DAMAS
Lb 4 ^ novembre nous prioies 4a route de Damas , en passant devant la carrière indiquée par Volney , où git toujours la pierre qu'il a décrite > et qui sans doute n'est pas destinée i jaasais changer de place. Nous la mesurâmes le j4tts exactement possible , et nous lui trouvâmes 64 pieds de long sur A de laiige et 1 6 de haut, ce qui donne un cubede i 4|3S6 pieds» Ce monolithe, taillé sur trois faces, asans doute été laissé h dessein au milieu de la carrière , pour liéitioigner aux siècles futurs de ce que les Romains savaient faire. Ils occupaient leurs soldats k ces immenses travaux, comme 'k moyen âge ses pèlerins; el; c'est
ainsi qu'on laisse à la postérité des temples du Soleil et des cathédrales gothiques. Que pouYons-nous entreprendre , nous , avec nos poignées de mercenaires, en comparaison de ces armées d'architectes? A Paris, j'entendais dire un jour plaisamment que les travaux de T Arc de tnîcnnphe allaient être inter* rompus, parce que l'ouvrier qui y travaillait était tombé de son échelle.
Nous arrivAmes de jour au village de Sei^ya , où l'hospitalité est exercée alternativement par chaque habitant; eet usage est particulier à la localité : le scheik l'aura trouvé plus commode. Il accourut nous visiter avec beaucoup d'empressement, et son fils lui succéda, en sorte que nous eûmes toujours société. Ce jeune homme était d^à marié, bien qu'ayant k peine quatorze ans.
Le lendemaki, nous continuâmes à suivre une longue et fertile vallée resserrée entre des files de montagnes nues et incultes; nous étions dans TAnti* Liban , depms Baalbeck. Nous laissâmes à droite le joli village de Zebdany, et, côtoyant la rivière de Banda qui devait nous conduire jusqu'à Damas, nous nous arrêtâmes à midi près-deSiCascades qu elle forme avant de se précipiter dans un gouffre. Bientôt nous la traversâmes sur un pont élevé dans un site sauvage. J'apercevais des conduits d'eau taillés dans les rochers, et plus haut, sur ma gauche, des tombeauXf près desquels je croyais distinguer des figures
sculptées. Je gémissais de l'état de mon pied , qui m'empêchait d'escalader ces monts. C'est vers ce lieu que les Arabes s'imaginent que fut le tomibeau d'Âbel.
Nous n'arrivâmes qu'à la nuit dans la plaine de Damas, après avoir descendu TÂnti-Liban à la lueur du crépuscule. J'allais voir une ville contemporaine de la Genèse , et l'unique de toutes celles mentionnées dans le plus ancien de nos livres saints qui ait conservé son nom, son emplacement et son importance à travers les vicissitudes d'une existence de près de quatre mille ans. Cette parole du prophète Isaïe n'a point été vaine : « Damas demeurera la capitale de la Syrie. » Mon Grec^ que j'avais dépéché en avant pour nous chercher un gîte, n'avait rien ûiit qui vaille , et au lieu de nous mener chez les lazaristes français, il avait préparé nos chambres chez les franciscains espagnols, qui me prirent pour Charles X. Un d'eux, qui avait son portrait, le comparait avec ma figure barbue , et ne cessait de se récrier sur V étonnante ressemblance. A tout ce que Creton lui disait en espagnol pour le dissuader il répondait : a Charles X a quitté la France, nous en sommes sûrs. »
Nous nous séparâmes le lendemain du scheik LatoufT. J'avais été charmé de trouver à parler français dans le Liban , bien que pour la clarté la conversiition de cet honnête Maronite laissât beaucoup à
dësirer. Depuis une cinquantaine d'années il avait eu rarement Foccasion de mettre en pratique les leçons des pères capucins de Tripoli ; bien des mots lui étaient échappés; il s'embarrassait dans de nombreuses parenthèses , d'entre lesquelles il ne se dégageait pas toujours à son avantage; et d'habitude il se séparait le plus tard possible du nominatif, qu'il plaçait de préférence à la fin de la phrase , ce qui n'aidait pas à en saisir le sens* Malgré cet inconvénient , le scheik LatouflT nous avait été de ressource , et je le vis partir h regret pour retourner à son paradis. Je reçus la visite de notre agent consulaire , M. Bodin, et de deux religieux français , le père Pousseaut et le père Juste; ce dernier se trouvait être encore un de mes anciens administrés dé l' Aveyron , compatriote de celui que j'avais rencontré à Naxos. Je comimençais à leur demander des renseignements sur Palmyre et les moyens de s'y transporter , quand un bossu vint m'offrir ses services; il a le monopole de ce désert y et s'est constitué l'entremetteur obligé entre les voyageurs et les voleurs. Il jouissait , m'assura-tril, du plus grand crédit parmi ces derniers, et moyennant mille piastres par tète il répondait sur la sienne de me iaire arriver sain et sauf. Le gouverneur de Damas s'était montré quelques jours avant moins aflirmatif avec un Russe qui s'était adressé directement à lui pour s'infoi^mer jusqu'à quel point on pouvait sans danger entreprendre ce
