LE PIRÉE
ATHètfSS HORS DBS MURS.
< Songez que vous êtes envoyé dans la province d^Âchaîe, cette pure et véritable Grèce en laquelle on estime qu'ont commencé la civilisation , les lettres , Pagriculture même. Vous aurez la plus grande vénération pour les dieux et pour les fondateurs de cet empire ; vous respecterez leur ancienne gloire et leur haute antiquité ; vous les honorerez à cause des exploits mémorables qui les ont immortalisés; car ils n'ont pas besoin pour relever leur renommée, des faits imaginaires et supposés que leur attribue la fable. Souvenez-vous enfin que c'est vers Athènes que vous dirigez vos pas. »
( Lettre de Pline à Maxime, nommé proconsul en Grèce,)
Nous abordâmes au Pirée , Porto-Leone , où l'on chercherait vainement le lion de marbre qui lui valut ce nom , et qui décore aujourd'hui l'entrée de l'Arsenal à Venise. Je reconnus les trois ports; quelques pans de la muraille qui les joignaient à celui de Munichie et une des tours qui défendaient l'enceinte subsistent encore, mais plus de temples, plus d'agora , plus de théâtre. Tous les monuments de ce magnifique faubourg d'Athènes ont disparu. C'est sur le promontoire qui regarde Salamine, qu'une simple pierre recouvrait les os du grand homme qui
remplit ces lieux de sa gloire. Car nous lisons que les
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ces ignobles masures^ là où mon imagination me présentait des temples et des palais, flétrit tellement toutes mes illusions que je baissai la tête et me laissai conduire par mon Grec, sans plus vouloir rien regarder autour de moi.
La maison où Démétrius nous installa et qu'on était en train de rebâtir, appartenait à M'"'' Vitali , veuve d'un médecin d'une bonne famille du pays. Nous y trouvâmes à peine le plus strict nécessaire. Mais de la galerie à jour où je pendis mon haipac , je découvrais une partie de TAoropolis, l'Aréopage, le Pnyx , le temple de Thésée. Ces noms me remirent un peu le cœur : dois-je dire aussi qu'il est difficile de voir deux plus jolies Athéniennes que M»- Vitali?
Avant de considérer Athènes dans son état présent , rappelons-nous ce qu'elle iut successivement ; son apogée sous Périclès , sa renaissance sous Adrien. Ou plutôt, car je n'ai pas ici la prétention de faire un cours d'histoire, citons brièvement quelques faits.
Les trois plus grands ennemis d'Athènes avaient été, jusqu'à ces derniers temps, Xencès, Sylla et Alaric; tous trois la saccagèrent à l'envi. Elle renaquit de ses premières cendres , plus florissante que jamais. Périclès la remplit de merveilles, et pour juger seulement de celles que renfermait la citadelle il suffît de dire qu*Héliodore avait consacré
quinze livres entiers à en faire l'énumération. Sylla ruina la vîlle de Périclès. Cependant, il semblait
Cepemlaiit il faut remarquer que, malgré le témot* giiage de Synésius, ainsi renouvelé et corroboré mille ans après lui , plusieurs des monuments d'Athènes étaient restés dans un état extraordinaire de conservation , notamment le Parthénon ; et à ce propos , il est bien affligeant de comparer le statu quo dans lequel dix siècles d'abandon l'avaient laissée avec l'état où deux cents ans ont suffi pour la réduire , depuis que les pays civilisés se mêlent de ses affaires.
Maintenant voyons Athènes telle qu'elle est. Sans doute en y entrant j'étais loin de rêver la ville de Thésée . de Périclès ou d'Adrien ; mais peu au feit des événements de la dernière guerre , je pensais trouver encore l'Athènes hospitalière de Chandler et de M. de Chateaubriand, où Byron datait ses lettres du couvent des Franciscains; l'Athènes enfin dont, pendant quarante ans, notre Fauvel a fait les honneurs à l'Europe savante. J'ai dit combien fut amère pour moi la perte de cette illusion.
Le 20 juillet , je commençai mes explorations en la compagnie du seul Pausanias. Le cœur encore oppressé, je gagnai la campagne. J'avais devant moi le mont Hymette , et , à ma gauche , le mont Anchesme qui a la forme d'un cône. A peine étais-je hors des murs que je m'arrêtai k la vue de seize élégantes colonnes corinthiennes vers lesquelles je m'empressai de me diriger; elles appartenaient, dit-on , à un temple fameux dédié à Jupiter OIym«-
pien, commencé par Fîsistrate, dépouillé par Sylla, puis réparé et fini par Adrien. J'ai lu que ce temple
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SUITE DÂTUfiNES HORS DES MURS.
