CAÏFFA. — LE COUVENT DBS CARMES
Le 5 décembre y nous quittâmes définitivement Nazareth, où nous étions arrivés le 17 novembre. Notre caravane s'était grossie d'un pèlerin allemand, et d'un jeune Arabe chrétien , qui devait nous servir de guide jusqu'à Jérusalem : c'était la confusion des langues. Souvent nos moukres m'impatientaient par leur lenteur, qui vraiment était désespérante; je me fâchais contre eux en italien, je leur adressais de vifs reproches. Mon Grec les leur passait en mauvais turc, et je ne sais si leur chef, qui était Persan, finissait par en comprendre quelque chose. Rien ne gâte les injures comme l'intermédiaire d'un traduc-
teur qui conserve son sang-froid; mais quand mon indignation parvenait à se communiquer à Démétriusy il avait une manière beaucoup plus claire que la mienne de correspondre avec ces pauvres diables; ils le craignaient comme la peste, et ce n*est pas assez dire dans un pays où l'on s'en soucie peu. Ses gestes étaient moins libres avec son grand cuisinier, quil appelait toujours Adelphe; mais il lui rendait la vie aussi dure que s'il l'avait battu. Chaque nuit il fallait que Georges se relevât plusieurs fois pour apprêter à manger à son insatiable maître, dont Tappétit, stimulé par le froid, ne se contentait plus des quatre repas du jour. En récompense , Georges se faisait servir par les moukres, les moukres par Jacob , notre guide , et Jacob par le pèlerin ; ce dernier se prétait à tout. Parti des frontières de la Bosnie, pauvre d'argent, pauvre d'esprit, sa foi lui suffisait; il voulait voir Jérusalem , visiter les lieux saints, et n'aspirait pas à autre chose. Démétrius l'examinait avec surprise, et disait de temps en temps : Je ne puis m'expliquer sa spéculation ! Il fut très-brillant ce jour-là (je veux dire le Grec et non le Bosnien), et, tandis que nous cheminions, il entama un long éloge de l'Egypte , au détriment de la Judée. Quand mes neveux lui demandèrent la cause de son admiration , j'entendis qu'il leur disait : f( Et les momies, messieurs, y a-til quelque chose de plus beau dans toutes les religions? a Et s'étendant
sur cet admirable usage d'embaumer les corps : « ti'est-il pas bien consolant de penser, ajoutait-il, qu on sera ainsi conservé pendant des milliers d'années, et qu'on vaudra de l'argent après sa mort. »
Quand nous eûmes longtemps descendu en nous éloignant de Nazareth , nous ne nous trouvâmes plus séparés du Carmel que par la grande plaine d'Esdrelon ; nous y rencontrâmes quelques charrues en exercice. Il faut voir l'insouciance avec laquelle un Arabe laboure ; le soc ne pénètre pas plus avant que chez nous les dents de la herse; mais le moindre appel à la terre suffit pour provoquer sa fécondité naturelle; elle rapporte environ trente fois la semence, et, avec un excellent blé, on trouve le moyen de fabriquer un détestable pain. Ce sont de petites galettes très^minces qu'on applique un moment contre les parois d'un vase de terre où l'on a mis quelques charbons allumés; la pâte voit à peine le feu, et, loin d'être cuite, elle n'est même pas sèche ; le pain que nous mangions au couvent , fait a l'européenne et très-bon, ne revenait pas à un sou la livre. La viande est aussi à bas prix, et le mouton, à peu près la seule dont on fasse usage, ne coûte pas plus de deux sous. Voilà pour la nourriture. Quant au vêtement , on se procure pour six francs un long et large manteau d'étofle de laine à grandes bandes bleues et blanches, dans lequel l'Arabe dort la nuit et végète le jour; rien n'entre-
tient son indolence comme cette facilité de vivre. Le cultivateur se garderait bien d'arracher les mauvaises herbes de son champ , mais en revanche il est obligé d'arracher le blé qui , si on le fauchait , se trouverait confondu, avec l'ivraie. C'est le contrepied de ce que le père de famille recommande à ses gens dans la parabole : « Enlevez premièrement c< l'ivraie et liez-la en botte pour la brûler, d Maintenant on enlève d'abord le bon grain , et on laisse l'ivraie qui reste en possession de la terre et qui n'a ^ pas besoin , pour étouffer la moisson , que la main
d'un ennemi vienne la semer.
