BEYROUTH
15 Octobre. Le soleil, en se levant en face de nous, sortait de derrière les cimes les plus élevées du Liban , et successivement toute la côte de Syrie se déploya à nos regards. Mon cœur était vivement ému; je répétais avec le Psalmiste : ce Si K j'ai pris des ailes pour voler vers l'Orient, votre « main m'y conduira et vous me tiendrez de votre « droite. » Le plus jeune de mes neveux, auquel je demandais compte de ses impressions à la vue du Carmel , me répondit naïvement que l'air des montagnes lui donnait grand appétit. Le 1 6 au soir, nous arrivions au pied de ce demi-cercle de monts, nec plus ultra de la Méditerranib vers l'est. Ici les pics du Liban font (ace aux colonnes d'Hercule à huit cents lieues de distance , et nous touchions le fond du plus
Terre-Sainte; il devait aussi yisiter TÉgypte, puis revenir à Beyrouth, où il établissait son quartier d'hiver. Cette résidence , quelques ressources qu'elle pût offrir, était loin de remplacer pour moi Jérusalem, où j'étais décidé à faire un long séjour.
Je m'informai de lady Stanhope, qui a fixé sa demeure dans lé pays des Druses. L'héroïne de tant de romans est aujourd'hui devenue vieille et laide, et a, dit-on, renoncé à Satan qui le lui rend bien. M. de Lamartine avait eu beaucoup à se louer de l'accueil de cette dame , qui , sans connaître ses ouvrages et même son nom, ce qui me parut bien arabe, l'avait, m'assura -t-on chez notre consul, reconnu pour poëte rien qu'à sa physionomie. Ce n'est peut-être pas vrai , comme disait quelqu'un de ma connaissance, qui terminait toujours ainsi les discussions où il avait été le plus affirmatif.
Des sentinelles veillent sur les murs de Beyrouth , et, chose bien étrange en ces contrées, la garde d'une cité musulmane est confiée à des soldats catholiques. En rentrant en ville , j'ai rencontré le cadi ; il allait , en cérémonie, rendre ses devoirs a un de ces chiens de chrétiens auxquels la politique du pacha d'Egypte remet en ce moment l'autorité sur ce pays. Il parait qu'Ibrahim , menacé par des forces considérables , a senti le besoin de réunir toutes ses troupes. Il appelle à lui les garnisons qu'il avait laissées en arrière; elles le rejoignent à marches forcées, et, pour les
remplacer, il s'est fié aux Maronites. Un de leurs princes commande ici militairement. Les autres fonctionnaires mahométans sont restés en place; le cadi
bien convenir que ces souverains du Liban sont des catholiques timides qui, hors de leurs montagnes , n'oseraient en public signer leur front couvert du turban. On assure pourtant qu'ils remplissent autant qu'ils peuvent leurs devoirs de chrétiens à huis clos, ce qui est plus commode pour la confession que pour la messe. Ils sont obliges, pour se maintenir, de compter avec leurs voisins; et, de fait, il parait fabuleux qu'une population catholique ait pu se conserver ainsi intacte en Syrie, ayant son culte, ses lois et son gouvernement à part, tandis que les mahométans la pressent de tous côtés , et notamment les Damasquins , si renommés pour leur fanatisme. Notre consul vient d'envoyer à Paris , à la Bibliothèque du Roi, l'histoire manuscrite de cette dynastie montagnarde , fort peu connue jusqu'à présent ; elle est écrite par un des membres de la famille, qui remplit près de l'émir, son cousin, les fonctions de secrétaire. On dit de ces princes : que leur naissance est chrétienne , leur vie turque et leur mort druse , parce que c'est cette dernière secte qui a le privilège de s'emparer, après son décès, du corps du souverain , et d'ordonner tout ce qui est relatif à sa sépulture. Or, les Druses, voisins des Maronites, passent ici pour être à peu près idolâtres.