‹ Journal d'un voyage en OrientChapitre 17 sur 51 · GROTTE DES LAMPES · texte numérisé non relu

GROTTE DES LAMPES

Dans une rue de Nauplie on me fit remarquer sur la muraille des traces de balles. C'est à cette place que Capo d'Istria avait succombé sous les coups des assassins. Bien que les Grecs regardent un pareil événement comme une mort naturelle , ils commencent à rendis quelque justice aux qualités de leur défunt président qu'ils méconnaissaient de son vivant. Faut-il que la Mort soit toujours ainsi la médiatrice obligée entre les yeux ingrats et la mémoire reconnaissante ! Les Grecs anciens se retrouvent encore là. Décidément je ne serai pas fâché de quitter les

D'UN VOÏACE EN 0K1E^T.

Argonautes^ et, à ce propos, je suis convaincu que ce fameux navire ^r^o était un mistic plus léger encore que ceux des corsaires d'aujourd'hui , puisque je viens de lire que les gens de l'équipage le transportaient au besoin sur leurs épaules. Souvent, dans l'antiquité, nous voyons les Grecs fortifier leur camp en formant une ligne de circonvallation avec leurs vaisseaux qu'ils tiraient à terre. On dirait que c'est en ce moment la destination du nôtre, tant il est immobile. Le calme le plus plat nous a gagnés. Impossible de nous rapprocher de la goélette de M. de .Lamartine ; impossible même de bouger. A la nuit le vent se leva enfin, mais diamétralement contraire, et la mer devint si grosse que nous fûmes tous malades. Le lendemain nous eûmes à lutter toute la soirée contre une affreuse bourrasque. Nous finîmes par en triompher, mais nous couchâmes sur le champ de bataille, ce qui, en mer, gâte bien une victoire. Il me tardait de mettre pied à terre. Enfin nous atteignîmes le Pirée. Je m'acheminai aussitôt vers Athènes, et, au lieu de suivre la voie la plus courte, je pris à droite , avant d'arriver au carrefom' de la Citerne, et je montai sur la cime d'un tumulus qui renferme les cendres de l'Amazone Antiope. Quand ces phalanges féminines assiégèrent la ville de Minerve , elles occupaient les hauteurs du Lycabetus et de l'Aréopage où campèrent plus tard les Perses et enfin les Vénitiens. C'est de là que furent tirés, en

1687 y ces boulets rouges si fatals aux Propylées et au Parthénon ; mais aussi quelle idée turque , de faire des magasins à poudre de semblables monuments! Le soir je rentrai dans Athènes avec plaisir. Cette fois je savais au juste ce que j'allais y trouver, et mon imagination n'était plus exposée à de pénibles mécomptes.

Une page de Child-Harold me décida à tenter la course de Phylé. Le bey nous donna quatre soldats. Après deux heures de marche, nous quittâmes la plaine, peu avant le village de Casia, et nous entraînes dans des montagnes agréablement ombragées d'arbres verts de plusieurs espèces. Nous suivîmes ainsi la route de Thèbes jusqu a Phylé. Cette forteresse exactement décrite dans le voyage de M. Dodivell, dont j'avais emporté un extrait, occupe le sommet d'un mont bordé de précipices. Les murailles et plusieurs tours rondes et carrées subsistent encore en partie ; elles sont construites en belles pierres r^ulièrement taillées en parallélogramme; la vue est admirable , les premiers plans verts et boisés, plus loin des rochers pittoresques, et dans le lointain l'Acropolis, le mont Hymette et la mer (N® 26). Cependant quelle que soit la beauté de ce paysage, il m'est difficile de m'expliquer comment lord Byron entend la comparaison qu'il en fait avec l'arrivée de Constantinople. De Phylé , nous vînmes coucher à un ermitage suspendu comme un nid

d'aigle à un ix)cher dur le bord d'un ravin profond, et' te lendemain, à la petite pointe du jour, nous nous rendions à une nymphée, consacrée à Pan, que M. Gropius, pendant mon séjour à Nauplie y m'avait indiquée et qui se trouve mentionnée dans Êlien et dans Ménandre. Nous ne pûmes y arriver qu'en nous laissant glisser de roche en roche, jusqu'au fond d'an précipice; l'entrée est feoonnaissable par plusieurs niches de diverses formes entaillées dans la pierre. Ici , il est bien évident qu'elles' étaient destinées à placer des offrandes. Quelques inscriptions devenues illisibles s'y aperçoivent encore ; à force de m'amincir, je pénétrai dans une cavité où nous ne vîmes aucun débris de lampes; déjà. nous étions revenus sur nos pas ayec assez d'humeur d'avoir acheté si peu de plaisir par tant de fatigue , et en ce moment M. Gropius n'était guère mieux dans mes papiers que dans ceux de lord Pyron , quand , ayant sondé un autre orifice encore plus étroit , nous nous trouvâmes inopinément întit>duits dans un^ salle I^ute et spacieuse , toute tapissée de stalactites, qui descendaie^ de la voûte en forme de draperies et traînaient jusqu'à terre» Nous entendions les débris de terre cuite craquer sous nos pieds, et quelques recherches (nous nous étions munis d'une pioche ) nous firent bientôt découvrir , non pas une lampe entière, mais de nombreux fragments, quelques-uns couverts de jolies mou-

