‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 60 sur 66 · SAMARIE · texte numérisé non relu

SAMARIE

Il était encore jour quand, k travers des Talions plantés d'olivier et des coteaux assez bien cultives , nous arrivâmes dans l'ancienne Samarie , cette métropole des dix tribus , dont les premiers habitants, emmenés captifs par Salmanazar, furent dispersés au delà de l'Euphrate. Dieu, pour dernier châtiment, ôta de leur cœur l'amour de la patrie , et ils refusèrent de se rallier à Esdras lorsqu'il reconduisit à Jérusalem les restes de Judas et de Benjamin. Les Chutéens, venus de la Perse , les remplacèrent « et. l'esprit de schisme continua de subsister parmi ces nouveaux Samaritains. Plus tard, et lorsque Alexandre vint en Judée, Sichem , depuis Néapolis, aujourd'hui Naplouse, où nous irons demain, était devenue la ville principale de la province. Enfin Hérode voulant , dit Josèphe , laisser un monument de sa munificence, rétablit Samarie sous le nom de Sébaste , l'entoura de murs et y bâtit un temple au milieu d'une grande place.

A notre entrée dans cette capitale du royaume d'Israël , toutes les portes nous furent brutalement fermées, et, forcés de coucher à la belle étoile, nous eûmes pour la première fois recours à une tente que

Démétrius Irainait après lui depuis Beyrouth , sans avoir encore imaginé de la déployer et de s'en ^r- Yir ; nous pénétrons dans des contrées où il faut se résoudre à porter sa maison comme le colimaçon , et à n'aller guère plus vite. Nous nous trouvâmes bien de notre nouveau gtte ; j'étais dégoûté de la saleté et des insectes auxquels j'avais été en proie les deux nuits précédentes; celle-ci , je dormis en paix, grâce à l'inhospitalité des deux ou trois cents âmes cpii composent la population de Sébaste , si tant est que ce soient des âmes. Le village s'élève en amphithéâtre sur ce mont que le roi Amri acquit de Somer pour deux talents d'ai^ent, il y a près de trente siècles. L'entrée s'annonce bien par les ruines d'une église dédiée à saint Jean qui occupe , dit-on , la place où la tête du précurseur fut sacrifiée aux ressentiments de la femme de Philippe et aux séductions de sa fille (N"* 78). Sous la domination des princes latins^ Sébaste était un évéché dépendant du royaume de Jérusalem , et c'est à cette époque qu'il faut assigner la construction de son église , qui présente dans son architecture un exemple assez rare du mélange des arcs ronds et aigus. Malgré les systèmes contradictoires , je ne crois pas qu'on puisse douter que l'ogive ne nous ait été apportée de l'Orient , car sa forme prévaut exclusivement dans toutes nos constructions, à dater de la première croisade, tandis que bien peu d'années avant, les

ducs normands , conquérants de T Angleterre , employaient encore le plein cintre dans les magnifi* ques abbayes qu'ils firent élèvera Caen et à Bayeux, et qui tiennent le premier rang parmi noB monuments les plus curieux pour rkisloire de Fart. J'avais déjà bien remarqué en France , dans quel^ ques églises commencées au onzième siècle et terminées dans le douzième^ des portions distinctes construites d'après les deux systèmes ; mais je n'avais jamais rencontré l'assemblage symétrique d'une rangée de fenêtres percées alternativement une en ogive et une en plein cintre , comme celles du chœur de la basilique de Sébaste; sa fondation aura sans doute suivi de près la conquête de la Terre-Sainte , et peut-être sont-ce les compagnons normands des Tancrède et des Boëmond qui firent ici ce mélange des deux architectures et marièrent la voûte romane, saxonne, lombarde, car on lui donne ces diverses désignations, avec l'ogive sarrasine.

11 n'est pas difficile de reconnaître , dans le chétif village de Sébaste , remplacement d'une ville forte et considérable. Je me hasardai à le paixx>urir, malgré l'aspect repoussant de ses habitants dont les regards malveillants épiaient toutes nos démarches. Je me dirigeai vers un plateau élevé dont la position semblait indiquer l'ancienne acropole. Sur mon chemin , je trouvai des murs formés en partie d'antiques débris, et, devant une porte, deux sarco-

phages relournés. Au milieu d'une pelouse, de grandes dalles et des fondations à tleui* de terre semblent avoir appartenu au pavé d'un temple , et, plus loin 9 s'élèvent seize colonnes dans un champ planté d'arbres. C'est probablement là cette construction d'Hérode dont parle Josèphe. Un pâtre qui m'observait me fît signe de le joindre, et me conduisant sur le penchant du mont, il me fit remarquer beaucoup d'autres colonnes alignées sur deux rangs. Cette espèce d'avenue aboutissait jadis à une porte dont je reconnus l'emplacement, ainsi que celui de plusieurs tours qui flanquaient un ancien mur d'enceinte ; ces colonnes sont toutes de granit gris sans base et de petite dimension. J'en ai compté quatrevingt-six restées debout. Un plus grand nombre a été renversé et brisé. En revenant vers notre campement , je trouvai la tente environnée de curieux qui la serraient de près avec des yeux de convoitise ; au milieu de cette foule , Démétrius s'était fait un ami d'un chrétien honteux qui lui confessa à l'oreille qu'ils étaient trois de sa religion à Sébaste , qui la nuit faisaient quelquefois le signe de la croix , et il lui dépeignit ses compatriotes comme de vrais bandits ; tellement que je craignais qu'ils ne fissent feu sur notre arrière-garde quand ils nous virent prendre la route de Naplouse. Nous les entendions encore de loin qui se querellaient et probablement se reprochaient de nous avoir laissés échapper. « Bonnes

gens y leur criai-je, en vous remerciant de votre accueil, vivez en paix et aimes-vous les uns les autres, car qui diable vous aimerait? » Laissant derrière nous la ville d'Âmri et ses sauvages habitants, nous descendîmes dans une vallée que nous suivîmes pendant plus d'une heure , et qui se resserrait à mesure que nous approchions de l'ancienne Sichem; nous avions alors à notre droite le mont Garizim, à notre gauche le mont Hébal , et je me rappelais le commandement mystérieux que Moïse fit au peuple d'Israël : « Après que vous aurez passé le Jourdain , a Siméon, Lévi, Juda, Issachar, Joseph et Benjamin M se tiendront sur la montagne de Garizim pour « bénir le peuple, et Ruben, Gad, Asser, Zabu- « Ion, Dan et Nephtali de l'autre câté, sur le K mont Hébal , pour le maudire. » Je me rangeai du parti de ces derniers, car, en arrivant à Naplouse, j'y fus reçu encore plus mal qu'à Sébaste; on me jeta des pierres ; et je pus dire avec les lévites : » Maudit (f soit celui qui viole la justice dans la cause de ce l'étranger. » Ce n'était plus cette bienveillance fraternelle qui nous avait accueillis dans le Liban ; nous étions décidément en pays ennemi , et l'habit turc*était ici encore bien plus de mise qu'à Damas.

SICHEH.

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