RETOUR A SMYRNE. — DÉPART
Il me serait facile de donner un historique de la ville d'Éphèse, et je n'irais pas loin pour le trouver tout fait. Je rappellerais qu'Alexandre, né le jour même où Érostrate brûla une des sept merveilles du monde, proposa aux Éphésiens, lorsqu'il fut dans tout l'éclat de sa gloire , de rebâtir le temple, pourvu que son nom en décorât le frontispice , et que ceuxci , qui voulaient réserver exclusivement leur encens pour leur ancienne patronne, s'en tirèrent en lui répondant qu'entre dieux il ne convenait pas de s'élever des autels. Jeciterais aussi cet édit par lequel on ordonna d'oublier le nom d'Ërostrate, genre de prohibition qui ne pouvait mlMiquer d'obtenir le résultat que nous lui connaissons. Je nommerais Apelles et Parrhasius, les deux plus grands peintres de l'antiquité , et tous deux nés à Ëphèse ; on verrait figurer ensuite les implacables ennemis du nom romain, Annibal et Mithridate; enfin j'arrivçrais peu a peu à Tamerlan, qui, après la terrible défaite de Bajazet à Angora, en l'an 1 401 , employa un mois à piller la ville et ses environs, ce qui semble prou-
faire valoir que rabondance et surtout la richesse des ftagments dont j'ai trouvé la terre jonchée en cet endroit; mais un pareil indice m'a rarement trompé. En effet, un monument ne s'efface jamais complètement du sol qui l'a porté , et au dé&ut de ruines plus significatives y sa position peut encore être reconnue et son ancienne magnificence constatée par la qualité des débris que sa chute a laissés sur place; ainsi parmi ces débris^ il est év iden t que le serpenti n , le porphyre, les marbres rares et variés et surtout la mosaïque, ont appartenu à de plus somptueux édifices que la pierre et la terre cuite; Souvent, à Romç, quelque mêlés qu'aient été les marbres dont les champs sont semés et que la charrue retourne chaque année comme elle ferait ailleurs de vulgaires cailloux, j'ai goûté sur le Cœlius et l'Âventin, un plaisir de rêveur et d'antiquaire à rebâtir en idée les anciennes maisons qui couvraient ces monts. Selon les matériaux , j'appréciais le degré de luxe de l'habitation, voire la qualité du maître. Si les morceaux d'un pavé de serpentin extrait des carrières de Sparte, ou le granit vase apporté à grands frais des extrémités de l'Egypte se multipliaient sous mes pieds, j'étais dans la demeure d'un dieu ou d'un consul, tout au moins d'un préteur; quand les riches débris disparaissaient, c'est que je venais de sortir du temple ou du palais, et le marbre blanc que je rencontrais alors sans mélange de matières
plus riches, me réTélait l'aisance sans le faste , Vau-
quer; le mouvement que fait une fenmie tuiM|ue en abaissant son voile quand elle rencontre un homme, est aussi naturel que peut l'être chez nous Faction de Galatëe si gracieusement décrite par Virgile.
Etfugit ad satices ei se cupit ante videri.
Ici, la femme n'aspire pas à plaire à d'autres yeq^ qu'à ceux de son seigi^eur*; elle chérit ce que nous appelons sa servitude ; expression qui n'est pas exacte , car , soumise à son époux , elle gouverne le harem , et , sous ce rapport , elle est etf oore la maîtresse au logis.
Nous n'arrivâmes que fort tard à un petit cabaret enfumé.-où nous couchâmes péle-méle , catholiques^ schisma tiques, juifs, mahométans. Sur quinze personnes il y en avait de quatre religions et de* trois parties du monde.
Le lendemain y nous étions de bonne heure à Smyrne après treize heures de marche assez rapide.
Lie soir , nous fûmes au bazar &ire des emplettes.
r créole racontait un jour, devant moi^ que lors d^on incendie à
Saint-Domingue, se sauvant toute nue et n*i^ant trouvé qu'un mouchoir sous sa main, forcée de faire un choix , elle avait préféré couvrir son visage; ce qui rendit ce récit assez ridicule, c'est que son mari , M. de la J*'^, ajouta que heureusement plusieurs de ses amis avaient reconnu sa femme et Pavaient aidée à s'échapper. Je ne sais pourquoi cette histoire me revient à l'occasion de la pantoufle d&n^on Êphésienne.