demain de bon matin. J'avais encore quelques aifaires à terminer; nous nous donnâmes rendezvous au Pirée , ou pour plus sûr à Rhodes, et j employai le reste de ma soirée et la matinée du 22 à l'acquisition de divers objets rares , en terre cuite et en verre y recueillis dans les tombeaux. J'en emportai pour 24 écus , et je ne fis pas un mauvais marché , vu le prix ordinaire de ces curiosités , beaucoup plus chères en Grèce qu'en Italie* et en Sicile. Je cherchai inutilement une statue à acheter dans une ville où leur nombre était tel, qu'il formait, dit un ancien , comme une seconde population immobile au milieu de la première; car bien qu'à Athènes on changeât souvent leur nom, comme à Rome on changeait leur tète , et que Pausanias ne dii»simule pas que Miltiade et Thémistocle étaient devenus un Romain et un Thrace , les statues n'en devaient pas moins se rencontrer à chaque pas, quand on songe qu'on en érigea trois cent soixante rien qu'au seul Démétrius de Phalère. M. Fauvel avait réuni , en sculptures et en objets d'art, une précieuse collection que tous les voyageurs modernes ont admirée. Elle a disparu dans la dernière guerre, et on n'en a retrouvé que quelques débris épars sous les ruines de son habitation; mais j'ai assez parlé de toutes ces scènes de désolation et de vandalisme, j'ai assez gémi sur les invasions des Barbares de nos jours. Je ne veux pas me faire le Jérémie de la

toires, des couvents d'hommes et de femmes, plusieurs mosquées, plusieurs baim publics; n'est-il pas naturel de penser que la plupart de ces édifices avaient pris la place de ceux qui, dans l'antiquité , correspondaient aux mêmes usages? N'est-ce pas ce que nous l'emarquons sans cesse dans d'autres lieux , notamment fkiur les églises? Cellesdes Grecs, dès les premiers temps du chiûstianisme , ont été de petite dimension, et, sous ce rapport, les fondations des temples antiques leur convenaient et se trouvaient toutes placées pour servir à asseoir des murs nouveaux. Il n'y a plus d'espoir à Athènes quedans ce que cache la terre , et peut-être récèle-t-elle des trésors. Citerai-je □ le me souviens

d'avoir fait < s les restes d'un

mur coiistrt ips de la barba-

rie. Toutes 1 étaient formées

de pierres ti bs de statues. Ce

mur traversait le cimetière d'une ville antique et on avait pris à même les matériaux parmi ses monuments. N'est«e pas ainsi qu'après le passage des Goths on aura dû opérer à Athènes?

Ges pensées , ces rêves si l'on veut , m'avaient retenu longtemps sous le péristyle du temple de Thésée, quand, sur sa face septentrionale, derrière là neuvième colonne , j'aperçus gravé le nom de l'abbé Delille. Cette inscription, qui déjà a presque l'intérêt d'une antiquité, me tira de ma rêverie ; je me rap-

renommée. Nous montâmes à une ruine appelée Hébreo Castro. Le tombeau et lé therme de marbre que Toumefort y indique ont disparu ainsi que toute autre trace de magnificence. Trois voûtes en <^iYe revêtues de stuc sont creusées dans un rocher et semblent avoir servi de réservoir aux eaux. Démétrius fît faire une fouille par les marins du bord , qui ne produisit que quelques débris sans intérêt. Des pans de murs et une citerne se rencontrent encore près de la sommité du mont. Je ramassai un débris dfe vase revêtu d'un beau vernis et où d'élégants feuillages étaient représentés. Nous mangeâmes des raisins exquis dans une petite chapelle abandonnée ; puis je fus à la recherche de quelques objets d'antiquité qu'on venait de me vanter et que je devais trouver dans un village distant d*une heure environ ^ mais on ne m'y montra que quelques médailles communes et une petite tête de philosophe que j'achetai. De ce village , pour retourner à bord de notre goélette ^ nous primes par une bourgade qui est aujourd'hui la capitale de l'ile et qui n'offre rien de digne d'intérêt. Thermia , ainsi que le remarque Toumefort , ne produit aucun bois propre à brûler. De grosses touffes d'une mousse épineuse dont le sol est hérissé en tiennent lieu. Quelques rares vallées sont plantées de belles vignes et d'arbres fruitieiSy et l'on a tiré des montagnes pelées le meilleur parti possible en y pratiquant des ter-

