‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 42 sur 66 · BAALBECK · texte numérisé non relu

BAALBECK

Les noms de Baalbeck et d'Hëliopolis ont la même signification , et le culte de Baal » chez, les Orientaux idolâtres, n'était autre que celui du Soleil. Les Romains lui avaient bâti ici , au second siècle de l'ère chrétienne f comme une ville sacrée contenant plusieui*s temples et de vastes cours environnées de logements* Je dis les Romains, et en efFet il me parait mainte^ nant démontré que toutes les constructions de Baalbeck y comme celles de Palmyre, sont leur ouvrage; car, en fait de monuments, et cela est assez maussade à penser , la Syrie ne possède rien de syrien , la Phénicie rien de phénicien et la Judée rien de juif. Le niveau romain a passé sur tous ces pays. Adrien, les Antonins, sont les grands architectes de la Grèce et de TOrient, sauf quelques exceptions rares. J'en conclurai que les architectes de notre temps peuvent rester dans la belle Italie et se dis- * penser de venir étudier en Syrie des monuments romains. Mais il est vrai d'ajouter que l'ensemble des ruines de Baalbeck est du plus grand caractère. Le fond fait merveilleusement valoir les premiers plans; jamais je n'avais vu la neige se marier ainsi , dans un paysage du midi , à l'architecture antique et

sous le 36*^ degré de latitude; on ne peut rien se figurer de plus pittoresque pour les yeux comme pour Fimagination , que ce temple du Soleil avec un horizon de frimas , et les crêtes du Liban apparaissant toutes brillantes de glaçons à travers des colonnades corinthiennes (N" 53). Du reste, il ne faut pas croire aux forêts de colonnes dont parlent quelques voyageurs. Il n'en reste que six au grand temple, le même nombre que du temps de Volney. Dans le milieu du siècle dernier, Wood en avait compté trois de plus, et, comme sa relation passe pour très-fidèle y c'est sans doute au tremblement de terre de 1 759 qu'on doit attribuer leur chute ; le petit temple en a aussi perdu neuf à cette époque , et la clef de la voûte de la porte d'entrée qui, en 1 784, était descendue de huit pouces par suite de l'écartément des jambages, pend aujourd'hui de quatre pieds vers le seuil ; aussi n'est-ce pas sans etfroi qu'on passe sous ce bloc menaçant qui ne tient plus que par son sommet aux deux pierres contiguës qui ne pourront longtemps le retenir. La sculpture de dette porte est d'une grande richesse, ainsi que les plafonds du péristyle et de la galerie extériei^re. Les matériaux employés aux constructions de Baalbeck sont d'une dimension prodigieuse. La pierre à laquelle Volney donne le nom de granit blanc a parfaitement conservé le travail du ciseau dans tout ce qui est ligne et ornement d'architecture , mais les

figures n'ont point eu la même fortune; et je remarque même comme une singularité que pas une tête ne soit restée reconnaissable , quand pas une feuille ne manque à la plupart des chapiteaux ; on dirait que les iconoclastes ont passé par là. Une cour, qui précède les temples y est encore environnée d'édifices décrits par Volney , et où se trouvaient probable* ment les logements des prêtres. Tout en admirant ce magnifique ensemble et la profusion des ornements semés sur ces plafonds et ces frises , on est bien obligé quelquefois de se souvenir que les Antonins touchent de près aux Gordiens. Je croirais volontiers y et mon opinion se trouve naturellement fortifiée par la grandeur de ces constructions , que l'espace d'un demi-siècle au moins aura été employé à les terminer; en sorte que quelques portions rappellent répoque voisine de Trajan, tandis qu'un plus grand nombre se rapproche de celle où l'art commence à s'abâtardir, sous le père de l'odieux Caracalla. Ainsi je ne puis reconnaître la pureté du beau siècle dans ces lignes de frontons brisés qui décorent les façades intérieures de la grande cour.

Quelques masures éparses composent aujourd'hui la ville du Soleil. L'évêque de Baalbeck nous reçut courtoisement ; c'est un prélat de bonne mine , qui officie pontificalement le matin et qui tient auberge le soir. 11 ferait mieux sans doute de ne pas cumuler ces fonctions peu compatibles; mais nous ne sommes

plus chez les Maronites. Ici la population se rattache à la communion des Grecs unis. « Voyez ^ disait Démétrius, le seigneur évéque nous a donné des pommes, mais il Êiut en partant que je lui donne des piastres. Tous les cadeaux qu'il fait, il les porte sur son mémoire : et quel mémoire ! un vrai compte de juif. C'est pourtant un évéque catholique, ajoutait-il, en me regardant malicieusement. — Mais qui suit le rit grec » , lui répondais-je.

Cet évéque nous raconta un fait arrivé la veille- Un de ses diocésains était devenu amoureux d'une fille, dont la main lui fut refusée. Ne pouvant rien tirer des parents, il s'adressa au gouverneur, et lui dit : « Si vous intervenez pour obliger le père à me donner sa fille , je vous promets , en témoignage de ma reconnaissance , de vous compter cinq cents piastres. » Le gouverneur, convaincu que c'était une bonne oeuvre, mande aussitôt le père, et entreprend de le raisonner, mais inutilement; enfin, ne sachant plus que lui dire pour le convaincre, il lui avoue l'engagement que l'amoureux a pris avec lui. « Or, ajoute-t*il , vous voyez que cette affaire doit me rapporter cinq cents piastres, donnez-les moi donc, et je ne m'en mêlerai plus; sinon je vous ferai mettre en prison , et vous n'aurez pas à vous plaindre, car vous me faites manquer une occasion d'avoir cinq cents piastres, et il n'est pas juste que je perde mon argent parce que vous ne voulez pas I. 19

marier votre fille. » Le père finit par se rendre à cet argument y appuyé peut-être par «quelques coups de bâton ; mais aussitôt sorti de chez le Turc> il vient trouver l'évéque et lui conte la diose. Alors celui-ci crut devoir en faire un cas de conscience au jeune homme 9 qui résista longtemps à la proposition de contribuer à la dépense ; mais enfin la transaction venait de se conclure : l'amourenx avait donné deux cent cinquante piastres , le père autant , et la demoiselle était restée fille. Vcûlà une anecdote turque de l'exactitude de laquelle je puis répondre.

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