ET D'ABRAHAM
Je souffrais encore de mon pied , mais je me refusai à voir un opérateur, avec lequel Démétrius voulait m'aboucher . « Je ne veux pas des chirui^ens de Damas , lui dis-je , j'ai mes raisons » ; et comme il insistait, je lui racontai que Cambyse, le roi de Perse, était mort entre leurs mains au retour de son expédition d'Egypte, et précisément d'un mal de jambe. Il s'excusa alors de m'en avoir parlé, igno-
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rant cette particularité : il en ignorait bien d'autres. Au lieu de médecin , je lui dis de m'amener un âne , et je fus avec le père Juste en quête des traces de saint Paul , en parcourant les différents lieux nommés dans les Actes. Nous suivîmes d'abord la rue droite, où était la maison de saint Jude, dont on ne peut voir l'emplacement, occupé par un harem; puis nous nous rendîmes hors de la ville dan^ un grand carrefour, champ de sépulture des anciens chrétiens. Ce fut à la place où depuis on érigea ces tombes que la voix du ciel se fît entendre : « Saul , Saul, pourquoi me persécutez-vous? » (N® 54) Ici , ce fléau de Dieu, couvert du sang des martyrs, tomba la face contre terre, et se releva apôtre. D'autres opinions moins probables placent cet événement à trois heures de chemin de la ville ; mais je remarque que les Actes disent positivement que déjà Saul approchait de Damas quand il eut sa vision ; et que , lorsque tout effrayé il s'écria : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse? » la voix lui répondit : Levezri^ous f entrez dans la ville , où les hommes qui l'accompagnaient le conduisirent par la main. Il me semble résulter de ces diverses expressions que le fait dut se passer à peu de distance des portes : ainsi la tradition locale est d'accprd avec l'Écriture. De ce lieu, où je relus le chapitre ix des Actes, je voyais les minarets de la ville et les arbres qui l'environnent se détacher agréablement sur un fond de montagnes.
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et les rochers nus de T Anti-Liban se teindre de tous les feux qu'un soleil ardent dardait sur leurs cimes , bien que nous fussions déjà au mois de novembre.
Continuant à suivre saint Paul , nous fûmes à la maison d'Ananie dont il reste une cave. Ce fut là que l'Apôtre recouvra la vue. On lit ensuite que les Juifs, ayant résolu sa perte, faisaient garde jour et nuit aux poiH^s pour le surprendre , et que les disciples le descendirent par-dessus la muraille dans une corbeille. La pkce de cette évasion est bien connue, et le mur était percé en cet endroit d'une fenêtre qu'un Juif a fait démolir récemment en haine de la tradition (N** 55). Damas était entourée d'une triple enceinte. On reconnaît à peine les fondations des deux premières ; la troisième subsiste encore en partie ; on peut croire que sa base est antique à en juger par l'ampleur des pierres employées sans ciment. Le reste de la construction, les tours, les créneaux, appartiennent évidemment au moyen âge.
Nous fûmes chercher dans le village de Jobahr les souvenirs des deux prophètes Élie et Elisée. Le tombeau prétendu de ce dernier se voit au milieu d'une synagogue. J'ignore sur quoi les Juifs peuvent appuyer cette tradition , mais je n'ai trouvé dans le Livre des Rois rien qui l'autorise ; il y est même dit expressément qu'Elisée mourut dans le royaume d'Israël , où Joas le visita dans sa dernière maladie. Du reste, le prophète était venu en Syrie , et peut-
être est-ce ici qu'il habitait quand il prédit, en pleurant, à Hazaël sa royauté et ses crimes, u Vous u écraserez contre terre les petits enfants et vous u brûlerez les villes des fils d'Israël. » On me fit descendre par un trou dans un caveau ; une dalle de marbre blanc en occupe le fond et une lampe brûle sans cesse dans une niche au-dessus de laquelle on me fit remarquer la crevasse qui servait d* issue au corbeau pourvoyeur qui apportait à manger au prophète Élie. Tel ftit du moins le récit de mon cicérone juif, mais son autorité ne peut balancer celle du Livre des Rois où la retraite d'Ëlie est indiquée visà-vis du Jourdain 9 sur les bords du torrent de Carith ; je ne puis donc imaginer sur quel fondement les Israélites de Jobahr se sont attribué ce miracle et en ont approprié la scène à la cave de leur synagogue. '
Une tradition plus certaine , quoique d'une anti-> quité bien plus reculée , place à deux milles de ce village et près de celui de Barzeh le fait rapporté au xiv"" chapitre de la Genèse : Quatre rois étaient venus ravager le pays des Âmalécites et des Amorrhéens; cinq autres rois tentèrent vainement de leur résister. La bataille se donna dans la vallée des Bois , maintenant le lac Asphaltique , où il y avait» remarque l'Écriture , beaucoup de puits de bitume. Les vainqueurs se retiraient avec de riches dépouilles et emmenant entre autres prisonniers Loth , neveu
d'Abraham, lorsque ce dernier, parlant de la vallée de Mambré» se mit à leur poursuite » attaqua les quatre rois pendant la nuit , les défît , reprit Loth et tout le butin y et poursuivit les ennemis jusqu'à Hoba qui est à la gauche de Damas (N** 57). Je traversai cette plaine où dernièrement Ibrahim, vainqueur des Turcs , occupait avec son armée le même campement qu'Abraham il y a trois mille sept cent quarante-cinq ans. De là , nous fûmes jusqu'à une masure située au pied des montagnes et appuyée contre un rocher d'où s'échappe une source. Notre guide, qui savait quelques mots d'italien , mais avec lequel il était difficile d'avoir des explications bien claires, tenait beaucoup à nous faire voir ce réduit où il nous affirma à plusieurs reprises que la mère du prophète Abraham était venue faire ses couches. Toute la contrée que nous venions de parcourir est plantée d'arbres fruitiers et traversée par les eaux courantes de plusieurs beaux ruisseaux. Le terroir est naturellement d'une grande fécondité. C'est un agréable aspect que celui qu'offre cette ville des premiers âges avec sa ceinture de murs fortifiés et cette seconde enceinte de vergers qui forment comme un bois. Vient ensuite la plaine qui s'étend au loin et qui, elle-même, est environnée par un cercle de montagnes dont plusieurs n'apparaissent que sur des plans très-reculés. La récolte des fruits est ici quelque chose de prodigieux. Une armée de quarante
mille hommes vient d'en vivre sans que Tabondance en paraisse diminuée. Il ne faut pas d'ailleurs se figurer que ces jardins soient semblables aux nôtres pour les agréments. Ce ne sont que des vergers mal tenus et qu'on croirait abandonnés, mais les arbres n'en sont pas moins productifs; la plupart sont fermés de murs construits à peu de frais , au moyen de grandes briques en terre sèche , hautes de deux à trois pieds , comme j'en avais déjà remarqué dans l'Attique; les clôtures fort multipliées ne laissent souvent entre elles que d'étroits passages. Ce fut dans ces ruelles que périt en partie l'armée commandée par Louis VU , qui était venu mettre le si^e devant Damas , en 1148. Dans la ville, les habitations ne sont guère plus magnifiques. Ce n'est partout que murailles en terre ; on croit voir des chaumières de Beauce, mais l'intérieur vous dédommage. Je viens d'en visiter trois , et je décris sur place le plus remarquable.