‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 56 sur 66 · SAPHET · texte numérisé non relu

SAPHET

RETOUR A TABARIEH.

Le 29 au matin nous passâmes devant une longue file de rochers calcaires , qui s'élèvent à pic à une grande hauteur, et qui sont percés de beaucoup de grottes naturelles; puis, traversant un ravin à notre gauche, et gravissant toujours , nous atteignîmes enfin la ville de Saphet. Je ne demandais pas mieux que de me croire dans l'ancienne Béthulie, et d'y rechercher les traces de Judith ; mais la lecture de cette belle histoire et l'examen des lieux ne peuvent guère laisser d'illusion , bien que cette erreur se soit accréditée. Cen'eâtpointdanscesenvironsqu'on peut rencontrer la grande plaine d'Esdrelon , ni quelque plaine que ce soit; d'ailleurs , Saphet existait sous le nom de Sephet dans les temps antérieurs à la délivrance de Béthulie, ainsi qu'il résulte du premier verset du Livre de Tobie. Je ne puis donc m'expliquer comment on a confondu deux localités bien distinctes. La moderne Saphet est disséminée sur le revers de la montagne , dont un château flanqué de grosses tours couvre le sommet ; elle est bien plus vivante que Tibériade, et, comme elle est peu-

plée en grande partie de Juifs , il s'y fait beaucoup de commerce. Ces Juifs sont attirés par leurs traditions religieuses , ou pour mieux dire par les rêveries que leurs rabbins y ont substituées; ils se sont persuadés que le Messie doit d'abord paraître à Saphet , y rester quarante ans, puis aller régner à Jérusalem. Qu'ils tournent les yeux vers Nazareth , ils y trouveront , à dix ans près, la prédiction accomplie il y a dixhuit siècles. Notre bon M . Weissman , qui attend le Messie avec toute la foi possible , et qui se propose bien de l'arrêter au passage, a acheté k cette intention une maison à Saphet.

Ma passion pour les châteaux-forts finira par m*y faire enfermer. J'ai cru pouvoir en toute sécurité dessiner celui-ci, et la leçon de Fatras était déjà perdue pour moi. Un Arabe vint me la rappeler brutalement; il me saisit au collet, sans égard pour toutes les explications que je lui donnais en français. La résistance n'eût servi qu'à faire déchirer mon habit et peut-être mes dessins , qu'il convoitait visiblement , et que j'étais bien décidé à ne pas lui abandonner. Malheureusement, j'avais laissé tout mon monde prendre les devants , et voyant que ce soldat tirait son yatagan et m'entraînait hors du chemin , je n'étais pas sans inquiétude sur mon sort, ne pouvant me faire comprendre et ne sachant à qui me recommander. S'il me met sous clef, me disais-je, où Démétrius ira-t-il me chercher? Heureusement il

me conduisît à un corpsHle-garde ; c'était ma bonne chance. Le chef du poste me fit plusieurs questions. La mémoire me revint à propos , je répondis men fiche ' ; c'était tout ce que je savais de la langue. Il goûta mes raisons, et après quelques moments il me fit signe que j'étais libre. Je n'en étais pas plus avancé; car je ne savais où aller. Enfin, en cheminant à l'aventure, je retrouvai par un heureux hasaitl les traces de notre caravane ; elle s'était casée dans une salle basse où Démétrius était dans le feu de la com position d'un diner, qui Tempéchait de songer à ce que j'étais devenu. J'étais fou de m'écarter ainsi, sans armes , sans suite et surtout sans trucheman ; mais je suis rêveur de ma nature, j'aime à aller seul, à errer au hasard, à faire des découvertes; la compagnie diminue beaucoup pour moi le plaisir de la promenade, et l'obligation de ne mai^her qu'avec un écuyer m'aurait gâté la chevalerie.

Le site de Saphet est très*imposant ; l'œil plane au midi sur la mer de Galilée dont il embrasse tous les contours, ainsi que le territoire des trois tribus de Nephtali, Zabulon et Issachar. Vers le couchant, de longues chaînes de montagnes se succèdent jusqu'à l'horizon , et nous reconnaissons parmi elles le

■ Nous entendions sans cesse autour de nous cette locution négative qui répond au non &i des Italiens, et qui nous fusait rire par sa ressemblance avec une mauvaise expression française.

sommet fourchu du mont des Béatitudes , le Thabor et jusqu'au Carmel (N'' 71 ). Après avoir joui de cet aspect, nous primes le chemin direct de Tabariéh de manière à y arriver de jour; la descente fut longue et souvent rapide ; nous laissâmes à notre droite des cavernes percées dans de gra ndes masses de rochers dont nous étions séparés par des gorges profondes ; enfin, parvenus dans la plaine de Génésareth, nous primes terre; nous n'avions pas cessé, depuis Saphet, de marcher sur des pierres. Nous rejoignîmes, au village de Mechdel, la route que nous avions suivie la veille, et le soir nous nous reposions dans notre bon gite de Tabariéh ; j'en avais grand besoin, je tombais de fatigue. La chaleur, les chemins raboteux , la réverbération d'un soleil ardent sur ces roches nues, la mauvaise nuit surtout du kan de Jeb- Joseph avaient épuisé mes forces. Que le Dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob récompense dans sa miséricorde l'honnéte Juif Weissman de l'hospitalité qu'il m'a donnée en son nom! Que le repos du corps que j'ai goûté chez lui lui vaille celui de l'âme ! La grâce renferme des trésors inattendus. Dieu rend au centuple ; il acquitte jusqu'à un verre d*eau , et le grain de sénevé , la plus petite des semences, devient un arbre pour les oiseaux du ciel.

