LACROPOLIS TELLE QU'ELLE EST
• De quelle douleur amère n'est-il pas pénétré en ne voyant partout que ruines et désolation. Il part tout émerveillé de ce que Thistoire lui apprend de ces lieux jadis si célèbres, il les cherche avec avidité et demeure comme anéanti à Taspect de tant de désastres et du délais» sèment absolu où il les voit réduits. Gomment après un pareil mécompte pourrait-il éprouver cette extase et cet enivrement dont les anciens ne pouvaient se défendre ! »
( f^oyage de Ckandler. )
Jb traversai les Propylées , construits en marbre pentélique comme tous les édifices de l'ancienne Athènes. Ses cinq arcades sont démolies ou bouchées, et il est impossible de retrouver dans les restes déiigurés de ce monument, l'élégant dessin de son architecture. Je laissai à ma droite la haute
m JOURNAL
encore debout ! mais qu'importe après tout, que le Parthénon soit exploité en moellons ou en boulets ! Chandleri il y a soixante ans , le regardait comme destiné à disparaître entièrement. Si dès lors, le temple, l'église, la mosquée n'étaient plus qu'une carrière, lord Elgin a-t-il eu tant de tort de choisir parmi ces pierres et d'extraire à temps les plus belles? Ah ! lord Byron lui-même l'embrasserait aujourd'hui s'il voyait comme moi la dévastation de ces lieux ! voilà donc ce qu'à Corinthe Ton appelait la paix d'Athènes : allez à Sétine , me disait-on , là ce n'est pas comme en Morée , vous trouverez un calme profond. Hélas ! ce calme est également dû aux vainqueurs et aux vaincus , et maintenant qu'ils en ont fait une solitude , ils disent que la paix y règne ! Dans quel état, bon Dieu! est réduit ce pauvre peuple, qui dès les temps les plus reculés avait élevé un autel à la Pitié , et qui depuis les Héraclides jusqu'à Julien ne cessa d'y sacrifier à cette déesse; elle a bien mal écouté leurs vœux ! il n'y a pas eu de pitié pour la triste Athènes.
Je rentrai chez moi avec la fièvre; un médecin vint m'examiner; à son protil antique, à sa longue barbe blanche, je crus voir Esculape en personne. Le docteur Avramiotti jouit dans la ville d'une réputation d'habileté ; quant à l'expérience, ses qua* tre-vingts ans y ont pourvu; il me fit boire , à petits traits, d'une infusion de graines de lin, et quand
l'accès fut toutàfait terminé, ilditqu'il fallait envoyer chercher un épicier pour me saif^ner. Cette idée
débris n'est resté sur le sol, la poussière même des ruines s'est envolée. L'Académie n'a conservé que son nom; ce nom, emprunté à un particu* lier obscur, qui né se doutait guère de combien de doctes corporations il allait devenir le patron. La nature a partagé le deuil des arts. Plus d'allées om-> bragées, plus de platanes, plus de frais ruisseaux. Les oliviers y sont aujourd'hui plus clair-semés que n'étaient alors les statues. Ce plateau aride et nu partage à peu près par moitié le trajet des murs actuels d'Athènes au lit desséché du Céphise. Avant d'arriver à ce fleuve sans eau, j'avais rencontré une éminence qui a gardé le nom de Colonne; c'est là que rOEdipe-Roi trouva enfin un terme à ses maux y et peut-être cette petite chapelle en ruine a-t-elle pris la place du temple, des Furies.
Recevez , accueillez votre Œdipe à geooux ; Soixante ans de malheurs ont paré la victime.