^ Nous descendîmes vers la mer^ parallèlement au
^ torrent de Cison , et nous ne tardâmes pas à aper-
^ cevoir la petite ville de Caïffa, dont la plage ^ qui
^ s'étend au pied du Carmel ^ offre un agréable mé-
' lange de végétation de différentes nuances : aloès ^
^ grenadiers y lauriers - roses ; ces derniers fleuris
comme au printemps : entre ces arbustes s'élevaient de hauts palmiers dont le panache vert se détachait sur un ciel du bleu le plus vif. Nous ne fîmes que traverser Gaïffa; un trajet de mer de deux lieues sépare son port de celui de Saint-Jean-d'Acre, mais il faut quatre heures pour parcourir à pied la courbe que le rivage décrit d'une ville à l'autre.
Nous trouvâmes chez les pères du Carmel le même accueil que chez ceux de Nazareth. Je voudrais que les gens qui ont toujours le sarcasme à
la bouche quand il s'agit des moines, vinssent en Orient mourir comme nous de faim , de soif et de fatigue. Le soir , en sonnant h la porte du monastère hospitalier, en voyant s'ouvrir le guichet, ils seraient bien obligés de convenir qu'il vaut mieux rencontrer dans le désert des capucins que des philosophes. En ce moment les carmes étaient occupés à rebâtir leur demeure ruinée en 1 823 par le pacha d'Acre , qui les haïssait et qui leur avait appliqué de rigoureuses dispositions prescrites par le Divan contre les caloyers grecs ; Us ahtinrenf peu après un firman qui les autorisait à reconstruire ; mais Abdala, acharné après eux, imagina alors de leur masquer la vue en élevant une maison de plaisance devant leurs fenêtres sur la pointe du rocher qui regarde la mer ; il n'en a pas joui longtemps , et sa villa servait naguère d'hôpital à l'armée égyptienne. Les aumônes de la chrétienté n'ont pas manqué aux bons religieux. La bâtisse avance ; elle est solide et peut paraître élégante à des yeux fatigués comme les nôtres de voir habituellement des masures et des décombres.
Le lendemain , nous assistâmes à la messe dans la chapelle de Saint-Louis. Au fond de l'église, un petit souterrain servit, dit-on, de refuge à Élie, dont on donne aussi le nom à d'autres grottes dans les environs ; la principale se trouve au bas de la montagne et proche de la mer; elle peut avoir cin-
quante pieds de longueur ; elle est large et élevée à proportion. Les Pères l'appellent la scuola dei propheU f et pensent que ce fut une des retraites où Abdias déroba les prophètes du Seigneur à la fureur de JézabeL
Au déjeuner y un religieux maltais , qui dessert à Caïflfa un petit hospice dépendant du couvent , vint se réunir aux deux italiens ; le sujet de la convei^sation fut, comme d'ordinaire , Ibrahim-Pacha. «Il f( nous visita , dit le père gardien , pendant le long M siège d'Acre. Il accepta le café et la pipe, et nous « traita avec bienveillance. Comme il observait ff que c'était une grande tâche que nous avions en- H ti*eprise de rebâtir notre église : Il ne tiendrait, lui M répondis -je , qu'à Votre Excellence de la rendre H facile. Il se mit à rire et , me montrant un méde- « cin italien qui l'accompagne d'habitude : Tenez , <( confessez-le , me dit-il ; il est gros de péché. Ce fut c< son expression. Il voulait en effet que je me misse « de suite à l'œuvre, malgré les excuses du méde- « cin ; mais enfin , sur l'assurance que je lui donnai « qu'il fallait un peu de préparation : Eh bien ! de- « main sans faute. Puis, changeant de propos : (c Avez-vous lu Voltaire ? C'est un grand philosophe. i( Je lui répondis que nous avions une autre philoce Sophie que la sienne. Le lendemain , à CailFa , il « affecta , devant tous les Turcs , de ne parler qu'au
« père Juliano pour lequel il réserva toutes ses
cf attentions. »
Cette manière d'agir du futur souverain de l'Egypte , et peut-être de la Turquie , tient éyidemment à un système. Mais si Ibrahim est convaincu, comme il semble Tétre, de la supériorité de nos lumières sur les absurdités de sa religion , il devrait chercher à se les approprier , à en éclairer les populations qu'il est appelé à gouverner, mais peu à peu et discrètement , en suivant la pente douce des améliorations y au lieu de heurter de front des préjugés enracinés et d'humilier publiquement des orgueils implacables ; ses préférences pour les chrétiens ne réussiront qu'à les faire égorger si la réaction turque a lieu, et la civilisation dans l'Orient n'y aura rien gagné. Seulement, pendant quelques années, les coups de bâton auront changé d'épaules. Dieu veuille surtout qu'on ne prenne point la r^énération à rebours ! ce qui ne manquera pas d'arriver si c'est à l'évangile de Voltaire qu'on prétend convertir ces gens-ci; mieux vaudrait, je crois, qu'ils gardassent leur ignorance ; et si l'on n'en fait pas de bons chrétiens , je ne vois pas ce qu'on pourra gagner à en faire de mauvais Turcs.