voyage. D'après sa réponse , le général Osterman y avait renoncé y et M. Bodin me donna le même conseil j en insistant fortement. Le père Pousseaut nous conta qu'un voyageur s'était récemment aventuré dans ce désert, s'y croyant bien en sûreté avec deux firmansy un du Grand-Seigneur ei un du pacha d'Egypte. Le premier Bédouin cpi'il rencontra lui dit qu'il ne connaissait pas ces gens-^lk| et, lui faisant signe de rétrograder, k Je te fais grâce pour cette fois, ajouta -t-il, mais si toi ou tout autre m'apportez jamais de ces chiffons, je vous les enfoncerai (à la turque) avec le fer de ma lance, n Ce qui concourt, avec de pareilles rencontres, à rendre très-périlleux l'accès des ruines de Palmyre, c'est qu'elles sont devenues en ce moment le refuge des mécontents de Damas , et la rage de ces fanatiques contre les cfaré* tiens est à son comble. Il est vrai de dire que caix*€i n'ont pas usé modérément du triomphe ou plutôt du répit que leur procure l'occupation égyptienne; ils ont été jusqu'à singer la cérémonie du départ de la caravane de la Mecque, promenant un chameau dans les bazars avec toutes les momeries d'usage , et commettant en public de grosses impiétés , comme celles de manger du porc et de boire du vin. Les Damasquins rongent leur frein ; mais on peut prévoir une sanglante réaction si jamais les Égyptiens sont forcés d'abandonner la Syrie. Il y a d'ailleurs peu d'union entre les chrétiens : le Grecschismatique a horreur du
Grec uni y qui le lui rend bien; le Maronite les hait tous les deux, et l'Arménien tou^ les trois, et pour cela il n'en aime pas mieux le Syrien ; les Latins , le^ seuls sages , cherchent à mettre la paix, mais le parti de la modération n'est pas en majorité à Damas, Les trois Français qui en ce moment se trouvaient jréunis chez moi y représentent seuls notre nation- La ville me parut, sous le rapport de la magnificence, fort inférieure à sa réputation. C'était à peu près ce que nous avions vu à Smyrne et dans les autres cités du littoral; toutes se ressemblent. La plupart des rues se terminent par des portes garnies de barres et de cadenas , qu'on ferme la nuit. On m'avait vanté les bazars , ce sont toujours de longues allées couvertes, et bordées d'échoppes. Rarement on y étale les marchandises précieuses ; sous ce rapport , comme sous beaucoup d'autres , rien ne ressemble moins à nos boutiques que celles de Turquie. Le comimerçant craint de paraître riche, et c'est au fond de noirs magasins cachés dans les okels (on appelle ainsi les caravansérails des marchands) qu'on doit aller chercher les objets de choix, qu'ils se décident difficilement à déployer. J'y 6s l'emplette , pour mille piastres, d*un riche habit druse tout broché en or et en soie ; au milieu du dos, une longue pointe rappelle, par la variété des couleurs et le goût du dessin , les bordures des châles de cachemire. C'est up habit de souverain , tissu y m'a*t-on
dity pour le prince de la Montagne. Je m'en ferai une robe de chambre, ce qui est assez fat. Au travers de toutes ces boutiques , dans ces étroits passages, on voit fourmiller la foule, et Ton prend de fausses idées sur la population. Il m'a été impossible de recueillir des renseignements certains sur celle de Damas , et dans les réponses que j'obtenais à mes questions répétées, on variait habituellement de cent mille à un demi-million. Je m'arrête au terme moyen, en faisant remarquer que ce que j'appelle terme moyen en ce pays c'est la moitié du minimum. En consultant Volney, je trouve que nos chiffres se rapprochent; car il restreint le nombre des habitants à quarante mille.