Au milieu de Taridité de la plaine, quelques rares buissons dénonçaient à Fœil les sinuosités cachées d*un ruisseau ; j'y portai mes pas et j'eus bientôt enjambé rilyssus. Si l'on m'accuse d'attenter aux illu* sions de ceux qui se sont fait un fleuve de ce filet d'eau bourbeuse, j'ai Strabon pour complice; en parlant des eaux de l'Éridanus, dont un poète vantait la pureté y il affirme qu'elles ne sont même pas présentables à des bestiaux ; or l'Éridanus se confondait avec l'Ilyssus. En remontant ce lit desséché , je me trouvai entre les deux culées d'un pont antique dont l'arc s'est écroulé. Il communiquait de la ville avec le stade auquel il faisait face | c'est ce stade dont la magnificence d'Hérode Âtticus dota ses concitoyens; il épuisa une carrière de marbre pour cette splendide construction ; les deux massife qui la ter-* minaient subsistent encore ; on y remarque » comme aux tombeaux des environs de Rome , ces dalles saillantes qui probablement sellaient à assujettir les marbi^es dont la maçonnerie était revêtue. Â gaa-^ che, au fond de ce cirque pédestre, un passage sou* terrain conduit dans la campagne et vers une cha-* pelle ruinée, appelée Strarsomenos-Petion , où je
dans Pausanias; mais ce qui Test plus encore» c'est un savant commentaire par lequel un érudit dont le nom m'échappe , s'étayant de la dénomination d'i/-^ lustre Syrien et du nom que porte la colline, a entrepris de prouver que Musée n*était autre que Moïse, et que c'est là sa sépulture, restée ignorée jusqu'à ce jour, et qu'on chercherait inutilement dans la terre de Moab : et non cognoi^it homo sepulcruin ejus usque in presentem dieni. En matière archéologique , j'ai vu des ignorants de bon sens raisonner plus pertinemment que certains savants de profession. Sur le mont i ycabetus , voisin du Musée , je trouvai des degrés d'escaliers, des puits et des sépulcres dont le plus entier est celui auquel on donne le nom des Cimons. Là , une chapelle grecque est consacrée par une tradition qui se rapporte à saint Denis, et je regardai cette masure avec intérêt en songeant que l'opinion de quelques docteurs fait de l'Âréopagiste , converti à la foi chrétienne par saint Paul , le premier apôtre de notre vieille France. A droite, à peu de distance, on rencontre un grand rocher où quatre chambres sont creusées , et qu'on suppose avoir été les prisons de l'Aréopage (N® 17). Si, en elïet, la scène si grandiose décrite dans Phédon eut ces lieux pour théâtre , quel souvenir à Athènes serait plus fait pour émouvoir? Trois de ces chambrés se succèdent de front et ont chacune leur entrée vers l'orient. La première, dont le pla-
D'UN VOYAGE EN ORIENT. lOl
fond est tailla en forme de toit, communique, par une ouverture pratiquée dans un angle, avec une petite rotonde qui va en se rétrécissant vers le haut ,
pas moins inconnue. C'était là qu'à la face du ciel se prononçaient des arrêts sans appel qui atteignaient même les dieux.
De TÂréopage » je passai au Pnyx où le peuple tenait ses assemblées. Je pris grand plaisir à considérer un monument qui, travaillé dans le rocfaei* même y porte son authentique avec lui. En effet, on peut varier d'opinion sur la position de la grande place y de TÂgora, du Pœcile : ces seize colonnes corinthiennes pouvaient appartenir au Panthéon d'Adrien comme au temple de Jupiter; mais, pour la tribune aux harangues , rien n'est laissé à la controverse ; la voilà bien telle qu'elle est décrite et que nous nous la sommes figurée, tournée vers la campagne, ainsi que le voulurent les trente tyrans; car, avant eux , elle regardait la mer. Le Pnyx , encore aujourd'hui , est reconnaissable dans toutes ses parties. Un long rocher de douze pieds de hauteur, coupé à pic , forme un angle trè&ouvert , un accent circonflexe , dont la tribune occupe le sommet; audevant s'étend une vaste terrasse soutenue par un mur demi-circulaire, en grande partie enterré; les blocs qui le composent, inégaux dans leurs dimensions , sont la plupart taillés à pointes de diamant ; la tradition la plus reculée attribue cette construction gigantesque aux Amazones , comme dans notre nord les paysans appellent pierres des fées les dolmens et les menhirs druidiques. La tribune est en-
tourée d'un gradin qui puuvajt servir de si^e. On y monte par neuf marches interrompues, après les trcHS premières, par un palier de sept pas de lai^e
çaiit d'une des colonnes angulaires. Un de ses tambours est éclaté en plusieurs morceaux qu'un cercle de fer maintient à peine ; une secousse un peu forte , et tout un côté de l'édifice va céder et s'écrouler après une résistance de vingt-trois siècles. Si quelque chose doit attirer la sollicitude du jeune prince de Bavière aussitôt son avènement au trône de Thésée , c'est sans doute la restauration du temple dédié à son illustre prédécesseur.
xrx.