VISITE A M. FAUVEL
Nous vînmes mouiller dans le port de Ghio dont les ruines récentes attestent les fureurs des Turcs , et expliquent , sans les justifier » les barbares représailles dont les Grecs ont souillé leur cause. Nous trouvâmes la population groupée sous un bazar provisoire et à l'entour de quelques échoppes où l'on vendait du café et du tabac. Partout ce ne sont que décombres. Chez nous , après un désastre semblable , le premier soin serait d'en eifacer les traces ; quelques journées de travail suffiraient; mais ce n'est pas ainsi qu'on procède en Turquie ; on n'a même
pas pris la peine de déblayer Tallée qui traverse le bazar où le pied heurte à chaque pas. Tous les habitants avaient fui ; un huitième seulement a reparu. Ils campent au milieu des démolitions de leurs anciennes demeures dont pas une n'est restée intacte. Ces maisons étaient bien bâties ^ et les pierres de diverses couleurs employées dans leur construction devaient leur donner un aspect agréable. Du reste » plus de vestiges d'antiquité. Il faut aller chercher au loin, dans l'intérieur de l'ile, quelques restes d'un temple, et je ne vis de curieux a Chio qu'un colonel turc en habit vert-pomme.
Nous abandonnâmes notice navire ragusain , son capitaine Gavallo et le gros Mustapha; ils vont chercher la peste à Stamboul. Une petite barque nous transporta dans le golfe de Smyme , où nous voguâmes toute la journée du 1 8 entre les îles Vourla où florissait l'antique Clasomène qu'Alexandre unit au continent par une jetée , et la terre d'où partirent les Phocéens pour venir fonder Marseille. Plus loin , vers le nord , je découvris les côtes de l'île natale de Pittacus et de Sapho. Je dessinais tous ces rivages, assis à la turque sur le pont, charmé de respirer un air tiède et parfumé sous cet admirable ciel , et ne demandant a la voile qui nous abritait qu'un peu d'ombre pour être aussi satisfait que Diogèné avec son soleil.
Smyrne est bien située , au fond d un golfe très-
vaste et environné de montagnes ; malheureusement ces montagnes sont nues et là mer est bourbeuse. Le coup d'œil du port avec la quantité de vaisseaux qui y affluent de toutes les parties du monde , pourrait être magnifique s'il y avait un quai. Mais on ne voit , le long de la marine, que quelques mauvais débarcadères , et la vague vient battre jusqu'au pied des maisons occupées par les magasins des négociants. Pendant que Démétrius cherchait des logements, je (us parcourir la ville. On m'avait un peu trop vanté cette fiora di Lestante. Tournefort , qui ne donne jamais dans l'exagération , se contente de dire que les rues y sont mieux percées et mieux pavées , et les maisons mieux bâties que dans les autres cités de terre ferme. Depuis l'époque de son voyage, nous sommes devenus fort difficiles et même trop. Les rues les plus larges, les façades les mieux alignées, satisfont à peine nos exigences symétriques. Or, si le quartier dés Francs et le bazar de Smyrne , en 1701 , semblaient a Tournefort inférieurs en élégance et en régularité à la rue SaintrDenis et au Palais- Marchand, qu'on juge de ce que cela doit être aujourd'hui en comparaison du Palais-Royal et de la rue de Rivoli. Ici, une de nos voitures trouverait a peine ses aises dans toute la largeur de ce qu'on appelle la Grande-Rue, et malheur au passant qui se rencontre en face d'un chameau dans les allées du bazar; il n'a d'autre expédient, pour s'en garer ,[que de lui passer
sous le ventre. Les bains, un peu plus spacieux qu'à Athènes et qu'à Janina, ne présentent ni plus de luxe 9 ni plus de commodité , et , dans la molle lonie, on vous étend sur le pavé pour vous frotter, et sur une planche pour vous sécher.
Nous trouvâmes chez M"** Maracini, à côté du Consulat de France, un logement fort propre et même des lits , ce qui est de luxe en Orient sans être le luxe oriental , ce luxe par excellence que Démétrius s'obstine à exalter au-dessus des pompes de Rome sans pouvoir nous expliquer en quoi il consiste. Notre hôtesse , dont l'extérieur se recommandait plutôt par la force que par la grâce , joignait à une mise très-recherchée la taille et la tournure d'un homme. Ses démêlés avec la Contemporaine tiennent une longue place dans les récits de cette dernière qui la représente assez galment en grande tenue à cinq heures du matin, sur le pas de sa porte, achetant du poisson avec des gants blancs. Du reste, sa table était bonne ; on y servait en neuf heures de temps trois repas : le café au lait à huit heures , un déjeuner solide à midi, et le diner à cinq heures ; le tout pour vingt piastres par tête (cinq fitincs trente centimes de notre monnaie) , compris le logement qui consistait en un grand salon et deux petites t;hambres.