En retournant a la ville , des dalles enlevées à un aqueduc souterrain qu'elles recouvraient me laissèrent apercevoir de belles eaux courantes , dont on semble ne plus vouloir tirer parti. Chandler, voya-^ geur consciencieux et qui, dans ses descriptions d'Athènes , ne sait point couvrir la nudité et parer la misère , remarque que , depuis que les courants artificiels ont cessé d'arroser les environs de la ville ,
ces lieux soiit devenus plus stériles et plus dépouillés qu'ils ne le furent îamais. C'est ainsi que je les ai
derniers bombardements que la ruine de l'Érecthéum fut consommée. Un palicare y avait logé sa famille et, pour garantir le toit de toute atteinte, il l'avait fait terrasser. Cette précaution excita l'émulation des assiégeants, qui n'eurent pas de cesse qu'ils ne fussent parvenus à abattre d'un coup de canon la colonne angulaire du temple. Double sujet de s'applaudir, car ils réussissaient à la fois à détruire un admirable monument et à écraser sous ses ruines de pauvres petits enfants. En gravissant de débris en débris , je vins jusqu'à pouvoir toucher du doigt les moulures délicates dont un reste de plafond est encore orné. J'en remarquai de fraichement mutilées, et Pituki , auquel je m'en plaignis, me raconta qu'il avait surpris déjeunes étrangers, qui s'amusaienl à les briser à coupa de baguette. Il intervint en leur criant : ce Eh ! messieurs , voulez-vous donc Il casser ce que lord Elgin n'a pas emporté ? » Un de ces jeunes gens devint fort rouge et voulut se fâcher, mais ses camarades l'emmenèrent; et Ton dit ensuite à Pittaki que c'était un parent du noble
pair.
Je longeai le coté méridional du Parthénon , et je m'approchai de deux colonnes qui s'élèvent en dehors de l'enceinte de la citadelle, sur la croupe du rocher ; elles portaient jadis des trépieds et dominaient le théâtre de Bacchus, dont à peine aujourd'hui on peut reconnaître l'emplacement; il était
d'Athènes^ nommée Achamantide^ à l'occasion d'un prix remporté dans des joutes* Six colonnes soutiennent l'entablement. Rien n'est plus élégant comme coupe et plus délicat comme travail.
Je terminerai cette revue succincte des monuments de l'ancienne Athènes en remarquant que^ hormis le Parthénon , dont les proportions sont imposantes, tous les autres m'ont semblé d'une petitesse extraordinaire; je m'étais longtemps figuré les monuments grecs grands et simples , tandis qu'ils sont au contraire petits et ornés : de véritables bijoux pour la taille comme pour le uni. L'Acropolis , qui renfermait plusieurs temples et tant de richesses de détail , peintures, statues, décors de tout genre, n'est qu'une longue butte , qu'une de nos cathédrales du moyen âge couvrirait presque en entier.
Dans un des murs ruinés qui avoisinent la lanterne de Démosthènes , je remarquai un gros morceau de marbre vert antique qui avait été employé comme matériaux ; il était là dédaigné , sans valeur. C'était le cas de dire comme la fable :
Mettez une pierre à la place , Elle vous vaudra tout autant.
Je priai Démétrius de ménager cette substitution avec le propriétaire ; mais lui , qui connaissait bien ses chers compatriotes, ne mé laissa pas ignorer que, si j'avais la pensée d'entrer en marché pour ce bloc.
Dim VOÏAGE EN ORIENT.
et des merveilles des arts qu'elle renfermait de son
temps.
Quinze jours se passèrent ainsi en rêveries et en promenades sur les rivages de l'Ilyssus, de TÉridan et du Géphise , fleuves aujourd'hui desséchés ^ mais où la poésie coule à pleins bords. Je remplis de dessins un livre entier, et j'en joins ici deux (N*^* 20 et 21 ) qui , avec les précédents , donnent les quatre côtés de l'Âcropolis. La beauté des lignes dédommage à peine de l'aridité du sol ; mais je ne me serais pas permis d'y ajouter un buisson. Le 3 août, ayant reçu une réponse que j'attendais de M. Rouen, notre ministre , résidant à Nauplie , je me décidai à me rendre par mer dans cette capitale actuelle de la Grèce. En sortant d'Athènes, je m'acheminai à pied et solitairement par le bois d'oliviers qui borde le chemin du Pirée. Je cherchai à reconnaître la direc^ tion de la grande muraille. J'en suivis les fondations malgré de fréquentes solutions de continuité, et quand je parvenais à renouer mon fil, j'éprouvais une joie véritable, comme si j'avais retrouvé une grande pensée de Thémistocle , oubliée depuis vingtdeux siècles.