Nous mangeâmes de bon appétit un bon souper dont notre hôtesse ne prit point sa part. Cette* jeune femme , dans sa quinzième année , élait déjà mère

de deux enfants; son mari était venu de Pologne répouser à Tunis. L'étonnement se peignait sur sou joli visage lorsque nous la remercions de quelque service , et elle nous rendait à table ceux de la plus humble servante. Nous nous regaixlions aussi surpris quelle, mes neveux et moi, et nos yeux se demandaient comment il pouvait être dans les mœurs d'une nation qu un mari ravalât ainsi sa femme à la condition d'une fille d'auberge. Le costume singulier de M"^^ Weissman ajoutait encore au piquant de sa physionomie ; elle était enveloppée de la tète aux pieds dans une espèce de domino mi-partie jaune clair et brun foncé , avec une ceinture attachée sur les hanches. M. Weissman me dit que sa femime, les jours de sabbat, m.ettait sous ce manteau un riche habit, et des pierreries pour trente mille piastres, mais que , chez eux , les femmes ne se paraient que pour leur mari. Dès qu'un tiers survient , le domino doit aussitôt dérober à ses yeux toute apparence de toilette.

Un long soupir de notre Juif n'avait point échappé à mon attention lorsqu'il parla des trente mille piastres de pierreries, et je m'aventurai à lui en demander la raison. Je recueillis ainsi un ûiit assez étrange et qui peint les mœurs locales. Le mois dernier, une femme israélite de Tabariéh , endoctrinée par dçs Turcs , avait témoigné le désir d'embrasser la loi du Prophète et s'en était ouverte au muphti;

la chose s'étant ébruitée, les parents fort affligés imaginèrent d'aller olFrir au chef de la religion un cadeau de deux mille piastres s'il consentait à déclarer que cette fille était ivre quand elle lui avait parlé d'abjurer ; celui-ci n'a garde de refuser. Il donne sa parole et on lui remet d'avance deux bourses, la moitié de la somme. Quand sa déclaration est faite et publique, les Juifs se voyant hors d'affaire et l'honneur de leur religion sauvé , emmènent la fille chez un d'entre eux et veulent persuader au muphti qu'ils sont quittes envers lui ; celui-<;i furieux excite le fanatisme de ses ouailles; une troupe de forcenés court enlever- la néophyte qui se trouvait précisément réfugiée dans la maison de la belle-mère de notre hôte , on la fait musulmane et , sans désemparer, un d'eux la prend pour femme ; de tout cela , M. Weissman aurait pu s'en consoler, mais les joyaux de sa moitié se trouvaient déposés chez sa mère , et, dans le tumulte et la confusion d'une exécution aussi brusque, les pierreries et la Juive s'en sont allées ensemble; depuis ce temps, M. Weissman s'adresse au gouverneur , réclame auprès du muphti , recherche l'appui des consuls , enfin demande justice, mais c'est comme s'il parlait de l'envoyer en pleine mer , et sa jolie femme n'est plus parée que de ses seuls attraits. Pendant qu'elle nous servait le souper, notre amphitryon, rigide observateur de la loi de Moï&e, s'occupait exclusivement du soin de rester pur et de

veiller à la stricte observance des moindres préceptes du Lévitique : telle cuiller devait servir pour le lait et ne devait point toucher à la soupe. Il avait eu, dit-il , le projet de nous offrir un chevreau , mais , en considérant le foie de l'animal, il s'était aperça qu'il y avait des taches; il voulait nous accompagner le lendemain vendredi jusqu'à Nazareth , mais le sabbat l'embarrassait beaucoup , car la journée était forte y et , si nous étions surpris eu route par le coucher du soleil y notre Israélite devait aussitôt s'arrêter n'importe en quel IieU| et toute circulation lui devenait interdite.

Le lendemain , mon Grec me donna la comédie ; il se récriait sur les superstitions des Juifs, et prétendait que leurs manies lui étaient tellement antipathiques, qu'il ne pouvait se décider à goûter de leur cuisine. En effet, j'avais remarqué que la veille il s'était retiré quand nous nous étions mis à table. u Mais, Démétrius, lui observai-je, le souper était fort bon. n II prit l'air le plus grave, h Je le crois , seigneur comte , mais tenez pour certain qu'il y a toujours quelques diableries dans la cuisine des Hébreux.—'Cependant, Démétrius , tout était préparé et servi proprement , taéme avec recherche ; nous avions du linge blanc, des assiettes de porcelaine, des fourchettes, toutes choses qu'on ne Jrouve ni chez vos palicares en Grèce, ni chez les émirs en Syrie. — A la bonne heure, seigneur comte , mais

cela ne fait pas le fond de la cuisine ; et d'ailleurs ces gens-là sont tellement superstitieux que si je mangeais ayec eux , je suis sûr qu'il m'arriyerait quelque malheur. » Les deux faisaient bien la paire !

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