rasses en escalier avec des murs de soutènement qui aident à retenir le peu de terre qui s'y forme. On obtient ainsi quelques récoltes. J'eus lieu de remarquer les manières hospitalières des habitants. J'entrai dans plusieurs maisons qui annonçaient une certaine aisance et où je fus accueilli sur ma bonne mine qui pourtant n'était pas des meilleures. Il est \rai que Démétrius était là pour me faire valoir. Tantôt j'étais un milord de Corfou^ tantôt un monsignor de Rome, mais toujours membre du comité grec. Au détour d'un chemin, une femme nous arrêta pour nous offrir des raisins de sa vigne. Elle en refusa le paiement en nous disant d'un ton tout à fait homérique : « C'est un devoir de faire part aux étrangers de ce que la fortune nous accorde et de les traiter de son mieux. » La nuit et le jour suivanti.nous fûmes tellement ballottés, et je m'en trouvai si mal à mon aise , qu'apercevant , le 25 août , à l'aurore , la belle île de Naxos, je dis au capitaine de m'y descendre, du!fôé-je y rester abandonné comme Ariane. En débarquant, nous trouvâmes un des démogérontes qui nous offrit ses services en très-bon français. Comme je lui en témoignais quelque surprise, il m'apprit que ses ancêtres faisaient partie de la colonie latine établie à Naxia, lorsque cette lie fut érigée en duché, dans le xiii'' siècle, par Marc Sanudo. « Nous sommes encore environ quatre cents, me dit-il , et bien que la population gi^cque s'élève

à dix ou douze mille y nous possédons le quart des propriétés; nous descendons pour la plupart de nobles familles vénitiennes; Tournefori s'est un peu moqué de notre vanité » et il n'a pas tout à fait tort. Nous occupons encore le château où jadis nous dominions en maitres. Toutes nos maisons sont situées dans son enceinte, et nous n'y laissons établir auôun Grec. Du i*este, nous partageons avec eux l'administration : ainsi le gouverneur turc a auprès de lui un con^ seil composé de deux Latins et de deux Grecs ; il est fâcheux d'être obligé de dire que nous vivons moins bien avec ces derniers qu'avec les Turcs. Souvent ils ont cherché à nous inquiéter, mais l'influence française nous a de tout temps protégés. Aussi, comme vous le voyez, nous apprenons votre langue par reconnaissance. »

Nous fûmes proprement logés dans la maison d'un jeune prêtre qui avait étudié à la Propagande à Rome. Il nous mena faire visite au couvent des Lazaristes : le supérieur se trouvait être un Artésien de la petite ville de Bapaume; il me parla de mes pttrents, de mon habitation en Picardie, d'une fête qu'on y avait donnée k M. le prince de Condé en 1788* Le bon père me rappelait là le plus ancien souvenir de ma petite enfance. L'autre religieux était du département de l'Aveyron; nous nous y étions vus, en 1815, quand j'en iîis nommé préfet; il me citait des actes de mon administration. C'était

une chose à la fois (prt singulière et fort douce pour moi de me trouver , dans l'ile de Naxos , assis entre un ancien voisin et un ancien administre. Ils me menèrent aux vêpres à la cathédrale, yëri table église de village ; mais je me crus à Saint-Pierre de Rome en y voyant un archevêque , quoiqu'il siégeât sur un trône de bois» C'est un vieillard de haute taille, d'une noble figure , et qui ressemblerait fort au portrait de Pie VII, s'il coupait ses moustaches. Nous le suivîmes dans son palais aussi modeste que sa cathédi*ale. Ce digne prélat nous parla de Rome avec attendrissement. Il y avait reçu l'éducation ecclésiastique. Notre conversation se pix>longea assez longtemps. Il nous apprit que Naxos est actuellement l'unique archevêché de la Grèce, et qu'il avait succédé à Rhodes quand cette Ile devint la conquête des Turcs. Les évêchés suffragants sont : Syra, Santorin et Tinos. Tous les Latins de l'ile apprennent chez les Lazaristes le français et l'italien. Il y a aussi un couvent d'l]i*sulines pour l'éducation des jeunes filles.

Les agents consulaires ont tous leur demeure dans le château. Nous visitâmes celui de France, M. de Lastic; il est de la noble maison de ce nom qui a donné un grand-maitre aux chevaliers de Rhodes. Il nous conta qu'un de ses ancêtres, voyageant dans l'Archipel, devint épris d'une jeune personne appartenant à la première noblesse de Naxos. Ses parents envoyèrent leur consentement au mariage, à la condition

que la nouvelle épouse suivrait ton mari en France. Mais peu de jours après la célébration , M. de Lastic mourut, laissant sa yeuve grosse. On pense bien que le père et la ^pière de cette jeune femme la décidèrent facilement à ne pas abandonner sa terre natale pour un pays et une famille qui lui étaient inconnus. C'est ainsi qu'une branche de Lastic s'est trouvée naturalisée dans l'Archipel. Elle y jouit de tous les droits civiques , car un fils du consul est en ce moment député à l'assemblée nationale de Nauplie. On nous mène à une antique citerne , construite en partie de gros blocs de pierres provenant des ruines de l'ancienne ville. D'après la tradition, ce serait en ce lieu que l'ingrat Thésée aurait laissé sa triste Ariane endormie sur le rocher. Pour moi , je n'hésite pas à placer cette scène sur l'emplacement de l'ancien temple de Bacchus. Il s'élevait au bord d'un écueil qui sort des flots à peu de distance, et il en reste un débris remaixpiable , une porte formée de trois longues pièces de marbre blanc (N® 27). Je n'y abordai que le lendemain et avec difficulté à cause de la furie des vagues. De là on jouit d*une belle vue sur la ville construite en amphithéâtre et sur une plaine qui s'étend derrière , et dont la fécondité est prodigieuse, puisqu'elle rapporte jusqu'à trente pour un ; des montagnes ferment l'horizon; à droite, on découvre la mer et File de Paros.

