LE THABOR
Le 30 novembre, départ de Tabariéh. Je dis adieu à ses remparts, à ses tours, à ses pieux souyenirs, à ceux de la croisade et de Tancrède. Bon Tancrède , qui faisait jurer à son ëcuyer de ne jamais publier les exploits qu'il lui verrait faire ; comme il eût été bien placé dans notre siècle de modestie et de désintéressement! Nous nous dirigeons vers le Thabor, et je me retournai plus d'une fois pour contempler encore la mer de Tibériade et ses rivages, dont j'avais parcouru la partie occidentale depuis l'entrée du Jourdain jusqu'à sa sortie, sept heures de marche. Ce pays, s'il était en d'autres mains , serait encore la terre où coulaient des ruisseaux de lait et de miel. Et , quand nous eûmes franchi la ceinture de monts qui entourent le lac, nous ne traversâmes plus que des terres labourables , mais non labourées , et qui , au défaut de culture, témoignaient leur fécondité par la multitude de plantes parasites dont elles étaient chargées. Après trois grandes heures, nous arrivâmes
au bazar, vaste bâtiment en ruiue où j chaque luiidi, on vient de Nazareth et des environs tenir un marché. C'est vers ce lieu que d'Anville place Dothalm» au pied du Thabor (N" 72).
Du haut de cette sainte montagne , on voit se déployer autour de soi un magnifique panorama religieux et historique , digne de figurer avec celui de Jérusalem , et qui embrasse toute la Galilée. Le Thabor est justement situé entre Nazareth et le lac de Tibériade. Ainsi trente-deux années de la vie de Jésus passent ici sous vos yeux. Si , du Nouveau Testament y nous remontons à F Ancien et jusqu'aux fastes les plus reculés de la Bible , nous avons à nos pieds la plaine d'Esdi^lon ; Béthulie nous rappelle Holopherne et Judith; Endor, la Pythonisse et Sâûl; le village de Débora, la prophétesse de ce nom; et les pâturages de Dothaïm, Tesclavage de Joseph. Je demande ^ tout sentiment religieux à part , si la plaine de Troie elle-même offre des souvenirs plus épiques que celle d'Esdrelon. En (ace de nouSy au midi, les montagnes de la Samarie ferment l'horizon , vers la gauche, et plus rap^urochées, celles de Gelboé dominent Jesraël, la ville d'Achab» ety sur notre droite, se prolongent jusqu'à la grande mer les verts plateaux du Carmel, témoins des miracles d'Êlie. C'est au milieu de tant de scènes sublimes que s'élève plus sublime encore la crête du mont où le Rédempteur, dans sa transfiguration mystérieuse.
dévoila manifestement à trois disciples préférés sa nature divine. C'est ici qu il faut , comme eux , se prosterner et adorer. Indépendamment de tout œ cpii le recommande ù l'âme et à l'imagination y le Thabor est encore, matériellement parlant, une belle montagne ; des hois et une végétation abon-^ dan te la verdissent jusqu'à son sommet où l'on peut pai*venir en une heure en suivant un sentier facile et sans descendre de cheval ; j'y trouvai la fortification dont, au rapport de Josèphe, les Romains s'emparèrent de son temps ; de grands pans.de murs sont restés debout. A travers une brèche «t de larges fossés , je pénétrai dans l'enceinte où plusieurs ci* ternes sont creusées dans le roc. Enfin l'on me montra une chapelle souterraine avec trois autels , restes d'une église érigée par la piété de sainte Hélène à la place où Pierre , daos son trouble , proposait a son divin maître de dresser trois tentes (N** 73). Le froid et le soir nous obligè^rent de penser à la retraite ; un vent glacial et un. ciel nébuleux avaient succédé au chaud et brillant soleil des deux jours précédents; nous nous plaignons souvent, dans nos contrées , des variations subites et fréquentes de la température , mais je ne me souviens pas d'en avoir éprouvé de plus sensibles qu'en Syrie. Nous passâmes devant une grotte où Jésus-Christ, au moment de descendre la montagne ^ recommanda le secret aux trois apôtres. Saint Jean Ta gardé, et il est remar-
