‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 46 sur 66 · LU · texte numérisé non relu

LU

BETEPDIN.

Reprenant la route par laquelle nous étions venus de Baalbeck, nous ne la quittâmes qu'après trois heures de marche. En entrant dans le village de Dimas, il m'arriva un fâcheux accident; ma selle tourna et, comme j^étais assis de côté, je tombai à la renverse de toute la hauteur de ma mule ; mon crâne toucha rudement la terre, et je n'oublierai jamais l'impression désagréable que j'éprouvai en entendant le bruit du coup avant d'en ressentir l'effet. Dans l' Anti-Liban , c'est certainement un grand hasard de ne point tomber sur une pierre , et si ma tète en eût rencontré une , ce qu^elle renferme de cervelle était gravement compromis. J'étais resté seul en arrière, et j'eus beaucoup de peine à me traîner jusqu'à une chaumièie où toute la caravane se rallia. Je passai là une des nuits les plus pénibles de ma vie. Que faire? Nous étions privés de toutes ressources; le pays ne nous offrait que des cailloux. 1. 20

Pas un simple pour Êiire un emplâtre ou une tisane. Revenir sur nos pas? j'avais peine a m'y décider; quelle entrée faire dans la ville sainte? Je me figurais les Damasquins me montrant au doigt, criant : Dieu est juste ! et imputant ma chute à mon chapeau. Je pris le parti de continuer ma route , et m'aidant de mon mieux de mon bras droit et de ma jambe gauche, deux membres sur quatre qui me restaient pour faire mon service , je parvins à me hisser sur un cheval qu'on conduisit par le licou. Je souffrais cruellement, mais, ainsi que dans tout le reste du voyage, ma gaité ne m'abandonna point. Probablement je me suis cassé un os, disais-je à ma caravane, mais il m'en reste encore deux cent trente-neuf, et, à l'appui de ce chiifre je citais ce début d'un poëme sur l'anatomie qu'on me faisait apprendre étant enfant :

Le corps est composé de deux ceot quarante os , Les petits et les grands , les minces et les gros.

Nous cheminâmes toute cette journée à travers des pierres sans rencontrer, je ne dis pas un homme, mais pas un arbre, mais pas une herbe, et, après avoir passé cette solitude affreuse, nous vînmes coucher dans un village situé sur le revers de l' Anti- Liban et presque au bord de la plaine qui le sépare du Liban ; elle s'étend du nord au sud parallèlement à celle de Damas, mais elle est ici plus resserrée

qu*à Baalbeck. Nous la traversâmes le lendemain ; puiS| par un sentier fort roide, malgré les nombreux lacets qu'il décrit, nous rentrâmes dans le Liban, où je retrouvai la végétation et où je jouis bientôt de la vue de la mer dont l'air me raviva. Une petite rivière d'une extrême limpidité coule au-dessous du village de Barouch. Deux heures après, nous découvrîmes Betepdin , pour lequel Témir Beschir a abandonné Dher-el-Quamar , résidence ordinaire des princes du Liban. Betepdin était sa propriété avant d'être souverain , et il est lui-même l'architecte du palais qu'il y a fait construire. La position en est belle. Une vallée resserrée entre deux montagnes cultivées eu terrasses, se termine par un ferà-cheval au sommet duque} s'élèvent les bâtiments faisant face à la mer; ils se composent de plusieurs corps de logis réunis par des ailes de longueur inégale, ce qui forme un ensemble très -irrégulier, mais qui n'est pas sans agrément *. Dans la première cour, nous trouvâmes d'abord l'enseigne certaine de tout logis oriental, une mare de boue et des tas de pierres qu'on n'aura certainement jamais l'idée d'enlever. Les disparates se succédaient à chaque pas. Sur les degrés d'un perron d'une architecture

' J*en ai pris le dessin , mais l^ayaat trouvé depuis dans plusieurs keepsakes , je préfère donner ici une vue de la cour intérieure sur laquelle ouvrent les appartements de Témir ( N"* 57).