En contemplant cette perspective, je regrettai M. Wolfenberger et ses pinceaux ; nous nous en étions séparés à Athènes. Il ne comprenait pas le genre d'intérêt qui m'attirait vers la Palestine , et il préféra rester en Grèce. Démétrius lui aurait volontiers doniié un successeur en notre compagnie. Il en avait de toutes les nations à me proposer, et en leur faisant une remise du quart sur le prix auquel j'avais fait avec lui mon abonnement, il y trouvait encore son 'Compte. Je me refusai à ses instances; je redoutais de m'adjoindre tels compagnons tlont la société m'aurait gâté mon voyage, de ces gens qui vont droit devant eux sans regarder, ou i*egardent sans voir, qui ne se mettent en route que pour arriver, ne se soucient que d'avancer, et semblent toujours disputer le prix de la course; j'en ai connu qui venaient me demander, lorsque j'étais en douce rêverie et disposé à m'oublier agréablement quelque part, quand partons-nous? que faisons-nous ici? Eh mon Dieu ! étais-je toujours tenté de leur répondre , que ferez*-vous ailleurs ? Le bon M. Wolfenberger n'était pas de ces coureurs-là. Au contraire, il s'établissait volontiers partout où il trouvait à exercer ses pinceaux et à manger du bœuf, seul goût prononcé que je lui aie connu. C'était un homme facile à vivre, ayant la candeur allemande, et cette précieuse naïveté qui est un don bien rare de l'esprit quand elle n'en est pas l'absence.

Le 269 je ne pus décider nos marins à mettre à la voile. Démétrius avait eu le tort de les prendre à la journée ; tort pour nous , car pour lui cela l'arrangeait à merveille , puisqu'il était lui-même payé au mois. Je commençais à m'apercevoir des inconvénients du genre de marché que j'avais contracté; cependant y ce ne fut qu'en Syrie qu'ils devinrent vraiment sensibles, puis insoutenables. Ici le patron de ma barque recevait deux écus par jour de notre Grec , qui en touchait près de dix ; et à ce prix, l'un et l'autre trouvaient beaucoup de convenance à me faire faire à petites journées le tour de tous les écueils de l'Archipel. Enfin, nous nous rembaiv quâmes le 27, le patron prétendant que je lui faisais manquer la plus grande fête de la Paiiagia , et moi l'assurant que l'Assomption était passée depuis longtemps. Nous avions raison tous les deux , le calendrier grec étant en retard de douze jours sur le nôtre. La nuit, mes traîtres prirent leur revanche : conune ils trouvaient le vent trop bon et que nous allions trop vite, ils baissèrent toutes les voiles, et nous livrèrent ainsi en panne à l'agitation des vagues et au balancement le plus désagréable. Puis ils nous jurèrent le matin que la nuit avait été affreuse , et le patron commença un récit de tempête , que Démétrius, au fur et à mesure, nous traduisait en italien^ en levant les yeux au cieL

D'UN VOYAGE EN ORIENT. ISIi

Runnire

s'élève au-dessus des autres fortitications. ( N ' 28). Lors du siège, elle s'appelait la tour Saint-Nicolas, et elle fut vaillamment défendue par un Castellane. Une fois les portes franchies, on pénètre à travers un assemblage de maisons bâties en pierre, à petites croisées carrées, à portes basses et cintrées, avec des trottoirs qui ne laissent entre eux qu'une voie étroite. Quelques rues, mieux percées, forment le quartier noble , le faubourg Saint-Germain de Rhodes. Une d'elles, la plus droite et la plus large , a conservé le nom de rue des Chevaliers; elle traverse la ville, aboutissant' d'un côté à la mosquée, près de la porte du port , de l'autre à l'ancienne église patronale de SaintJean. Les hôtels qui la bordent sont tels qu'ils étaient à la fin du xv* siècle , dont la plupart portent la date. Seulement, quelques balcons fermés ont été ajoutés aux fenêtres pour empêcher le jour et surtout les regards de s'introduire du dehors dans l'intérieur des chambres. Des créneaux , de petites tourelles, des gouttières en pierres s'avancent en saillie sur les façades ; de longs cftbles sculptés marquent la séparation des étages. Dans l'architeéture, des noms se sont conservés qui maintenant ne représentent plus rien. Qu'est-ce, dans nos maisons modernes, qu'une croisée autour de laquelle règne un cordon? un assemblage de vitres et des moulures à l'entour. Mais les anciennes croisées représentaient exactement une croix, comme leur nom l'indique. La