SmM\
discours qu'Hérodote met dans la bouche de Thémistocle.
cf Quand les hommes forment des projets raisoncf nableSi ils en voient naître de bons résultats; <( mais lorscpi'ils se proposent des entreprises qui (c n'ont point d'apparence de raison , les Dieux se fc retirent d'avec eux , et comme s'ils appréhendaient « de se rendre coupables des événements f&cheux , ils « résistent aux desseins des hommes et leur refusent a leur assentiment. » Cela est un peu plus sage que le fatalisme dont le dogme règne maintenant dans ces contrées. Xerxès délibère de son côté ; les rois de Tyr et de Sidon opinent les premiers après lui. Artémise est la seule dont l'avis s'élève contre la bataille : ce Considérez, dit-elle au roi, que les gens « de bien peuvent avoir de mauvais serviteurs , tandis «' que les méchants en ont de bons. Ainsi, vous êtes u le meilleur de tous les princes et vous avez de très- (c mauvais auxiliaires, tels que les Égyptiens, les « Cypriens et d'autres , dont vous ne pouvez tirer (f aucun service. » Le roi applaudit à cet avis et suivit l'autre. Cependant les Grecs s'opiniâtrant à se retirer vers le Péloponèse, Thémistocle, qui voulait en finir et qui trouvait l'occasion bonne, prend le parti hardi de faire avertir les Perses de leur dessein. Ceux-ci s'empressent de barrer le passage. Ils occupent Psytalie, petit ilôt entre Salamine et le Pirée, et bloquent la flotte grecque. Aristide ^ aloi^
exilé, vientd'Ëgine avertir Thémîstocle, son ennemi, de la manœuvre nocturne des Perses , et celui-ci lui confie sa démarche de la veille. Aristide entre au
par une feinte retraite dans ce canal où nous venons d'entrer toute l'armée ennemie; puis, gagnant de vitesse , le gros de leur flotte tourne derrière l'île , vers ce cap que vous voyez devant nous, au couchant, où la direction et le rapprochement des deux côtes peut faire croire à Tœil trompé qu'on est au fond d'un golfe; puis, tandis que leur arrière-garde tient bon et défend le passage, et que les Perses, auxquels l'espace manque , sont obligés de former des tiles et s'embarrassent dans leurs manœuvres, le principal corps d'armée , qui a fait rapidement le tour de l'ile , arrive inopinément sur les derrières de la flotte ennemie et l'enferme. » Cette explication est plausible , et si Hérodote ne la donne point , il ne dit rien non plus qui la contredise; on doit croire que la flotte des Perses était immense, et qu'il fallait un très-grand espace pour la manœuvrer librement. Les Grecs, bien moins nombreux, comptaient trois cent quatre-vingts navires sans les barques.
Avant d'en finir avec la bataille de Salamine, je me permettrai une remarque qui ressort des faits rapportés par le père de l'histoire. Elle tend a excuser un peu ces pauvres Hellènes de nos jours , puisqu'elle prouve que leurs mauvaises inclinations leur viennent de leurs devanciers. Tfaémistocle, en cas de revers de fortune et pour se ménager l'appui de Xerxès , ne manque pas de le faire avertir qu'on ne le poursuivra pas et qu'il lui en a l'obligation; voila
il était mal disposé ; une fièvre pernicieuse se déclara , et il fut bientôt sans espoir. Je le vis mourir, ^h! my dear Grecia ! fut sa dernière parole.
ÊGINE.
Le 5 août j'entrai dans le port d'Êgine en passant devant Tunique colonne du temple de Vénus qui soit restée debout (N"^ 22). Ghandler en vit deux avec leur architrave il y a soixante-«ept ans , et vingtr-huit au temple de Jupiter où je n'en trouvai plus que vingtrtrois. Si Ton faisait un relevé des pertes de ce genre depuis cent ans , le résultat en serait désespérant y car on pourrait , en prenant un terme moyen ^ assigner Tépoque où tout aura achevé de disparaître. On ne connaît même 'fins , à Ëgine , remplacement du théâtre et du stade. Nous visitâmes le Musée dont la création a été une des œuvres de prédilection du président Capo distria; il contient beaucoup de fragments recueillis dans l'Ile et dans les environs. Quelques-uns sont d'un travail très-précieux. La collection de vases est nombreuse, mais classée avec peu d'intelligence.