assez noble et d'une saleté dégoûtante, un grand nombre de domestiques bien yétus s'étaient échelonnés pour nous voir passer. Par une belle porte décorée de marbres , puis par un couloir obscur» nous pénétrâmes dans une seconde cour moins grande que la première ; les appartements du prince en occupent le fond. Au milieu , une gerbe d'eau jaillit et retombe dans un large bassin. La chambre qui nous était destinée ouvrait sur un petit préau pavé -et arrosé par une fontaine. Les murs étiient recouverts d'un torchis grossier qu'on n'avait même pas pensé à aplanir avec la truelle et encore moins à badigeonner. C'était de la boue sèche et brute , et l'intérieur de cette chambre princièrc n'était ni plus ni moins soigné que celui de nos plus pauvres chaumières de village. La fenêtre qui donnait sur la grande cour, et qui faisait ainsi partie de la principale façade, n'avait pas une vitre, et tout le meuble consistait en un paillasson dont les puces avaient pris possession avant nous. Dans cette étable, plusieurs officiers de bouche noirs et blancs vin-^ rent nous offrir le superflu au défaut du nécessaire. La fleur d'orange et le café ne furent pas épargnés. Le souper leur succéda servi sur un plateau dont le riz occupait le centre ; il était entouré de sept ragoûts diaboliques ; c'étaient en général des légumes farcis de viande hachée , qui nageaient dans de la graisse fondue ; du reste , il n'était pas plus question

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de fourchettes que de serviettes et de serviettes que de verres. Nous buvious de l'eau à la rond.e dans un pot cassé, et quelque chauds que fussent les aliments , il ûiUait les prendre à pleine main. Depuis Janina, je n'avais pas encore pu m'habituer à cette absence complète de tout ce qui chez nous constitue un cou-» vert. En voyage , tout nouveau , tout beau ; le pre-* mier jour , on mange avec ses doigts, c'est curieux ; le second jour, c'est sale. Les domestiques nous regardaient étonnes et probablement charmés du peu d'honneur que nous faisions au festin de leur maitre> car leur part devait en être meilleure. A peine eùmes^^nous fini , qu'ils commencèrent et se mirent a dévorer , à la porte de l'appartement , toute cette curée que nou:$ avions laissée presque intacte. Ils nous apportèrent ensuite le coucher qui se résumait en une couverture . Je tendis mon hamac et me dédommageai du mauvais souper par un bon sommeil. D'Anville place dans ces parages la maison de {dbisance de Salomon , dont la vaisselle était de l'or le plus pur et où l'on ne voyait , disent les livres saints, aucmi objet en argent parce que, sous ce règne, la richesse était telle que ce métal était réputé vil. Le prince actuel du Liban n'en est pas encore là en fait de magnificence , et ses hôtes se contenteraient bien d'être servis en vaisselle plate. Le lendemain , it midi et au soir , nous eûmes les mêmes ragoûts ni plus ni moins; seulement, sur

ma demande , on m'apporta un peu de beurre fail de la veille , m'assurait-on , et que je trouvai bien avancé pour son âge. Je fus , en boitant, examiner les environs du palais. Le hasard y a fait naitre quelques arbres , mais rien n'est disposé pour une promenade. On n'aime point l'ombre dans les pays chauds, si ce n'est celle des murs. Dès Rome, j'avais remarqué cette singularité. Un riche Levantin ne regardera point aux sacrifices pour amener l'eau dans l'intérieur de sa maison ; il mettra, s'il le peut, une fontaine dans chaque chambre , mais la fra!* cheur que la verdure pourrait lui procurer, il semble n'en faire aucun cas; je crois même qu'il la redoute. Jamais je n'ai vu un Musulman planter quelque chose , arbres ou arbustes. La Providence en fera bien pousser si elle le veut ; cela la regarde. Rien n'est si rare qu'un bois dans les contrées méridionales, celles du moins que j'ai parcourues; et je croirais volontiers qu'il en a été ainsi dans l'anti* quité. Nous soyons les patriarches s'asseoir sur le bord du chemin , près d'un puits , quelquefois sous un arbre isolé » mais jamais ils n'iront au fond d'un bois chercher le frais. En rentrant dans la grande ^^^^ f j'y ^îs d^ cavaliers qui se divertissaient k une espèce de jeu de barres ; ils s'étaient partagés en deux camps et se poursuivaient alternativement , lan-* çant leurs chevaux au grand galop , puis les arvé* tant tout court et les faisant pirouetter avec une

i étonnante dextérité. Les joueurs , quand ik avaient

I barre les uns sur les autres , visaient à se toucher au

moyen d'un bâton court qu'ils se jetaient , mais ils s'atteignaient rarement. Ce bâton est un javelot sans fer et s'appelle djeri. Cette espèce de tom*noi , moi» tié course, moitié joute , est très-amusant à regarder.

Lin.

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