Les tapis de Turquie ont conservé cliez nous leur ancienne réputation. On en fabrique ici de très-jolis qu'on appelle tapis de prière; leur mesure n'excède
moi y troisième ; des guêtres à l'albanaise et uiî tarbouch avec uo croissant en or d'où pendaient force torsades bleues. Ce costunle, avec une barbe de trois mois , me donne un air très-respectable et ne m'a coûté que vingtrcinq écus, sans la barbe.
Le 6 octobre , on emporte nos bagages , ce qui me donne occasion de remarquer l'espèce de sellette en usage parmi les portefaix de Smyrne ; elle s'attache avec des brassières, et, quand elle est placée sur un dos voûté , elle en déguise la courbure au point de ne plus présenter qu'une plate-forme sur laquelle le fardeau est en équilibre. Un homme ainsi courbé , sellé et chargé y prend un faux air du chameau.
Nos derniers loisirs à Smyrne furent pour M. Fauvel. Je me séparais à regret de ce spirituel et savant vieillard, à la société duquel j'avais dû, pendant près de quinze joui^s , l'emploi de mes plus douces heures ; sa conversation , comme je l'ai déjà fait remarquer, s'égare fréquemment et n'a pas toujours le fil d'Ariane pour se retrouver dans les nombreux détours qu'elle a parcourus; mais elle n'en plaitpas moins , parce que quelques longueurs ne font pas quitter la lecture d'un bon livre. Cela me rappelle la réponse d'un de mes conseillers de préfecture , avocat bas-normand , auquel je me plaignais de ce que le conseil était en retard pour le jugement de plusieui^ affaires. « Je comprends, me disait-il de trèsbonne foi , qu'on attache du prix à ce qu'une affaire
soit bien traitée , mais à ce qu'elle fiuisse , je n'en vois pas la nécessité. » Je n'étais pas frappé non plus
règne pendant le jour au fond du golfe de Smyrne , et, vers le soir , la brise de terre lui succède. Bientôt elle nous poussa hors du port ; nous vîmes décroître les toits de» maisons, puis les minarets, enfin le château lui-même. Adieu , la rue des Roses ! adieu, les belles Smyrniottes qui bordent les balcons ! adieu, notre hdtesse avec ses cinquante printemps qui commencent à ne ressembler pas mal à un hiver! adieu , docte et aimable Fauvel ! Il me semble qu'on passerait doucement des années à rêver sous le ciel bleu de Smyrne , malgré d assez tristes réalités qui blessent les yeux quand on les abaisse vers la terre ; mais alors on les ferme.
Et comme le poêle , amant des fictions , On vît dans le palais de ses illusions.
C'est ainsi qu'il faut entendre la vie en Orient , quelquefois même en Occident.*
HRLAniIF. A RHOnKS ET A LARNAKA.
de singulièi^s méprises ; ainsi le mont HymelAe s'appelle aujoui^d'hui le mont des Fous à cause que les Vénitiens, par une légère altération , en ayant fait le monte Maitq, les Turcs oqt f;raduit li|;téralement ; je demande si , à ce nom, les abeilles mêmes s'y reconnaîtraient.
Nous voguions à pleine voile dans le canal de Scio, en nous approchant du château de Tschismé dont le port est fameux par deux grands désastres maritimes : la destruction de la flotte d'Antiochus par les Romains 9 et celle de l'armée navale ottomane par les Russes y en 1770.
Le 8 octobre y nous passions le matin entre File d'Icare et celle de Samos , et , le soir , entce Gos et le cap Grio. En considérant , sur la carte- marine de notre patron , la forme de cette péninsule occupée jadis par les Gnidiens, je me rappelais que, pour se mettre à couvert de l'invasion des Perses, ils avaient eu la pensée de couper la langue de terre qui les joignait au continent , et de faire une ile de leur territoire. L'oracle de Delphes, consulté à ce sujet, leur fit une réponse ainsi traduite par Duryer :
«( Ne faites pas un effort inutile , «< Ne coupez pas cet isthme redout<^.
u Le puissant Jupiter en eût bien fait une ile , M S'il en eût eu la volonté. »
Mettez le dieu de Mahomet à la place du puissant
D'UN VOYAGE EN ORIENT. i36
Jupiter, la r^jmnse sera tout à fait turj|ue, et le muphti ne dirait pas autrement. Le fatalisme est in-
i36 JOURNAL
trois écussçns en marbre blanc , eiicbàssés dans les
murs.
