PREMIER ET DEUXIÈME DÉPART POUR SMYRNE
Le 9 septembre je partis avec le dessein de me rendre à Smyme. Ayant traversé le canal, nous primes terre pour la première fois sur le continent de l'Asie , à l'entrée du golfe de Marmarissa. Les montagnes qui le bordent sont boisées et en partie cultivées. Je ne rencontrai qu'un seul habitant, un berger, avec un fusil, au lieu de houlette, qui gardait un troupeau de moutons, dont les queues en forme de raquette pendaient jusqu'à terre; cette queue, large et plate, n'est qu'une pelote de graisse sans tendons , et tous les moutons du pays l'ont ainsi faite. J'en ai goûté. Quelques voyageurs assurent que c'est un morceau délicat; il me parait juste d'ajouter,
pour ceux cjui aiment la chandelle. J'ai souvent entendu révoquer en doute certains récits de Paul Lucas y qui de fait paraissent incroyables; ainsi il affirme que ces queues pèsent jusqu'à soixante livres et qu'on attelle au derrière de l'animal un petit chariot pour l'aider à la porter. L'idée de ces moutons traînant leur queue dans une brouette peut paraître singulière ; mais si c'est une invention , Paul Lucas n'en a pas le mérite, car Hérodote rapporte le même fait. Pour moi , j'ai vu la queue , mais je n'ai pas vu le chariot.
Au lever de l'aurore , nous jouissions, dans la baie de M armarissa , du spectacle curieux d'une flotte turque mettant à la voile. Nous nous empressâmes d'aborder le brick français Fj^ctéon, commandé par M. le capitaine Levaillant, pour lequel j'avais une lettre de l'amiral Hugon; il appareillait, se disposant à suivre le mouvement de l'escadre, près de laquelle il était détaché en observation. Nous regardâmes défiler successivement les trente-deux navires du capitan-pacha. Plusieurs, construits eil Angleterre et en Amérique , se faisaient reconnaître par la légèreté de leur marche et l'élégance de leur coupe. Nous les suivîmes quelque temps, puis un vent violent et contraire s'étant élevé , le mal de mer me gagnant et notre embarcation me paraissant très-incommode, je pris le parti de rentrer dans le port de Rhodes, et de retourner passer
la nuit dans notre hôtel à 10 sousdeloyer, qui n'ëtait pas près de trouver de nouveaux occupants. Son propriétaire parut charmé de nous revoir. Notre Grec était amusant avec ce bon M. Philippe. Il lui brisait la nuit ses balustrades , en y attachant son hamac, et le lendemain je l'entendais qui lui faisait remarquer le dégât, en disant : ce Je suis bien aise que vous constatiez l'état où nous trouvons vos meubles, pour que vous ne croyiez pas ensuite que c'est M. le comte qui les a cassés. » M. Philippe le constatait en effet , et s'excusait de ne s'être pas aperçu de l'accident avant notre arrivée.
Le lendemain , un navire ragusain nous reçut à son bord pour la somme de 25 colonati ; il avait quatre canons, chargés à tout hasard* Je dis un second adieu, que pour cette fois je croyais être le dernier, à ma chère rue des Chevaliers, aux tours crénelées, aux palmiers et aux minarets de Rhodes. Le soir, le ciel se couvrit de nuages menaçants , et le vent se leva avec une violence telle , que mon hamac, suspendu à la traverse du grand mât, était dans un branle perpétuel. Je ne pusfermer l'œil un instant : Grand enfant que je suis, me disais-je pendant cette nuit noire et blanche, d'être venu en Asie à près de cinquante ans prendre pour lit une escarpolette; je mérite bien d'être bercé par la tempête ! On m^avait proposé un matelas sous le pont ; mais je ne pouvais me résoudre à y descendre, à cause de l'odeur qui I. 12
s'exhalait de la cale chaque fois que le mouyement du navire agitait les eaux croupies de la sentine. On avait beau la vider toutes les vingt^uatre heures au moyen de la pompe, l'infection restait la même; et j'ai souvent rencontré ce fâcheux inconvénient sur d'autres bâtiments.
