprète , le dialogue suivant s'établit entre moi et notre hôte :

Moi. — Je suis vraiment confus de tout Tembarras que je vous cause; si j'avais pu le prévoir, je me serais rendu directement d'Éden aux Cèdres.

Le Scheik. — Vous auriez été trouvé le lendemain les membres roides, et mort dans la neige, si vous étiez allé dormir aux Cèdres.

Moi. — Mais pourquoi faii^ tant de frais et avoir invité tout ce monde?

Le Scheik. — Nous avons le droit de recevoir les étrangers , et quand ce sont des Français , la maison est à eux ; nous n'avons plus rien à nous.

Moi. — D'où vient pour les Français cette préférence à laquelle nous devons être si sensibles?

Le Scheik. — Comment ne vous aimerions-nous pas ? N'avons-nous pas donné à votre Roi quarante mille des nôtres, qui se sont fait tuer pour les Français ?

Moi. — Voilà donc les bienfaits qui vous ont attachés à nous; mais quand s'est passé cet événement?

Le Scheik. — Je ne puis vous dire combien il y a de mois et d'années.

Moi. — Mais ce roi , l'avez-vous entendu nommer? Le Scheik. — Je sais que c'était un saint roi, et qu'il a été en Egypte.

Cependant une société choisie s'était accroupie dans l'alcôve, et se divertissait à un jeu qui consistait à jeter tour à tour une espèce de dé, et selon le point qu'on amenait on recevait plus ou moins de férules dans la main ; à chaque tape c'était des rires fous , et cette bonne plaisanterie ne s'usa qu'un peu tard. Enfin on nous laissa dormir. Je souffris du froid. J*ai dit que les montagnes étaient déjà couvertes de neige, et la maison du scheik Georges, toute confortable qu'elle me semblait comparativement aux autres, était cependant fort mal close; le toit ressemblait assez au couvercle d'une bassinoire sans feu , et sous la corniche il régnait un cordon d'œilsde-bœuf sans vitres qui entretenait la fraîcheur.

Le 29 de bonne heure nous fûmes dire adieu à notre hôte. De peur de nous être incommode, il avait passé la nuit dans une case voisine. Sa femme était près de lui, tenant un petit enfant ; elle ressemblait si prodigieusement à ma belle-sœur, que ses deux fils se récrièrent en même temps que moi ; c'était tout à f^it l'expression de son aimable figure, où son âme se peint si bien. Que n'est-elle ici , disions-nous , dans ces belles montagnes! comme son cœur catholique tressaillerait en pensant que trois journées au plus nous séparent de la Terre-Sainte, et en trouvant si loin de notre pays et au milieu des Musulmans cette population du Liban ayant la même foi que nous , et soumise à la même Église !

Nous nous séparâmes cordialement du scheik Geoi^es , moi ne cessant de lui témoigner ma sensibilité pour son bon accueil , et lui, répétant toujours qu'il était notre obligé. « Il nous a servi ses meilleures bouteilles de vin ! » disait Démétrius les larmes aux yeux.

LES CËDRES.

Une heure après, et toujours en montant, nous arrivâmes aux Cèdres (N" 52); les vallées étaient remplies par un épais brouillard , et les crêtes des monts nous apparaissaient comme des iles éparses au milieu de cette mer de vapeur. Un bouquet de deux cents arbres environ , parmi lesquels on en compte une quinzaine dont la caducité se perd dans la nuit des âges , voilà tout ce qui reste de l'ancienne gloire de ces cèdres fameux , qui s*allie dans la pensée à celle de Salomon ; et la sublime comparaison du Psalmiste peut aujourd'hui s'appliquer à eux comme à l'impie : Et ecce non erat \ Comment ces

' S'il est permis de douter que l'Êden des Maronites soit précisément celui de la (iem*'se , on doit reconnaître toutefois que le Lilian reçoit souvent dans ri!)criture le surnom de Jardin de Dieu, Je ne citerai que ces passages d^Ézéchiel : « Assur était comme un cèdre « sur le Liban ; il n*y en avait pas dans le Jardin de Dieu qui fus-