Ma première visite fut pour M. Fauvel. Il me tardait de faire connaissance avec cet homme intéres-
sant que j'avais si vivement regrette de ne plus trouver à Athènes; ses quatre-vingts ans ne lui ont rien âtë de sa vivacité, seulement il se répète un peu et il faut le ramener de temps en temps à la question dont il ne demande pas mieux que de s'écarter ; du reste ses digressions sont pleines de charme et d'instruction. M. Fauyel, établi à Smyrne depuis que la Grèce est devenue inhabitable y s'y trouve dans une position assez pénible. Sa retraite n'est pas fixée. Ses ressources personnelles s'épuisent , et la gène menace un fonctionnaire si recommandable , et qui, pendant tant d*années, a fait les honneurs d'Athènes à tout ce que le monde savant y envoyait de voyageurs. Le Gouvernement s'expose à ce que l'Angleterre fasse une pension alimentaire à notre ancien consul. Il est vrai qu'il ne l'accepterait pas. Je l'ai entendu s'en expliquer très-patriotiquement , et cette délicatesse le rend plus intéressant encore.
On distrait facilement les chagrins du bon M. Fauvel en les promenant dans son ancienne résidence. Mous y fîmes de longues excursions facilitées par un plan en relief qu'il a lui-même modelé. A chacune de nos stations, je sentais plus vivement combien un pareil guide m'avait manqué sur les lieux , et le vide que son absence y laisse. Mous fîmes lentement le tour de son Athènes en terre cuite. L'aimable vieillard discutait avec une vivacité déjeune homme, n'épargnant pas, dans ses digressions critiques^ les
savants de l'Institut et les antiquaires de profession. Il traita même de charlatan son ami Pouq... qui lui fait tenir de si beaux discours dans $on voyage en Grèce; mais en revanche il parlait avec tendresse de MM. Barthélémy et Delille, et certes ce n était pas leur soutane qui recommandait^ auprès de notre philosophe voltairien, ces deux illustres abbés. Il fallut me résigner à briser ce que j'avais adoré. Du premier bond de son doigt sur notre plan en relief, en partant du temple de Thésée , M. Fauvel me dérangea l'Aréopage que je m'étais fait d'après Chandler. Il le plaça derrière le Pnyx, au-dessus de la Tribune aux harangues; il m'y montra les creux où l'on mettait les lampiiMis qui éclairaient ses séances nocturnes , et les deux sièges de l'accusateur et de l'accusé placés dos à dos , et dont l'un saille un peu plus, comme le remarque Pausaiiias. « Compre^ nez-vous, s'écriait-il tout en poursuivant sa démonstration, la niaiserie d'un traducteur qui prend des sièges en pierres brutes pour des sièges d'argent, parce qu'il n'a pas su lire son texte? » De l'Aréopage, nous passons au Lycabetus, puis devant la prison de Socrate que M. Fauvel tient pour authentique. Nous visitons la colline de Musée, la tombe de Philopapus, et, continuant à circuler entre l'Acropole et l'Uyssus, nous nous imposons à l'entrée du Stade, (c J*en ai vu, me dit mon guide en soupirant, briser le dernier gradin. On l'avait dé-
terr^ la veille, mais un Grec peut-il conserver un jour entier un marbre sans te mutiler ! En voyant
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funeste. On verra , disions-nous , ce qu'il reviendra à la France d'avoir détruit la marine d'un allié au profit d'un ennemi. Un pareil fait lie peut manquer de porter avec lui sa moralité, et, sur les tix)is puissances qui y ont participé , deux ne seront certainement pas longtemps à s'en repentir. Dans la chaleur d'une sortie violente contre les héros grecs modernes, M. Fauvel renversa du pouce une partie de la colonnade du temple de Jupiter Olympien. Cela le ramena à son sujet. (( N'allez pas vous imaginer, me dit-il, que ces quinze coloqnes aient jamais appartenu à un autre monument qu'au Panthéon d'Adrien. Et comment voulez-vous qu'un temple commencé par Pisistrate, continué par les Grecs et terminé seulement par les empereurs, porte ainsi le caractère d'une iniine uniquement romaine ?> — Mais, observais-je^ si la portion construite par Adrien, et qui est la plus nouvelle, est la seule qui se soit conservée; cela n'est-il pas possible? m Mon guide, sans me répondre , m'entraîna au pied du ment Anchesme, à travers le Gynosarge et le Lycée. Ces deux colonqes minces et blanches , dont l'une. est à mi-cote et l'autre près de la fontaine, à la porte de la ville, indiquent la portée d'une flèche lancée par un nga turc qui pensa qu'une tel exploit méritait bien un monument. Enfin, terminant le tour des murailles , nous fîmes une pointe sur l'Académie avant de rentrer en ville; mais Athènes et même l' Attique ne pouvaient nous contenir. Une
transition rapide nous amena à Delphes, k Quand j'y
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