Nous doublâmes le cap Crio, le rivage de Gnide , qui me parut si désolé que je regrettai moins de ne pouvoir y descendre. Le 13, nous nous trouvions entre Tile de Cos Stancho et Boudroun, l'ancienne capitale de la Carie , décrivant lacets sur lacets et faisant de droite et de gauche beaucoup de chemin sans avancer. Comme le ciel était pur et que je ne souifrais pas de la mer, je prenais mon parti de ce retard , et je me plaisais à considérer ces rivages de l'Asie Mineure, aussi célèbres pour le moins, chez les poètes et les historiens , que ceux de F Attique et du Péloponèse. u L'Ionie, dit Hérodote, possède les (f villes lesmieux situées que nous ayons vues jamais, « soit que l'on regarde a la pureté de l'air ou a l'as- (c siette des montagnes, qui n'est ni trop basse ni trop « élevée. A Milet, la première de ces villes, les habi- « tants parlent le même langage que ceux de Mius « et de Priène, qui font partie de la Carie; à Éphèse, i< Colophon, Lebède, Théos, ClascHnène etPhocée, ri toutes villes de Lydie, l'idiome est différent; il ce l'est aussi k Erythrée et dans l'île de Chio; enfin u les Samiens ont leur langue particulière. »
On voit, par ce passage, que les lonriens formaient une association de douze villes, et qu'on y parlait quatre langues différentes; ce qui peut nous paraître étrange , quand nous considérons le peu d'étendue de leur territoire. Après les Ioniens venaient les Doriens, qui tenaient six villes : Lynde, Jalysse, Camire, Cos, Gnidc et Halicamasse; enfin les Ëoliensen occupaient douze autres sur le même continent, dont Smyrne, qu'ils cédèrent plus tard aux Ioniens.
1 3 Septembre. Le vent redouble , nos voiles se déchirent; nous ne pouvons tenir la mer plus longtemps, il faut aborder. Nous avons le choix entre la patrie d'Hippocrate et le royaume d'Arthémise. Nous optons pour ce dernier, et nous nous jetons dans la petite baie de Petesch, sur le continent de l'Asie ; elle est environnée de montagnes et agréablement bordée d'arbres fruitiers. Un sentier battu et très-fréquenté longe le rivage , et y sous un dôme de verdure disposé à cet effet, des Turcs fument et prennent le café. Nous faisons comme eux, et notre Grec ne tarde pas à captiver l'attention du groupe par les nouvelles qu'il invente au besoin. Les rayas de cette côte sont misérables , chaque jour de nouvelles taxes les écrasent ; ils appellent de leurs vœux Ibrahim et son armée , et un gros Turc , commis aux vivres , que nous avons à bord, fait chorus avec les mécontents. Le Grand-Seigneur, h l'entendre, ne peut
tenir contre Méhémet^Ali. « Et comment, s'écriet-îl, n'exctterait-il pas contre lui le courroux du Prophète? il boit du vin ! » Notez que maître Mus-
c'est pourtant le plaisir, je dirais roccupation , je dirais même la vie de la moitié, peut-être, du genre humain. Et que faisait-on donc avant qu'on ait eu cette singulière imagination? et que faisaient les anciens, qui n'ignoraient pas l'art de vivre, et auxquels pourtant la pipe était inconnue? Goût bizarre que, contre l'ordinaire, les grands ont chez nous emprunté des petits. Chose agréable, disent les fimieurs, quand on ne sait que faire , et qui les amène à ne plus savoir faire autre chose. L'usage du café , aussi général en Orient que celui du tabac , ne date guère de plus loin ; mais dès le principe il prit un grand développement ; la nature semble l'indiquer comme tonique dans les pays chauds. Sandys, un savant anglais appliqué à rechercher parmi les modernes la trace des usages anciens, a émis l'opinion que cette liqueur, qu'il voyait boire aux Grecs fréquemment et à petits traits dans de petites tasses, pourrait bien être le brouet noir des Spartiates. Chi sa ?
et même en sujet sur ces mêmes rivages où le voici à la veille de revenir en conquérant.
En entrant dans les chantiers du port, nous longeâmes un mur qu'on achevait de construire avec des matériaux antiques, qu'on extrayait à mesure de la terre. Deux Turcs bien drapés, et qui semblaient inspecter les travaux , étaient assis gravement sous un kiosque à jour ; nous nous plaçâmes près d'eux sans façon, et bientôt \afirU-jane qu'on me pi^ésenta de leur part me fît connaître que j'étais accueilli en hôte. Sous des arcs en ogive, qui servent de portique à une longue maison d'assez bonne apparence, nous trouvâmes des fragments de frises et de colonnes, avec une inscription sur une large pierre qui servait de banc. Pendant que nous les examinions , nous entendîmes une voix qui nous appelait impérativement à travers une fenêtre sans vitres. C'était le gouverneur en personne qui nous engageait à monter chez lui ; il n'y avait pas moyen de décliner une pareille invitation. Nous trouvâmes un Turc de formes assez vulgaires. Démétrius lui dit que nous étions des milords français; il voulut voir nos dessins, et les regarda attentivement l'un après l'autre, et toujours à l'envers. Puis nous primes congé de son Excellence , et je ris encore en me rappelant l'embarras du pauvre Roger , rasant les murs à reculons pour dissimuler certain désordre de sa toilette, auquel il n'avait même pas pour remédier l'expédient qu'Har-
pagoii indique à Brindavoine , le cérémonial nous obligeant à garder notre chapeau sur la tête en présence du bey de BoudrouD. Un de ses cavas nous mena voir une longue inscription gravée sur un tombeau, puis un peu plus loin nous dessin&mes six colonnes doriques à demi enterrées , avec leurs chapiteaux et des portions d'architraves (N* 38). Les cannelures sont légèrement indiquées; des débris à la suite font reconnaître l'ancienne prolongation de cette colonnade; derrière sont quelques pans de murs antiques en terrasses parfaitement construits , et plus loin nous en découvrions d'autres qui se prolongeaient jusqu'au sommet du mont, en suivant les plis du terrain : c'était évidemment l'ancienne enceinte de la ville. Nous aurions pu employer utilement le reste de la journée à explorer ces environs , mais le vent commençait à souffler, et le capitaine avait parlé de remettre à la voile l'après-midi ; nous n'avions que le temps de revenir en hâte. J'eus regret, quand j'appris en arrivant l'ajournement de notre départ.