Le lendemain , nous nous rendîmes au mont Pannellénium , distant d'environ trois heures de la ville CN® 23). Là y nous pûmes contempler une vue ad-
UUN VOÏAGE 1
était permis, recommandé même, d'injurier le sexe. J'imagine que l'épithète de vieille femme n'y fut pas épargnée. Les Athéniens vinrent reprendre de force leurs statues, et, ne pouvant les lever de leurs bases, ils essayèrent de les tirer avec des cordes, mais ces figures se mirent à genoux. « Chose étrange , ajoute le bon Hérodote , que je ne saurais croire , mais que je rapporte parce que d'autres le croiront peut-être, n Dans la guerre qui se déclara entre les deux peuples, l'armée athénienne éprouva un tel désastre qu'un âeul homme resta pour en apporter la nouvelle. Les femmes le tuèrent à coups d'épingles. Depuis , il parait positif qu'on leur interdit de s'en servir dans leur toilette , et que ce fut à cette occasion que leur costume , qui jusqu'alors avait été dorien, ûit échangé contre l'ionien. Les Éginètes, au contraire, décrétèrent qu'à l'avenir leurs femmes porteraient des fibules plus longues de moitié. J'ai cherché vainement de ces fibules à Égine ; il me semblait curieux de vérifier leur dimension qui serait venue là à l'appui d'un fait historique ; mais je n'ai pu recueillir , en objets antiques , que des fragments de vases d'une poterie trè&-épaisse ; les alentours du temple de Jupiter en sont jonchés. Ils ont conservé l'éclat de leur beau vernis rouge ou noir , mais sans aucun dessin. Je ne sais si des fouilles en ce lieu pourraient encore être fructueuses après les richesses déterrées par M. Cockerel, qui font le plus bel
ornement du musée de Munich ; ces admirables statues représentent y pour la plupart, des guerriei^ combattant, probablement des héros d'Homère, et ont été restaurées par Thorwaldsen.
Un repas homérique termina nos explorations. Démétrius égorgea un mouton et le fît rôtir sur le seuil du temple. Puis il distribua les chairs de la victime qu'il accompagna de libations de vin et de lait. Les héros mangèrent et furent rassasiés , et, remontant sur leurs Anes , ils retournèrent à la ville où notre première rencontre fut celle d'une noce. Un violon et un joueur de mandoline marchaient gravement en tête. La gravité me parait être l'attribut exclusif des virtuoses grecs; à Janina, à Égine, partout où j'ai eu le plaisir, ou, disons mieux, l'occasion d'en entendre, j'ai été surpris de leur voir prendre la musique aussi au sérieux. Cette disposition avait du reste gagné toute la noce. Le mané , d'un Age mûr, avait l'air très-mélancolique, pas plus pourtant que sa jeune femme qu'une troupe de matrones poussaient par derrière en la pressant a l'étouOer. Le vieux père fermait la marche de la façon la plus piteuse. Quand il eut conduit sa fille é[dorée jusqu'au seuil de la demeure de l'époux , il nous regarda tous avec l'air d'être enchanté que cela fût fini. Je m'informai vainement aux gens de la noce du tombeau de Phocus indiqué par Pausanias. Toutes les fois que j'ai demandé à un Grec quelques
reiiseignetneiits aur une antiquité de ce genre , il n'a
jamais manqué de me conduire au cimetière turc.
Au lever de la lune, nous ouvrîmes la voile et nous nous éloignâmes d'Égine, la première ville en Grèce qui ne nous eût point attristés de ses décombres, ni laissé, en la quittant, l'idée de la désolation. Le quai où l'on s' embarque est assez bien bAti , et de nombreux promeneurs lui donnent un aspect animé.