J'entrai aussi dans une partie des bàtimeni» de l'ancien hôpital , qui nie parurent à peu près abandonnés; une galerie à larges arcs r^nê autour de la cour, et dans une autre je reoiarquai des colonnes dont les chapiteaux sont ornés de la croix de Tordre. Cette vaste maison doit être la même qui fut bâtie vers 1430 par le grand-maître Antoine Fluvian. L'abbé de Vertot dit ^'il éleva la ftiagnifique infirmerie sur les fondements de l'ancienne et qu'il la dota de ses propres deniers*
Nous ne tar4tai6s paç à pous rembarquer ; mais au soir le calme nous prit devant l'entrée du golfe de Macri. La journée du lendemain nous n'avançâmes pas , et le 1 1 , pour chercher un peu de distraction, je mis successivement pied à terre à l'entrée d'une baie sur la côte d'Asie et dans la petite ile de Gastel-Rosso, dont je dessinai les rochers pittoresques et le château construit par les Chevaliers de Rhodes (N** 46); les Sarrasins le ruinèrent en 1440. On croit que cette petiteîle est l'ancienne Phoenice, et le continent, qui n'en est séparé que par un étroit canal, appartenait à la fertile Lycie, sous les bosquets de laquelle se plaisait Apollon. Je me serais mis volontiers en quête des ruines de Patare, où le dieu, était particu* lièrement adoré ; mais la saison nous pressait.
Le 13, à travers un brouillard que l'Aurore tei^
le deleatw Carihago au vieax Caton. Sur ces bords fortunés de l'antique Idalie, si chers à Vénus et à M. de Voltaire, qui partout y fait éclore
Et les fruits de Pomone et les présents de Flore ,
dans cette lie où la mythologie a semé ses dieux et l'anthologie ses roses , ces dernières sont fanées sans retour , et quant aux divinités , Bacchus seul est resté à Chypre sur son terrain. L'imagination aime à placer ici des bosquets sacrés pour Apollon, des bains pour Diane , des forêts pour Pan et des prairies pour les chœurs des Nymphes. Mais hélas ! où l'on a réyé les dieux et les beautés de la nature, que trouvet-on? La triste humanité en proie à la saleté et à la misère, et, au moral comme au physique, la plus desséchante aridité. Flore n'a conservé de ces jardins que la nue propriété. Mais Monsieur ( je m'adresse ici à cet honnête Cypriote qui ne m'entend guère et me comprend encore moins), pour avoir des jardins il ne suffit pas d'éparpiller çà et là quelques arbres fruitiers dans un méchant clos où la terre est chauve, où la rare végétation qui se hasarde a percer à travers les pierres est jaune et sèche ; il faudrait recueillir précieusement les eaux, n'en rien perdre, les diriger, s'en servir pour vivifier, car l'eau est le sang de la terre; il faudrait créer de la verdure , de la fraîcheur, de Tombre, sans lesquels il n'y a pas de jardins; des bois, sans lesquels il n'y a point de
paysEige. Il faut bien le dire, ici comme en Grèce, en Syrie comme ici , même U Damas, si \arUé pcfur ses jardins, j'ai tu partout ce nom usurpe par des vergers plantés sans goût , cultivés sans art , d'où tout ordre et toute propreté sont exclus, et où la
chapeaux , ou au moins un gros bonnel carré ; ils jouissent encore de quelques autres privilèges. Celui de notre hôte , en cette occasion , fiit de nous régaler gratis; car Démétrius, à qui je voulais persuader de l'indemniser^ m'affirma que ce serait le payer deux fois, et qu'il l'était déjà trop par l'honneur que nous faisions à notre protégé de boire son vin et de manger ses pistaches. A la nuit , nous nous rembarquâmes.