‹ Journal d'un voyage en OrientChapitre 34 sur 51 · TYR · texte numérisé non relu

TYR

La petite ville de Sour nous apparaissait au bout de sa langue de sablé. La chaussée construite par Alexandre s'est bien élai^ie. La mer, depuis vingt et un siècles, y amoncelle ses dépots, mais l'œil distingue encore &cilement le sol de l'ancienne lie de Tyr de son cotitinent factice , car elle était formée de rodhes et de terre vl^étale qui contrastent , par leur teinte noirâtre, avec lé sable de la digue. La cité primitive avait été fondée en terre fefrme dans le xiir siècle avant Jésus-Christ. Six à sept cents

ans après I épuises par le long siège qu'ils avaient eu à soutenir contre N^uchodonosor , les Tyriens se décidèrent à transporter leur capitale dans Tlle dont ils n'étaient séparés que par un détroit; mais, trois siècles plus tard , cette retraite ne les mit point à couvert de l'ambition d'Alexandre. Sa persévérance changea la face des éléments , et, ne pouvant parvenir à s'emparer d'une lie , il en fit une péninsule. Six siècles après, saint Jérôme, dans l'éloge de sainte Fabie , représente les Tyriens occupés à refaire leur ile et à s'y retrancher en coupant la chaussée d'Alexandre , entreprise dont il ne reste aucune trace. Aujourd'hui, la première et la seconde Tyr , la ville continentale et la ville insulaire, sont également tombées.

Appena i segni déiralte sue ruine il lido serba.

Je visitai les restes d'une église dont la construction est attribuée aux Croisés ; d'autres ruines attenantes furent probablement la demeure épisoopale du vénérable Guillaume. Une grecque élégamment sculptée orne encore une arcade à demi écroulée, et deux colonnes du plus beau granit rose gisent à peu de distance ; une d'elles a servi de fondation à un mur dont elle dépasse de beaucoup l'épaisseur ; c'est un dernier témoin des magnificences de l'ancienne Tyr, et le seul que j'aie rencontré dws le village de Sour.

Hors des portes, deux grosses tours carrées renferment des citernes, et, en continuant de longer le ri- Tage, on arrive en moins d'une heure aux fameux puits de Salomon. Rien deplnsextraordinaireà rencontrer, si près de la mer, que cette source qui jaillit et remonte à plus de vingt pieds de hauteur dans le bassin en maçonnerie dont on Ta envii-onnée* L'onde, à force de bouillonner contre ses bords , les a usés et creusés en forme de voûte. Son impétuosité est telle , qu'à peine échappée du réservoir elle fiiit tourner plusieurs moulins. Autour du puits principal, on en voit d'autres de construction semblable et qui présentent les mêmes singularités. Cette fontaine si abondante , qui a abreuvé les premiers Tyriens , et dont Salmanasar , au rapport de l'historien Josèphe, Iqir intercepta le cours lorsqu'il les assiégea pendant cinq ans, est célébrée dans le Cantique des Cantiques, ce type des épithalames : « Venez du « Liban , mon épouse , venez ; vous serez couron- « née; vous avez blessé mon coeur. Vos plants for- (f ment un jardin de délices rempli de pommes de gre- « nade; lenard, le safran, la canne et le cinnamome, « avec tous les arbres de la montagne, et la myrrhe, c< et Faloès, et les parfums les plus exquis, s'y rencon- « trent, ainsi que la fontaine des Jardins , le puits « des eaux vwantes qui coulent avec impétuosité « du Liban. » Volney, qui, d'après Laroque, évalue à trente-six brasses la profondeur de cette source.

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se demande si elle descend des montagnes voisines par un conduit caché, ou si elle ne |HH>vient pas d'une de ces rivières souterraines dont la Syrie offre des exemples; cette dernière opinion me parait plus probable, etr il est curieux de penaer que ces -eaux jaillissantes furent peut-être amenées à la surface du sol par des procédés analogues à ceux usités de nos jours pour forer lés puits appelés artésiens, sur Tinvention desquels les puits de Salomon auraient près de trois mille ans' de priorité. Rîen sans doute ne justifierait mieux la remarque que ce grand sage a &ile au premier chapitre de son Ecclésiaste ; « Rien M n'est nouveau sous le soleil, et nul ne peut dire « voilà une chose nouvelle, car* elle a existé déjà « dans les siècles qui ont passé avant nous. »

En quittant oe& sources , nous suivîmes b ligne d'aqueducs qui les amenait à partir du réservoir jusqu'à l'ancienne ville, la preiliière Tyr , fondée par les Sidoniens, dont je reconnus l'emplacement autour d'un mamelon isolé, en face et à une demiheure de distance du village' de Sour. Ces aqueducs sont en partie enteiTés ; quelquefois les eaux ont suinté à travers le conduit et produit des effets singuliers; la quantité de stalactites qui se sont alors amoncelées autour des arcades en ont tellement altéré la forme, qu'il ne vous semble plus voir que des rochers irrégulièrement percés, d'Un aspect bizarre et souvent pittoresque. L'épaisseur de ces concrétions

prouve le temps qu'il a fallu à la nature pour les amasser, et c'est un témoin certain de la vieillesse de l'aqueduc dont la longueur n'avait pas nhoins d'une lieue« Peu avant d'arriver à l'emplacement de la première cité de Tyr , il Êiit un coude et se dirige vers la chaussée de Sour.