Au point du jour , nous nous trouvions vis^-vis des blanches maisonnettes d'Hydra échelonnées sur la roche aride qui fornie tout le sol de l'Ile. J'aurais voulu y descendre , mais la mauvaise réputation des Hjdiiotes elFrayait nos mariniers qui craignaient d'amener la brebis parmi les loups en introduisant leurpalsible caïque a ces redoutables mis-
tics. Nous rasâmes ] it le rivage de Spez-
zia, et, toujours faw le vent qui se plut k
nous suivre dans le ci ér à cheval que notre
barque décrivait depuis È^ne , nous passâmes rapidément du golfe d'Athènes an fohd de celui d'Argos. Le soir, nous découvrions devant nous les rochers de la Palamîde qui , comme la déesse Cybèle , ont des tours sur leur front et portent des couronnes de créneaux A la nuit, nous nous an^tàmes devant Nauplie ou Napolî de Romanie, comme on l'appelle vulgairement, et, le 8 août au matin, nous cherchions gite dans U capitale du nouveau royaume des Hellènes.
les troubles continuaient et que le peuple chez nous , parmi les droits qu'il réclame, n'avait point encore acquis le seul et unique que lui reconnaissait M. de Bonald, le droit d'être gouverné. Des vers de M. de Lamartine , où il annonçait son projet de départ pour l'Orient , me dédommagèrent du récit des émeutes , et, par un singulier hasard, au moment où j'en finissais la lecture , l'auteur entra dans ma chambre. Il arrivait de Marseille par Malte. Son projet n'avait pas été d'abord de. toucher les côtes de la Grèce qu il réservait pour son retour ; puis le désir lui avait pris de jeter au moins un regard sur Athènes. De là, il voulait se rendre le plus promptement possible à Beyrouth , et se reposer un mois ou deux sous les cèdres du Liban. Cependant la rapidité de sa course et la longueur de ses stations étaient subordonnées à la santé de sa fille que la mer fatiguait beaucoup. Il avait loué, pour tout le temps de son voyage qui devait durer plus d'un an , un navire qui lui offrait à souhait les commodités désirables, et il naviguait ainsi doucement en famille avec femme, enfant, trois amis dont un médecin , son cuisinier , ses gens , un fond de cale bien et dûment approvisionné , et jusqu'à du bétail, et des chèvres pour fournir le lait du déjeuner. Quels cris furieux n'aurait pas poussés la Némésis en le voyant s'acheminer en si confortable équipage vers les électeurs de Jéricho! C'était ici un bien autre luxe que celui du tilbury. Cette ren-
contre si agréable et si inopinée me (il former le projet de passer de conserve en Syrie avec M. de Lamartine.
1 1 Août. J'éprouve le supplice de Tantale en face du royaume de son petit-fils. Je |ne suis fait descendre sur un îlot au milieu du golfe (N® 24). J'ai devant moi Tyrinthe et Argos; on m'assure même que je vois Mycènes; mais avec les bandits qui parcourent la campagne la prudence interdit toute idée d excursion. A peine si l'on peut franchir les portes et s'aventurer jusqu'au lieu où les représentants tiennent leurs assemblées, et qui n'est guère à plus d'une portée de carabine des dernières maisons. 11 y a quelque chose de singulièrement pittoresque dans cette réunion des États-généraux de la Grèce sous un hangar en plein vent, si près de la capitale d'Agamemnon (N"" 25). J'assiste aux séances; je ne comprends pas ce que disent ces honorables députés f mais cela m'est de même arrivé quelquefois avec les nôtres , quoique plus familier avec la langue. La plupart de ceux-ci ont renoncé à leur beau costume pour prendre l'habit franc, et c'est encore une révolution, et, on | peut le dire, la seule décadence qui manquât à la Grèce , que d'adopter volontairement nos culottes sans y être forcés comme en Turquie.