Le 1 5 au matin , voyant que le capitaine Cavallo ne faisait aucun préparât if pour appareiller, je voulus aller à la recherche des ruines d'Halicamasse, qui m'a vaientété indiquées près du cap Pétera. Nous stationnions précisément entre ce cap et Boudrouii. Les habitués du café en plein vent nous procurèrent des montures; mais je ne fus pas médiocre-
meut désappointé quand , voulant me mettre en selle, je me trouvai en l'air sur deux traverses de bois entre lesquelles il me fut impossible de m'embotter et de trouver place. J'en essayai plusieurs, qui toutes offraient le même inconvénient; et voilà les selles aujourd'hui en usage dans la voluptueuse lonie. Nous trouvâmes beaucoup moins gênant d'aller à pied et de donner nos chevaux à nos guides ; ils nous conduisirent ainsi à une montagne à près de trois hf ures de distance , où nous vîmes les ruines d'un château gothique appelé Hébréo Castro, mais pas vestige d'antiquité grecque.
De retour dans le havre, nous trouvâmes un 'navire que le gros temps avait forcé de chercher un refuge près du nôti^ ; il avait un harem pour cargaison : c'était celui d'un seigneur turc, qui l'emmenait d'Âlep à Constantinople. Toutes ces sultanes prenaient l'air sur le pont; la traversée leur avait fait oublier l'étiquette, et une d'elles, soulevant son voile à la dérobée, nous laissa entrevoir qu'elle était laide. Du reste, cette infraction n'eut pas de suite; les noirs qui gardaient ces dames eurent bientôt improvisé une baraque en planches et en toile à la proue du bâtiment, et tout rentra dans l'ordre accoutumé.
Nous quittâmes , le 1 G au matin , la baie de Petesch. Le siroco avait succédé à la tramontane. Nous faisions huit milles a Fheure , et notre navire sem-
blait voler sur cette mer qui a conservé le nom d'Icare et où nos voiles ne nous trahirent pas comme ses ailes. Je me promenais galment sur le pont, faisant le tour du grand mât et du gros Mustapha. C'était le seul exercice que je pusse prendre dans cet espace étroit. Du reste, les distractions ne nous manquaient point. Ici , pas un rocher qui ne garde des souvenirs ; pas un rivage qui n^ait ses gloires. A notre droite , celui de Milet , la plus florissante des colonies grecques de l'Asie, est arrosé par le fleuve Hermus. Plus haut , Ton trouvait Prienne et le promontoire de Mycale, fameux par sa bataille navale , et où les douze villes d'Ionie avaient dédié à Neptune le temple appelé Panionion, où elles sacrifiaient en commun. A notre gauche, une ile projette au loin sur les eaux l'ombre de ses noirs rochers. Ce fut là que l'Esprit-saint inspira prophétiquement le disciple que Jésus aimait, (c Moi , Jean, (T qui suis votre frère et qui ai paît avec vous à la 4< tribulation, au royaume, et à la confiance en (c Jésus-Christ, j'ai été dans l'ile nommée Pathmos « pour la parole du Seigneur et pour le témoi- (c gnage. » J'aurais donné beaucoup à notre intraitable capitaine pour qu'il me fût permis de descendre une heure seulement au milieu de ces écueils. Endurcies par l'âge contre les poétiques illusions, mes oreilles se sont fermées sur le rocher de Leucade aux derniers sons de la lyi^e de la muse de Lesbos;
mais il me semble qu'à Pathmos j'aurais entendu le retentissement. des sept trompettes, et, mieux encore f les douces paroles de l'apôtre qui appelait ses disciples mes petits enfants^ et qui ne cessait de leur répéter : « Aimons-nous » mes bien-aimés , car f< l'amour et la charité viennent de Dieu. » Cependant nouspassftmesy rapidement emportés par le vent du midi , et bientôt , ainsi que je le lisais en ce moment dans l'Apocalypse , a Toutes les iles s'enfuirent a et les montagnes disparurent. »