\ LE MONT GARHEL.
f En quittant le couvent, nous nous dirigeâmes
i vers le village d'Azifia qui en est à quatre bonnes
y heures ; nous jouîmes constamment d'une vue admi-
rable. A notre gauche, nous dominions sur la plage de CaifTa, sur son golfe dont l'exact demi-cercle ^ semble arrondi au compas, et sur la plaine d Esdre-
^ Ion. A droite, nous avions la mer et les terres basses
qui s'étendent à perte de vue entre ses rivages et la longue chaîne du Carmel ; nous découvrions Césarée et jusqu'à JaiFa. Les bois qui couvrent le plateau sont courbés et tondus par le vent de la mer, mais partout la végétation est abondante , et les sentiers que nous parcourions offrant un accès facile , nous fîmes la plus agréable promenade, qu'un beau soleil favorisait encore; cette riante solitude était animée tantôt par des volées de perdrix qui partaient sous nos pieds , tantôt par des gazelles qui bondissaient à nos côtés; plus loin , nous apercevions des sangliers qui s'éloignaient lentement. C'était sans doute dans ces clairières que paissaient les trois mille brebis et les trois mille chèvres de Nabal , lorsque sa femme, aussi prudente que belle, le sauva de l'indignation de David. Ce dernier, résolu à l'exter-
miner avec tous les siens , montait le Carmel, suivi de quatre cents hommes armés , quand Abigaîl se présenta et lui dit : (c Que le cœur de mon seigneur « ne soit point sensible à l'injustice de Nabal , parce (c qu'il est insensé et que son nom même marque sa tt folie. Maintenant, mon seigneur, comme Dieu est M vivant y comme votre âme est vivante, que vos « mains restent pures de sang ; recevez les présents « que vous fait votre servante et remettez-lui Finice quité qu'elle prend sm* elle. »
David bénit la femme prudente et forte, de l'avoir empêché de verser le sang; il agrée ses présents et la renvoie en paix. Abigaîl i*evient vers l'insensé qui faisait dans sa maison un festin de roi; son cœur nageait dans la joie; elle attend que cette folle ivresse soit dissipée et lui apprend le danger qu'il a couru ; son cœur alors est frappé de mort, et, comme pétrifié, il meurt. Et les gens de David viennent sut* le Carmel trouver sa veuve et lui disent : « Notre maître nous a envoyés pour vous demander d'être sa femme. » Abigaîl se prosterne et répond : « Que votre servante soit employée à laver les pieds des serviteurs de mon seigneur » , et prenant cinq femmes pour l'accompagner , elle va épouser le roi.