M. Rouen a formé chez lui un musée d'objets curieux recueillis dans les tombeaux. Son salon rap-
pelle les élégances parisiennes, et il trouve le moyen de faire faire bonne chère à ses convives et d'avoir du beurre frais. C'est un véritable tour de force dont je lui témoigne mon étoiinement, et il convient luimême qu'il est aussi difficile de faire de la cuisine en Morée que de la diplomatie. Je rencontre chez lui le général Trézel et le prince Garadja. Je fais con* naissance avec M. Gropius, consul d' Autriche , dont le goût pour les antiquités m'avait été signalé auti^ement que par les notes de Child^Harold. Mais j'ai surtout grand plaisir à trouver h Nauplie M. l'amiral Hugon avec la famille duquel j'ai eu de fréquents rapports lorsque j'administrais le département de la Manche.
Nous apprenons un atireux désastre arrivé à Missolonghi : la garnison de Vonizza a surpris la ville et l'a saccagée. Ses habitants ont trouvé dans leurs propres compatriotes moins de pitié encore que chez les soldats d'Ibrahim. Notre hôte a tout perdu , et le toit sous lequel il nous avait abrités est réduit en cendres. Décidément M. Roques avait raison. Ces genSK^i sont bien la même canaille que du temps de Thémistocle, moins Thémistocle, et, ce qui devient trè&-inquiétant pour nous, c'est que cette canaille remplit les rues de Nauplie et menace d'y faire la loi. On s'attend à un mouvement. Nos troupes, qui se réduisent à un régiment , bivouaquent sur la place devant nos fenêtres. Elles sontfort exaspérées contre
les palîcares et l'on a peine à les contenir; d'un autre côté, on entend ceux-ci dire tout haut que, sans les Français, il y aurait un beau coup à faire, et que
emportait tout ce monde-là, on ne serait pas eh droit de crier au voleur. Et Tan veut me persuader que, lorsque le Roi viendra et par le seul fait de son arrivée ^ l'ordre se rétablira y que la scène changera comme une décoration au coup de siflfiet! Moi, je dis que c'est le Roi qui sera sifflé. Je ne puis me figurer qu'on passe ainsi subitement de l'anarchie à la monarchie. Je ne comprends pas la tranquillité en Grèce sans un désarmement général ; et le moyen de l'opérer? Le palicare se passera du boire et du manger, mais jamais d*un long fusil en bandoulière.
sans FaUitude ferme de nos soldats qui avaient en haine autant qu'en mépris les héros grecs, et qui brûlaient de leur donner une bonne leçon. Quant à la partie pittoresque, les dignes députés qui rappelaient les temps héroïques à M. de Lamartine , me faisaient à moi reflfet de caricatures ignobles , la plupart affublés de nos fracs et se dandinant et se prélassant dans ces ridicules vêtements qui leur seyaient encore bien plus mal qu*à nous ; enfin leur extérieur avait toute Pélégance et la noblesse que nous sommes à même de reconnaître dans les Turcs qui nous arrivent aujourd'hui à Paris, à commencer par les ambassadeurs depuis qu'ils ont adopté le costume franc. Je n'ai donc rien vu qui forçât l'admiration, mais beaucoup <le gens disposés à forcer les portes et les serrures et à violer et voler ; ce qu'ils venaient de faire à Missolonghi , et ce qu'ils reprochaient tout haut & nos troupes de les empêcher de renouveler à Nauplie.
Voilà pourtant comme des gens également consciencieux peuvent recevoir des impressions diamétralement opposées dans la contemplation des mêmes objets. Tant mieux du reste pour le lecteur; de cette manière les voyageurs ne se répètent pas.
décide à y retourner en même temps qu*eux. Un brick de guerre les escorte jusqu'à Rhodes ; l'amiral Hiùgon a mis également notre caïque sous sa protection , et m'a muni de lettres pour les commandants de tous les bâtiments de sa station. Il est impossible de se moiiti^er flus obligeant , et , ce qui ne l'est pas moins y c'est d'ajofùter toujours qu'il acquitte envers moi la dette de son pays natal. Ce sont de ces compliments qu'on ne fait plus guèi^ que dans l'Archipel aux préfets de la Restauration.