quable que ce soit le seul des quatre évangélistes (lui y témoin oculaire) qui n'ait point parlé de la transfiguration. Nous apercevions sous nos pieds le village de Débora , où Tannée des Chananéens fut mise en déroute douze cent quatre-vingt-six ans avant Tère chrétienne. Les Israélites étaient alors opprimés par Jabin, roi puissant qui avait neuf cents chariots armés de faux , et, en ce temps, Débora la prophétesse jugeait le peuple, assise sous un palmier qui portait son nom. Elle manda Barac qui demeurait en Nephtali ( le pays que nous venous de parcourir le long du lac vers Saphet) et elle lui dit : r< Prenez dix mille combattants de Nephtali et de Zabulon ( la tribu où est située Nazareth ), et menez Farmée sur la montagne de Thabor (limite de Zabulon et d'Issachar) ; quand vous serez au torrent de Cison (qui part du Thabor et se jette dans la grande mer en suivant la plaine d'Esdrelon), je vous amènerai Sisara et son armée et je vous le livrerai , dit le Seigneur. » Cependant Sisara sut que Barac s* était avancé sur le mont Thabor, et il vint de son côté avec ses neuf cents chariots au torrent de Cison, « Courage ! dit alors la prophétesse à Barac , car voilà le Seigneur même qui vous conduit. » Barac et les combattants descendirent donc du Thabor, et en même temps le Seigneur frappa de crainte Sisara ; son armée fut taillée en pièces, et luimême périt de la main d^une femme.
Débora chanta cette victoire dans un cantique inspiré.
ce Mon cœur aime les princes d'Israël. Zabulon et
(( Nephtali se sont exposés à la mort; on a combattu
« contre Sisara du haut du ciel » : ce qui peut
peindre au figuré la rapidité de la course des enfants
d'Israël s'élancant des hauteurs du Thabor, sous
lequel le champ de bataille ^ qui a gardé le nom de la
prophétesse , se trouve presque perpendiculairement
situé. Elle continue : « Le torrent de Cison a en-
« traîné les cadavres. Le torrent de Cadumim, le
c< torrent de Cison ! 0 mon âme ! foule aux pieds les
« corps de ces braves. » Je ne citerai point tout le
cantique y qui est de la poésie la plus élevée et a
le mouvement d'une ode ; la fin surtout en est bien
frappante. Après avoir décrit la mort de Sisara ,
(c Sa mère, ajoute la prophétesse, regarde par la
ce fenêtre, et, du fond de sa chambre, elle crie :
« Pourquoi son char ne revient-il pas encore? pour-
« quoi ses chevaux tardent-ils tant? Et la plus
« sage d'enlre les femmes de Sisara répond ainsi :
H Peut-être que maintenant on partage les dé-
« pouillesy et qu'on choisit pour Sisara la plus belle
c< d'entre les captives ; on choisit des robes des cou-
K leurs les plus variées, et on lui destine quelque
a précieuse ceinture brodée à l'aiguille , pour qu'il
« la porte sur lui comme un ornement. Ainsi tom-
u bent tous vos ennemis , Seigneur ; mais que ceux
(( qui vous aiment soient comme le soleil lorsque ses (( rayons brillent à Taurore. »
Je m'étais proposé de rechercher, le livre à la main, la position des lieux qui y sont décrits. Je passai de Tautre côté du torrent, desséché en ce moment, mais dont le lit est reconnaissable par les pierres qu'il a roulées; et, me plaçant en face du village de Dâ>ora, au-dessus duquel s'élève la montagne, je restai frappé du rapport du site , tel qu'il se présente encore aujourd'hui, avec le récit de la Bible. L'armée des Ghananéens s'étendait le long de la base du Thabor , jusqu'au village d'Endor, que j'aperçois à ma droite, ce Ils périrent à Endor et de* «r vinrent conune le fumier de la terre. » ( Ps. xxxu.)
Nous n'arrivâmes qu^k deux heures de nuit à Na-* zareth. Nous retrouvâmes avec plaisir ce local ci" lèbre dcuis C histoire du christianisme ^ comme parle Volney; c'est tout ce qu'il trouve à en dire : la naissance de Jésus^hrist est un si petit événement !