î/ î. viftr/im^

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hauts arbres , qui faisaient l'honneur du Liban ^ sontils tombés de ces sommets que nous voyons aujourd'hui nus et dépouillés? Quand s'est consommée cette grande destruction? Pourquoi ce seul bosquet est-il resté sur pied comme un témoin? C'est ce qu'il faut renoncer à découvrir par les lueurs de la tradition locale comme par le secours des livres ; ce qui est positif, c'est l'intérêt qu'on éprouve , que j'ai éprouvé du moins à lire la Bible au ped des cèdres du Liban. Que Volney ait trouvé que, dans ce voyage, la fatigue passait le plaisir , je le conçois ; ce que je conçois moins , c'est qu'avec la direction de ses idées , Volney soit venu en Syrie et surtout en Terre-Sainte. Qu'aperçoit-il dans les hommages et le respect dont Rome, qui renversa Jérusalem, entoure aujourd'hui ses ruines ? rien qi^un retour bizarre de la fortune. Chaque esprit a sa manière de comprendre , chaque cœur surtout a sa manière de sentir.

« aent plus élevés, les sa|»ns ne régalaient point dans sa hauteur; < il n'y avait point d'arbre dans le Jardin de Dieu qui lui res- « semblât , ni qui lui fût comparable en beauté. Gomme je Pavais « fait si beau , dit le Seigneur, et quMI avait poussé tant de bran- « ches et si épaisses , tous les arbres qui étaient dans le Jardin de « Dieu lui portaient envie. Mais parce que ce cèdre s'est élevé dans « sa hauteur et que son cœur s'est enflé, je l'ai abandonné; des « étrangers le couperont par le pied. Le Liban s'est attristé de sa « chute , et les autres arbres du jardin de délices, les plus grands « et les plus hauts du Liban , se sont consolés au fond de la terre. »

284 JOURINAL

Nous montAmes» eiicoi^ près d'une heure avant d'atteindre la cime la plus élevée qu'il nous fallût franchir pour descendre ensuite dans la plaine de Baalbeck qui sépare le Liban de l'Anti-Liban. A notre gauche , tous les sommets étaient couverts de neige y et devant nous s'ouvrait une vaste perspective , des plaines j quelques bois et surtout des rochers La descente fut rapide et longue ; à mi-côte nous fîmes halte près d'une fontaine , et un troupeau de chèvres qui paissait sur ses bords nous fournit d'excellent lait. J'avais compté coucher à un couvent appelé Der Akmar ; mais lorsque , parvenu au pied du Liban , je vis en face de moi , de l'autre côté de la plaine, un long rideau d'arbres dont je me ciX)yais lout proche et derrière lequel je devais trouver la ville du Soleil , j'excitai ma mule avec une nouvelle ardeur , et elle n'y répondit que trop bien : elle s'emporta. J'étais assis de côté et manquais d'équilibre. Je voulus me laisser couler à terre , et, en tombant, je me foulai rudement le pied droit; ou me remit en selle , c'est-à-dire sur mon matelas dont je m'étais formé un harnais de voyage plus commode que ma selle de Rome que j'avais cédée, à Nauplie, à M. de Lamartine. Nous étions encore à plus de deux heures de notre gite et nous n'y parvînmes qu'à tâtons, par une nuit obscure et humide. A mesui*e que nous approchions , nous croyions distinguer , à travei^ les ombres, des murailles colossales, de

longues colonnades, mais pas un être vivant; à chaque pas nous craignions de heurter contre les frises et les chapiteaux renverses, ou de tomber dans quelque cave. Le retentissement de nos pas troubla seul assez longtemps le profond silence de cette solitude où nous nous étions égarés , lorsque enfin les aboiements d'un chien nous attirèrent, par un heureux hasard, vers l'habitation même de l'évêque pour lequel j'avais une lettre. Quand on considère le principal monument de la moderne Héliopolis, le palais épiscopal debout en son entier, et qu'on le compare avec les ruines antiques que je fus visiter le lendemain, on ne peut nier que le paganisme ne joue encore le beau rôle à Baalbeck. Je ferai grâce de la description de ce nouveau taudis et me réserverai de préférence pour les temples du Soleil. Toutefois je n'entrerai point dans des détails qui ne seraient que la répétition de ce qu'en ont dit Wood et Volney , et , après eux , tant de voyageurs.

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