C'est sur cette digue qui a pris la place de la mer, enti'C la vîUe assiégée par Nabuchodonosor et celle prise par Alexandre , c'est le soir, quand 'les vagues et les vents se brisent contre * la peinte de ce long promontoii^e, qu'il faut lîte ces (Nrophéties^ poétiques comme les plus belles odes, que l'Esprit divin a mises dans la bouche d'Isaie et d'Ézéchîel. Voliiey eite les deniières , et voici en quels termes il s'exprime : t< Il existe un fragment historique qui contient 'à 'ce « sujet des détails d'autant plus précieux qu'ils H offrent dans des siècles reculés un udileaude mouce vements analogues à ce qui se passe encore de nos i< jours. Je vais citer les paroles de l'écrivain < avec « leur enthousiasme prophétique, en rectifiant >des « applications qui jusqu'ici ont été mal saisies. »

On dirait que la crainte de donner envie à quelqu'un de lire la Bible empêche le philosophe d'indiquer positivement la source où il a puisé le morceau suivant qiie j'extrais de sa traduction et de la Vulgate.

« Tyr, tu as dit en toi-même , je suis d'une « beauté parfaite et je règne sur la mer.

a Les mâts de tes vaisseaux sont des cèdres du « Liban, et les chênes de Basan tes rames.

f Le lin d*Égypte a tissu tes voiles. L'hyacinthe a et la pourpi'e de rArchi()el teignent tes pavillons. « Sidon te fournit des rameurs, et les pilotes sont tes (c propres savants et tes sages.

u Le Lydien , le Perse , le Libyen , servent dans u ton armée, et les carquois des pygmëes brillent (( sur le haut de tes tours. »

Après cette exposition de la puissance maritime et guerrière de Tyr, le prophète, ou , si l'on veut , l'historien , passe à sa prospérité commerciale :

(c Les Carthaginois trafiquent avec toi de leurs u métaux , l'Ionie et la Géorgie de leurs esclaves, et « l'Arménie de ses montures.

u Les Syriens ont mis en vente , dans tes marchés, a les étoffes et les pierres précieuses; les enfants « d*Israêl et de Judas le plus pur froment , le miel , (c l'huile et le baume ; Damas ses vins exquis et ses « laines fines.

« Plusieurs lies échangent avec toi l'ébène et ti l'ivoire.

f< Les Arabes offrent à tes marchands la canne (C aromatique et le fer poli ; d'autres les tapis ; et les « habitants du désert, les scheiks de Cédar, leurs (C béliers et leurs agneaux.

(f L'Abyssinie et le Yémen t'enrichissent de leur (C or et de leurs aromates, et l'Assyrien et le Chai-

« dëeti t'envoient l'argent et les riches étoffes, leurs a chàles et leurs manteaux. »

Êzéchiel va dire ensuite à quoi aboutirent tant d'éclat et de prospérité :

« Vos rameurs vous ont conduits au travers des cf grandes eaux , mais le vent du midi vous a brisés H au milieu de la mer.

i< Vos marins y vos gens de guerre , ce qui faisait (( votre force et votre richesse , tout s'engloutira au (c jour de votre ruine. Ceux qui tenaient la rame cr l'abandonneront. Vos pilotes se tiendront sur le « rivage, l'oeil baissé. Les peuples et les rois consteiv « nés changeront de visage en vous considérant, et ils c< répandront la cendre sur leur front, et ils se (c diront les uns aux autres : Où aurait-on pu trouver « une ville semblable à Tyr , et aujourd'hui elle est t< muette au milieu des eaux. »

Volney se contente d'ajouter : rc Les révolutions (c du sort ou la barbarie des Grecs du Bas-Empire « et des Musulmans ont accompli cet oracle. » En tournant le feuillet, il aurait trouvé la cause première de la ruine de Tyr , mais cette citation n'entrait plus dans son plan. Il ne lui convenait pas de montrer la main de Dieu dans la chute d'un grand empire.

« Fils de l'homme , continue Êzéchiel ou plutôt (c l'Esprit saint qui lui parle, dites au prince de Tyr : (c Voici ce que dit le Seigneur : Parce que votre cœur

« s'est élevé et que vous avez dit en vous-même : je u suis Dieu et je suis assis sur le trône de Dieu, au « milieu de la mer, quoique vous ne soyez qu'un u homme et non pas un Dieu ; et parce que votre (c coeur ^'lest élevée vous croyant plus sage que Date niely et qu'il n'y avait pas de secret qui pût (( demeurer caché à votre prudence ; parce que, discc je , votrecœur s'est élevé comme si c'était le cœur u d'un Dieu , je ferai venir contre vous des étrangers (< lies plus puissants d'.entre les)peuple6. Ils viendront s( avec l'épée; ils extermineront votre sagesse et vous H précipiteront du trône , jçI vous mourrez dans le « cs^rnage de peux qui seront tués au milieu de la {{ mern Direz-vous alors: je. suis, un dieu, voDf qiii t< n!âtes qu'un. homme? Vous mourrez de fa mort c( des incirconcis et de Isi main des étrangers , parce « que c^est moi qui ai pitrié. »

Je borne là. ma citation. On composerait un volume des passages des livres saints où Tyr est mentionnée,« et IsajLC égale au moins» s'il ne surpasse en sublimité y les pix>phéties d'Êzéchiel; mais celle que je ,viens de rapporter reçoit un degré d'intérêt de pli|^ de toutes Iqs notions, qu'elle nous donne. sur les peuples de l'ancien monde que Tyr avait rendus tributaires de son commerce, et, sous ce rapport, Yolney a parfaitement choisi.

JMK:.

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