Je me laisse aller au plaisir d'extraire de la Bible ces histoires qui , belles par elles-mêmes dans leur simplicité y prennent un charme extrême quand elles
sont lues sur ces montagnes où eUes se sont passées il y a trente siècles. A mi-chemin , nous laissâmes sur notre gauche les ruines d'un village abandonné, peut-être depuis la mort de Nabal , et , vers le soir , nous trouvâmes à Azifia l'hospitalité accoutumée , dans la demeure d'un scheik chrétien. Trois ménages de la même famille se partageaient la maison et vivaient en bonne intelligence; les trois jeunes femmes étaient belles ; elles avaient les poignets et les bras entourés de bijoux massifs en argent , et deux espèces de gourmettes , formées de petites pièces de monnaie enfilées , retenaient sous leur menton le voile qui flottait sur leur tète. Une d'elles allaitait à la fois deux enfants Falné, qui avait près de trois ans , tétait debout et d'un air fier et mécontent. Il était facile de reconnaître que le petit gourmand supportait impatiemment le voisinage et la concurrence d'un second convive; durant cet appétissant banquet, les doux yeux de la jolie nourrice, taiUés en amande et légèrement bordés d'un cercle d'indigo, se portaient alternativement sur les deux enfants , sur moi et sur le domestique du couvent qui me servait d'interprète. Elle satisfit aux questions que je lui adressai sur sa toilette et notamment sur la mentonnière dont j'ai parlé et qui formait aussi bandeau ; j'appris qu'il était d'usage pour les femmes de porter ainsi leur bourse à leur tête. Tantôt ce sont des sequins d'or , tantôt des demi-talaris; dans les jours de pé-
nurie , on défile grain à grain le précieux chapelet , qui s'en va en détail au marché, (c Quand les temps redeviennent meilleurs, nous retrouvons notre argent n , ajouta la jeune femme avec un sourire agréable et qui dénotait de la Gnesse , « et nous recomposons peu à peu notre parure. » Du reste , ces belles personnes, avec leurs joyaux et leur vêtement de soie qui les enveloppait de la manière la plus pittoresque et la plus faite pour relever leurs agréments naturels , vivaient au milieu de la saleté et de la ver^ mine , ainsi qu'il est d'usage dans ces pays où Ton manque de tout , et où tout serait sous la main si l'on se donnait seulement la peine de ramasser.
Le 7 décembre , malgré les beaux yeux de nos Carmélites , il fallut partir à l'aube du jour. Je voulais m'arréter au lieu appelé le Sacrifice , où le feu du ciel consuma l'oiTrande d'Ëlie. La partie du Carmel que nous traversâmes dans cette matinée me parut mieux cultivée et moins pittoresque que celle qui m'avait tant plu la veille. Après une heure et demie de marche , nous quittâmes le sentier battu , et , tournant à gauche dans le bois, nous trouvâmes à cent pas environ , au milieu d'une petite clairière, les ruines d'une chapelle et un autel qui devint aussitôt l'objet de la vénération de nos guides (N^ 75). De ce lieu élevé et à travers les feuillages , nous découvrions en face de nous le dôme imposant du Thabor, et, sous nos pieds, la plaine d'Esdrelon
partagée dans sa longueur par le torrent desséché de Cison.
Ce site nous rappelait un des plus éclatants miracles par lesquels Dîeii signala sa puissance au temps des rois d'Israël :
Des prophètes menteurs la troupe confondue , ' Et la flamme du ciel sur l'autel descendue.
Les quatre cent cinquante prophètes de Baal et quatre cents autres des grands bois que Jézabel nourrissait de sa table , osèrent entreprendre d'y lutter de prodiges contre le seul Élie. Cette scène est décrite très-dramatiquement au Livre des Rois , et la plus piquante ironie respire dans les encouragements qu'Ëlie donne à ses adversaires : « Élevez là H voix, votre dieu Baal est peut-être engagé dans « quelque conversation ; appelez-le plus haut, peut- « être aussi est-il en route pour ses affaires , ou à se « reposer dans quelque hôtellerie. Quoi qu'il en soit, « criez de toutes vos forces : vous le réveillerez , s'il i< dort » ; et cette armée d'insensés redoublait d'efforts et de cris , et se couvrait de sang en se faisant avec le couteau des incisions dans la chair , ainsi que le pratiquent les sauvages quand leur manitou est sourd à leurs voix. Le peuple d'Israël , enfin convaincu de l'imposture de ces faux prophètes , les entraîna dans la plaine , au bord du torrent de Cison , où ils furent tous égorgés. Cet endroit est remar-
quable encore aujourd'hui par un grand tertre qui pai*ait formé de main d'homme.