RKones la maison aux sept ecussons

forme en fut adoptée à l'époque des croisades , et ce qu'on appela alors un cordon est bien réellement ce câble que je retrouve ici dans les encadrements. Ce qui contribue surtout à l'ornement, c'est la profusion d'armoiries en pierre ou en marbre blanc, qu'on aperçoit jusque sous les toits ; quelquefois on voit réunis jusqu'à sept de ces écussons (N** 29). La croix de l'ordre est partout, mais jamais seule; la croix ancrée des d'Aubusson lui est accolée» sur toutes les portes et les lieux les plus apparents, preuve évidente que la ville fut en grande partie reconstruite après le premier siège. On rencontre aussi fi-équemmeiit nos fleurs de lis. Les maisons ainsi décorées présentent à l'œil un blason complet, souvent avec des devises et des inscriptions en caractères gothiques. Mais au milieu de tant d'objets curieux, le voyageur éprouve un grand désappointement par l'impossibilité de se procurera Rhodes le moindre renseignement. Les nobles hôtes de ces demeures n'ont laissé personne après eux, et cette colonie chevaleresque en levant son camp n emporté son histoire avec elle. Allez donc (^mander aux Turcs ce que fut Rhodes autrefois? Ils ont trouvé des maisons vides et s'y sont logés sans plus de façon, oubliant même d'enlever de dessus les murailles ces croix qui semblent encore les défier. Féliciton&-nous de leur indifférence, c'est à elle que nous devons la singulière conservation de cette glorieuse cité, dont il n'est pas

exact de dire, ainsi que l'affirme Fabbé de Vertot , a qu'elle n'était plus qu'un monceau de pierres et de terre » quand eUe fut rendue à Soliman en 1522. Les dates de 1492, 1503, 1520, qui se retrouvent inscrites sur plusieurs hôtels , et ces croix et ces écussons en si grand nombre sont là pour démentir l'historien. Il faut même bien reconnaître que si leur existence témoigne en faveur de la défense du grandmaitre d'Aubusson, il n'en est pas de même pour celle de Villiers de l'Isle-Adam; car enfin laplupartde ces armoiries, postérieures au premier siège, ont survécu au second, et les Turcs, assez insouciants pour les laisser subsister, àcoupsftrne les auraient pas refaites. Aucune sentinelle ne veille sur les remparts de Rhodes; seulement, sous ses trois portes, quelques soldats sont assis et fument, leurs fusils derrière eux, appuyés aux murs. C'est ainsi qu'on monte la garde en Turquie , même quand la flotte égyptienne est en vue. Les fossés sont larges et profonds. Tout à l'éntour règne une longue suite de cimetières hérissés de pierres levées , de dalles de marbre blanc, fichées en lerre, couvertes d'épitaphes et quelquefois termi* nées par la grossière imitation d'un turban. On m'a dit que les Turcs n'étaient point dans l'usage de renouveler les fosses dans leurs cimetières : il s'ensuit naturellement que, pour la petite ville de Rhodes, les morts envahissent déjà sur les vivants d'aussi grands espaces cpi'à Paris.

Je fus tëmoiii d'une scène singulière dans un de

ces asiles de la mort, conune î'allais m'v nromener.

(c lamentables y et qu'il sorte des paupières des ruis- (V seaux de larmes. »

Les Musulmans îie souffrent point que nous habitions sous les mêmes toits qu'eux et même dans leur voisinage. Leur jalousie nous refuse le même air qu'à leurs femmes. Les Francs , au coucher du soleil, doivent sortir de la ville. Quelquefois j'oublie les heures 9 assis sur le trottoir dans la rue des Chevaliers. J'entends une voix qui me tire de ma rêverie en m'appelant capitaine; c'est le titre le plus honorable que les Orientaux trouvent à donner aux giaours. On méfait signe qu'il est l'heure. Alors je plie mon bagage, mes crayons et mesjivres, et je m'en retourne à mon fauboui^ en traversant les poternes du port et le grand chantier où la lenteur des charpentiers turcs s'exerce sur quelques carcasses de navire qu'ils réussissent parfois à radouber. Nous occupons une maison dans le Péra de Rhodes, village ouvert et paisible près de la ville guerrière et fermée. Ce quartier franc a son église, et se compose de plusieurs longues rues bordées de petites mtaisons presque toutes semblables : un seul étage , une cour intérieure , trois ou quatre pièces ouvrant sur cette cour et meublées à ' l'orientale , c'est-à-dire le plancher pour s'asseoir et se coucher; notre demeure est ainsi faite. Le loyer coûte soixante paras par jour, environ dix sous de France; le prix de la nourriture est à l'avenant , et le lait, les œufs,

le mouton , les poules , le riz surtout ne nous manquent pas. Chaque jour je brave le soleil dans ma chère rue des Chevaliers , à l'ombre de ses pignons élevés; j'en ai fait mon cabinet de travail : j'y porte mon écritoire et ma palette, j'écris ces notes, je dessine les maisons, et les trois vues ci-jointes (N" 30 , 31 et 32) donnent b rue dans tonte sa longueur. Ma pensée se plait à réinstaller dans ces demeures leurs premiers habitants , ces hommes de fer en des8us,-en dessous, en dedans, et dont le cœur, le corps et l'armure semblaient fondus ensemble et d'un même métal. La rue est presque déserte. Quelques Turcs passent rarement et gravement au[n s'arrêter; les enfants m'i r babil. Roger jouerait bi intrarié de ne pouvoir s'e icle , me dit-il , N quelle dû ts leur laissent « parler ! « ^ mes yeux ont peine à se Caire, c'est à ces troupes de chiens décharnés qui parcourent les rues, sans domiciles et sans maîtres. Souvent, lorsque je furette sous ces voûtes sombres et désertes, cherchant à découvrir de nouveaux écussons, j'entends gronder près de moi et j'aperçois, brillants dans l'ombre, les yeux courroucés d'une lice qui vient de mettre bas; je m'étais d'abord figuré que ces chiens demi-sauvages devaient être charmants, et je me promettais de I. H

choisir un des plus distingués , de me Tattacher et de le ramener en France j mais je ne rencontre que d'ignobles animaux qu'on croirait tous nés de la même mère , a. poil fauve , à regards obliques , enfin de vilains mâtins ayant Tair de loups affamés; je renonce à les apprivoiser, et en vérité ils n'en valent pas la peine. Il y a certains indépendants qu'il faut laisser pour ce cpi'ils sont.

Ces globes de marbre et de granit que j'aperçois à chaque pas dans les rues, à demi enterrés, sont d'énormes boulets restes des munitions de guerre des Chevaliers , et nécessairement faits aux dépens des monuments de la ville grecque. J'ai remarqué quelques bornes de forme cylindrique, ornées de guirlandes et de têtes de bœufs , et dont le haut est Clause en forme de coupe. Je voulus prendre des renseignements , mais , je l'ai déjà dit , rien de plus inutile à Rhodes que les questions. Les Turcs ne vous entendent pas , et le peu de Grecs qui savent l'italien vous répondent : Chi sa? en levant les épaules. Notre consul, c'est une justice à lui rendre, n'en sait pas plus que les autres; il se contente de me dire que je trouverai à Smyme toutes les ressources que je puis désirer. Comme il revient souvent sur cette assurance, je le fais s'expliquer et je reconnais que les ressources dont il entend parler sont les comestibles de tout genre dont le bazar de Smyrne est abondamment pourvi^.

n'rnv vova^r en orient

ancienne ville , quelques restes de tours et un couvent ruiné. On peut conjecturer, par les débris de marbre et de poterie, et quelques gros blocs de pierre pareils à ceux qu'employaient les anciens, que le sol a porté successivement des constructions antiques et du moyen âge.

5 Septembre. Nos assiduités dans la rue des Chevaliers commencent à donner des inquiétudes jiux bons Musulmans : nous grimpons sur les murs ruinés, nous dessinons les remparts, nous avons tou-^ jours les yeux levés vers les fenêtres, et l'on ne peut imaginer que ce soit uniquement pour regarder des écussons; si nous n'en voulons pas à l'ordre public, nous troublons au moins la paix des harems ; puis la flotte égyptienne n'est qu'à trente milles , et une des autorités de la ville a dit que nous pourrions bien être quelques mamelucks de Méhémet-Ali , comme s'il s'en était réservé ! Tels sont les cancans de Rhodes. Lie bey nous fait prier de nous rendre à son palais; (juel palais ! Nous attendons qu'il ait fini son diner; quel dîner! A travers la porte, nous l'apercevons mangeant par terre du riz à pleines mains, et, de^ vant lui, un grand esclave noir qui chasse ses mouches. Quand celui-ci eut fini d'émoucher et le gouverneur de diner, nous fûmes introduits ; on nous présenta la pipe et le café , et le bey avec des manières de bonne compagnie me fit dire par le dix)g* man cpie quelques personnes avaient pris de l'in-*

J'expliquai ainsi modestement et la facilité de mon triomphe et celle de ma retraite , au lieu de me glorifier de la vigueur de mon bras. Dieu confond les superbes. Le capitan-pacha n'est pas superbe. Pendant que les Égyptiens tiennent la mer, il est depuis deux mois^ à trois lieues de Rhodes , au fond du golfe de Marmarissa ; on annonce pourtant qu'il va en sortir. Si les flottes se rencontrent, chacun prendra sa droite : c'est leur manière de s'aborder.

8 Septembre. Depuis que nous sommes dans les États turcs, nous avons repris les habitudes catholiques auxquelles il nous avait fallu renoncer en Grèce. Aujourd'hui deux cordeliers nous ont dit la messe et ont prêché en italien ; ils m'ont fait voir dans leur chapelle un marbre armorié où l'image de la Vierge est sculptée et peinte ; une tradition miraculeuse, qu'ils ne peuvent pas bien m'expliquer, s'y rattache.