Après cette sanglante exécution , Ëlie monte au sommet du Carmel , et ayant envoyé par sept fois son serviteur regarder du coté de la mer , il voit enfin s'élever le petit nuage qui bientôt, en s'étendant et enveloppant tout le ciel , va faire succéder une pluie bienfaisante à la sécheresse de trois années qui désolait Israël, c Allez dire à Achab qu'on attelle « les chevaux au char , et partez. J'entends le bruit a d'une grande pluie. » Et le ciel tout à coup fut couvert d'ombres épaisses , et des torrents en sorti* renty tandis que le roi fuyait vers Israël etque le prophète, s'étant ceint les reins, courait devant lui. Ce fut aussi cette même direction que nous suivîmes en descendant du Carmel dans la plaine , où nous cheminâmes jusqu^au soir au milieu d'une forêt de chardons, et en travei^sant plusieurs petits ruisseaux qui aboutissent au torrent de Cison. Nous nous étions fort rapprochés de Nazareth; nous avions à notre gauche le rocher du Précipice , plus loin le Thabor qui fermait la vallée , et presque devant nous l'Hermon, et Naïm à ses pieds. C'est, me diton, cette position qu'occupaient nos troupes lorsqu'elles livrèrent la bataille à laquelle on a donné le nom de Mont-Thabor.
te
LA SUNAMITE. — ZILI. ^ GININ.
Au revers du mont Hermony qu'il ne faut pas confondre avec le Gebelscheik , THermon de la Décapole, que nous apercevons aussi , mais dans le lointain , est situé le village de Sunam. Elisée passant en ce lieu , une des femmes les plus qualifiées de la ville l'obligea de recevoir chez elle l'hospitalité ; car elle avait reconnu que c'était un envoyé de Dieu. Elle dit à son époux : « Faisons disposer une petite chaml>re avec un lit, une table , un siège et un chandelier, afin qu'il y demeure toutes les fois qu il passera, n Un jour, qu'il s'y était reposé, il voulut savoir quel service il pourrait rendre à son tour à la Sunamite, et Giezi son serviteur répondit : » Il n'est pas besoin de le lui demander , car elle n'a pas de fils, et son mari est déjà vieux. » Elisée fit donc de nouveau appeler la Sunamite, qui s'arrêta devant la porte , et le prophète lui dit : « Si dans un an vous vivez, vous aurez conçu un fils. — Non, mon seigneur; non, homme de Dieu, répondit-elle, ne trompez pas votre servante » ; car elle ne pouvait croire à la promesse du prophète. L'enfant étant né et commençant à grandir, comme il allait un jour trouver son père et les moissonneurs, il cria :
« La léte me fait mal ! » Un des serviteurs le porta à sa mère , qui le tint jusqu'à midi sur ses genoux , puis il mourut. La Sunamite posa l'enfant sur le lit du prophète y qui était alors sur le Carmel , et elle dit à son mari : a Donnez-moi un de vos serviteurs, et je monterai l'ânesse pour courir trouver l'homme de Dieu M ; il lui répondit : ce Pourquoi allez-vous le trouver? ce n'est point aujourd'hui le premier du mois , ni jour du sabbat » ; mais elle répliqua : ce Je désii*e le voir. » Elle vint donc en diligence sur la montagne du Carmel 9 où elle se jeta aux pieds d'Elisée ^ et Giezi s'approchant pour la relever , i* laissez-la, lui dit son maître, son àme est dans l'amertume; mais le Seigneur m'en a caché la cause. Et la pauvre mère lui dit : ic Vous ai-je demandé un fils? Ne vous ai-je pas dit : Ne me trompez point? » Le prophète n'eut pas besoin d'en entendre davantage : c< Ceignez vos reins, dit-il à son serviteur, prenez mon bâton et partez ; ne saluez personne , ne rendez pas le salut, et placez mon bâton sur le visage de l'enfant. » « Mais la mère : « Par le Seigneur et par votre âme , je ne vous quitterai point » ; et Elisée la suivit. Cependant, le serviteur, qui les avait précédés, avait exécuté Tordre du prophète, mais inutilement. Il revint donc sur ses pas, et dit : rc L'en&nt n'est pas ressuscité. » Alors Elisée entra dans la maison et dans la chambre; il ferma la porte; il pria le Seigneur ; et communiquant à l'enfant , comme par une
vertu sympathique , la chaleur de sa bouche , de ses yeuxy.de ses mains, enfin de tout son corps qu'il courbait sur le sien , Tenfant b&illa et ouvrit les yeux, et l'homme de Dieu , faisant appeler la Sunamite : « Emmenez votre fils )) , lui dit-il ; et cette mère , se prosternant et adorant , prit son enfant et s'en alla.