Le soir, nous allons visiter un navire autrichien qui arrive des côtes de la Macédoine, et dont le capitaine rapporte une cargaison de médailles. Il en a près de trois cents , toutes en argent et la plupart bien conservées. Nous en achetons une certaine quantité , et elles ne nous reviennent pas l'une dans l'autre à plus de 50 sous de France. Les Alexandre n'y manquent pas. J'apprends à cette occasion que du vivant de ce grand conquérant aucune pièce

n'avait él6 frappée à son effigie : toutes celles de son règne reprëseiitent un Hercule, et celles de son père, Philippe, unBacchns; ce ne fut qu'après qu'il

près de la porte du port ( N** 33 ). L'inlervalle qui sépare ces tours est rempli par un mur ëlevë , et on a bouché un grand arc à plein cintre qui semble » si l'on yeut , figurer encore l'écartement des jambes de la statue. Derrière ce mur, on trouverait, m'at-on assuré, quelques restes des piédestaux; mais les Turcs n'y laissent point pénétrer. La ville ancienne s'étendait sans doute le long du littoral jusqu'aux rochers qui sont derrière le faubourg des Francs; témoin les morceaux de marbre, de stuc, de terre cuite dont le sol est jonché, et je puis dire qu'à l'appui de cette opinion je rentre chaque soir à la maison les poches pleines de preuves .sons le poids desquelles je suis accablé. Avec quelques coups de pioche , j'ai fait revenir à la surface de la terre des fragments de lampes et de vases. J'aime ce rivage , j'y viens souvent jouir d'un admirable spectacle ; je vois le soleil se coucher dans le sein , non de Thétis , mais de Vénus , précisément derrière le promontoire de Gnide, à la côte d'Asie, dont mes yeux suivent au loin le prolongement. Le ciel se charge alors de vapeurs rougeâtres, le vent du nord s'élève et souille avec une extrême violence, et la mer courroucée bondit et jette son écume à la face des rochers. Tout porte ici l'empreinte d'un grand bouleversement dont la nuit des temps a dérobé la connaissance à l'homme : on peut même croire que le sol de Rhodes a été primitivement joint au continent.

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Quelquefois je cherche un refuge contre (a chaleur dans des baignoires de pierre que le flot a creusées. A l'entrée de cette grotte, à mi-côte, je place la scène

d'iiiuti|es. Il faut qu'ils abattent , quils alignent jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à coups de l'ègle et d'équerre à faire un damier d'une ville du moyen âge Peu leur importe qu'elle perde sa physionomie , ses souvenirs » son histoire* Donnez-lear Rome y ils commenceront par niveler les sept collines. Livrezleur Rhodes, et vous verrez le beau plan d'alignement qu'ils vont tirer au tsavers de toutes ces demeures des Chevaliers dont chaque jour nous allons cherchant les armoiries à travers un dédale de ruelles; aujourd'hui je trouve renfermes dans un grand encadrement formant la croix et parfaitement sculptés, les lis de France, l'écusson de l'ordre, et deux autres avec une inscription indiquant qu'un bailli de Morée reconstruisit cet hôtel , en 1 520, deux ans justement avant l'expulsion des Chevaliers (N^ 34). Cette inscription a pour moi un intérêt de souvenir; elle me rappelle le manoir de mes pères dans une autre partie du monde et la chambre appelée, à Suzanne y chambre du bailli , où j'ai passé mon enfance , et où je lisais , au haut du portrait de mon oncle, ce même titre de bailli de Morée.

Le portail du palais iiu grand-maitre , que je n'ai pu franchir , est flanqué de deux * grosses tours (N" 35). Un harem occupe l'intérieur. Je trouvai des difficultés d'un autre genre , mais aussi invincibles, pour m'introduire dans l'Arsenal dont je donne ici une vue extérieure (N® 36). Je fus plus heureux

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Maison du Bailli de Morée à RKodes

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pour un autre hôtel situé au bout du bazar ^ près du port ; on me laissa pénétrer dans une grande belle salle voûtée , soutenue par des colonnes , et qui m'a rappelé celle dite des Chevaliers que naguère je faisais réparer au mont Saint-Michel.