Que peut-on ajouter à ce récit si simple d'un fait si prodigieux?
La &tigue nous obligea à nous arrêter au village de Zili. Je dessinai la mosquée et les dattiers qui forment un dais de verdure au-dessus de ses blanches coupoles (N° 76). A quelques pas^ par un contraste choquant, s'élèvent deux véritables montagnes de fiunîer , produit des principales ordures du village , qu'on laisse ainsi s's^ccumuler sans doute depuis des siècles. J'ai remarqué ces d^oùtants amas à l'entrée de presque tous les bourgs de la Syrie. Ce seraient des monceaux d'or pour l'engrais des terres , mais on en dédaigne l'usage , on dirait que cette vidange n'est là que pour l'ornement. L'habitant de ces contrées court après quelques paras et n'a jamais à la bouche que le mot bakcis, qui équivaut à la buona mcuw italienne et au pourboire fiançais ; il demande avec importunité, quand il ne ravit pas avec violence; mais les véritables mines de la terre promise il n'a garde de les exploiter.
Le 8 décembre, au sortir de Zili, nous nous dirigeâmes vers Ginin qui n'en est qu'à une heure ; I. 26
nous avions à notre gauche l'Hermon qui nous cachait en partie le Thabor dont nous n'apercevions plus qu'un^quart de cercle. La plaine de Jesraêl nous séparait du village de ce nom et se prolongeait entre les montagnes d'Hermon et de Gelboé. Je me représentais en ce lieu
« Le trouble et la terreur subite , « Dont Gédéon frappa le fier Madianite » ;
et y trois siècles plus tard ,
« L'impie Acbab détruit , et de son sang trempé « Le champ que par le meurtre il avait usurpé » ;
enfin TafFreuse Jézabel couverte de Êird et de &nge, servant de pftture aux chiens dévorants. Sur les monts les plus rapprochés , je voyais Saûl percé de sa propre main , et j'entendais les tendres r^p*eCs que cette mort inspira au roi-prophète.
(c 0 monts de Gelboé ! que la pluie et la rosée ne « tombent jamais sur vos coteaux pierreux , parce « que c'est là qu'a été jeté le bouclier des vaillauls. ti Comment les forts sont-ils tombés? Ils étaient plus ce rapides que les aigles , plus hardis que les lions. « Votre mort me perce de douleur, 6 Jonathas, mon « frère ! je vous aimais comme une mère aime son (c seul enfant. » Tels étaient les souvenirs qui se retraçaient à mon esprit à mesure que la présence des lieux les faisait naître. Et où la poésie trouverait-elle
-Àv,
des accents plus touchants, des inspirations plus sublimes? Tout est action dans la Bible. L'Esprit- Saint ne parle pas pour parler. Pourquoi Racine s'est-il avisé si tard de puiser à cette source d'eau vive. Il me semble digne de remarque que , dans les deux sujets qu'il a tires de l'Ancien Testament, il ait mis le dénouement en action , tandis que , dans toutes ses autres tragédies , il s'était restreint à des récits.
La tradition place à Ginin le miracle des dix lépreux. Ce lieu (N^ 77), remarquable par sa situation, n'est pas nommé dans TÉcriture. Ici, nous rentrons dans le chemin de Nazareth à Jérusalem , et , peu après , nous perdîmes de vue le glacier de Gebeischeik, dont nous n'avions cessé d'apercevoir les neiges depuis notre entrée dans la Galilée ; c'est leur fonte qui alimente le Jourdain. Plus tard nous laissâmes à droite Sanour, gros village dévasté il y a quelques années par Abdala-Pacha^ et nous approchions de Naplouse quand ^ changeant l'ordre de la marche, contre le gré de Démétrius^ je décidai que nous irions reconnaître Sébaste.