Ce matin , au moment où le soleit, s'élevant derrière les montagnes qui bordent le golfe de Macri , en dorait d'un trait de lumière les contours qui , pendant le jour, restent voilés par la vapeur, je vis sortir de la mosquée d'Âmurat (M'' 37) une troupe de cavas armés de leurs longues cannes à pomme d'argent. Ils formaient l'avant^^garde du pacha de Satalia qui vient de faire sa prière avant de s'embarquer pour se rendre dans son nouveau gouvernement. Il a exercé précédemment les fonctions de bey à Rhodes. Son successeur^ celui qui m'a reçu si courtoisement y l'accompagne pour lui faire honneur. Pendant qu'il s'achemine vers son vaisseau , des passants viennent lui baiser les mains. Il est suivi d'une quinzaine d'officiers dans leur costume semi-européen. Les Turcs ne peuvent se figurer à quel point cette friperie leur messied; les jeimes snry tout ont l'air de ces conscrits de régiments dont Charlet et Bellanger ont si bien saisi la caricature. Ils étouflent dans leurs redingotes , et se croient l'air martial parce qu'ils portent la livrée , un collet et des poches rouges sur un habit bleu. L'idée me vient de demander à visiter la maison que le pacha de

Satalia vient de quitter» Elle est située hors la ville^ dans notre voisinage. Quelques piastres m'en facilitent l'accès. Nous aboutissons, par une longue treille, à un grand kiosque entre deux vei^ers, où divers arbres, figuiers, citronniers, grenadiers, dattiers, ont poussé péle-méle. Un bassin et quelques fleurs occupent le devant de l'étroit ^ristyle dont le fronton saillant est supporté par de légères colonnes* Une seule et vaste pièce remplit toute la capacité du bâtiment, plus agréable que commode. C'est un carré enclos d'une balustrade avec deux bas cotés , conforme au trait suivant et qui figure à peu près la

croix grecque. Il est percé de nombreuses fenêtres et entouré de sofas. La partie A forme une estrade élevée d'un pied; plusieurs fontaines y entretiennent la fratcheur • Des officiers du pacha , esclaves noirs , esclaves blancs , rangent l'appartement et se disposent à suivre leur maître. Un d'eux nous conduit à un autre pavillon précédé d'une salle de verdure, où

je remarque une roue à godet qui sert à élever l'eau dans un réservoir et à la répandre dans divers canaux. Une pièce boisée, chainbre à coucher des gens, communique dans celle du patron, et le décor de cette dernière est pareil à ce que nous avons déjà vu partout, une estrade avec quelques coussins; du reste, absence complète de meubles et point de lit à demeure ; une natte , un tapis qu'on étend le soir en tiennent lieu; quelquefois un matelas pour les plus douillets. Cette maison, avec les vei^ers qui en dépendent , est à vendre pour le prix de dixhuit cents piastres, cinq à six mille francs de France. J'eus la velléité de l'acheter au nom de ma femme , car c'est de cette manière seulement qu'un Franc peut devenir propriétaire en Turquie , et mes neveux riaient de l'étonnement de leur tante quand elle viendrait à apprendre qu'elle possédait une demeure dans l'ile de Rhodes ; mais je crois que s'il avait fallu l'habiter, elle aurait trouvé la plaisanterie fort mauvaise.

Le soir je fus dans les cafés sur le port > et j'y terminai ma journée en examinant comment un Turc y passe la sienne. Sauf la bière , je retrouvais à peu près les habitudes flamandes dont Anvers, il y a trente ans , offrait le spectacle à ma jeunesse : même silence , même iumée ; je m'arrange assez bien de la profonde quiétude de tout ce monde et de celle où il vous laisse. Chez nous, indépendamment de la

police du gouvernement qui est curieuse par état , chaque oisif a son petit espionnage à part. Une foule de gens vivent sur les portes et aux fenêtres , et leur existence est de regarder | vous ne pouvez rien faire incognito ; tous les yeux sont braqués sur le pauvre étranger; on le dévisage, quand on ne Tinterroge pas. Ici, ces bons Turcs s'enfiiment les uns les autres sans s'embarrasser que vous ayez fait huit cents lieues pour les venir voir. Quand ils ont suffisamment obscurci Tair , sans avoir troublé la paix publique par la moindre question , ils s'en vont dans leurs maisons sans fenêtres retrouver leurs femmes invisibles. C'est ici que la vie privée est vraiment murée. Chez nous elle est vitrée; on voit à travers; on sait ce que chacun dit et fait ; on le savait même avant la liberté de la presse. Mais , en outre de ce calme inhérent au caractère musulman , quelle garantie de tranquillité ne trouve-t-H>n pas dans l'absence à peu près complète de ce qui ailleurs tend le plus à la compromettre? Quels plus grands sujets de désordres que ces trois passions dans lesquelles se résument les goûts et souvent les vices de la jeunesse? Ici , je remarque qu'aucune d'elles n'est officiellement admise dans la vie sociale. Le vin ? on n'en boit pas, ou seulement en cachette. Le jeu? j'ai vu jouer une seule fois, et c'était aux échecs. Les femmes? je voudrais bien qu'on m'en laissât voir une par curiosité. Le duel n'est pas non plus dans

les mœui*& du pays. C*est avec tout cela, ou plutôt sans tout cela qu'on vit si paisiblement à Rhodes. Les plaisirs comme nous les concevons sont si peu à l'usage des Turcs, et la nonchalance les domine à un tel point , qu'un d'eux , assistant à un bal chez des Francs , s'étonnait de la peine qu'ils se donnaient. (f Ils sont bien bons, disait-il, de se fatiguer ainsi , pouvant faire danser leurs domestiques qui sont à se reposer dans l'autre chambre. »

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