‹ Journal d'un voyage en OrientChapitre 35 sur 51 · ROUTE DE TYR A NAZARETH · texte numérisé non relu

ROUTE DE TYR A NAZARETH

Je côtoyai le littoral jusqu'au cap Blanc, laissant sur ma droite le désolé village de Sour, dont la péninsule poursuivit longtemps mes yeux, et dont j'avais peine à les détacher (N*> 60). A la (in elle dispaml derrière nous. L'ancienne reine des mers se confondit à l'horizon avec les flots, et un déluris de marbre vert fut la seule richesse que j'emportai de l'opulente Tyr« Nous vînmes à Bass^; le scheik nousoflrit obligeamment de> passer la nuit dans sa demeure , où nous ne trouvâmes plus la dis-* tribution des maisons que nous avions habitées dans le Liban. Celle-ci ^tait divisée en deux parts; un mur s'élevant* jusqu'au toit et percé de trois arcades en ogive la traversait, et bétes et gens occupaient chacun UQ côté de cette rspèoe de halle. Sur une colline* près de Bas6a> j'examinai un monument .d€»it je regrette de n'avoir pu découvrir l'historique ; c'est une cplonne isolée^ d'environ vingt-n^inq pieds, montée sur une bi^ composée de trois assises de gros blocs; onze tronçons forment le fût, deux autres gisent à terre; desî fragments de marbre et de terre cuite, répandus aux environs, semblent indiquer l'emplacement de quelque ancienne cité (N"" 61).

Peut-être ^tait-ce une de ces vingt villes qni ne plorent point au roi Hiram, ainsi qu'on en voit le récit naïf dans le Livre des Rois : tr Salomon m ayant donné vingt villes à Hiram en échange de M tout ce qu'il en avait reçu pour la construction du h temple, le roi de Tyr vint voir ces villes, mais '( elles ne lui plurent pas, et il dit : « Sont-ce là, R mon frère , les terres que vous m'avez données? » H et il appela cette contrée la terre de Chabal. » :, Une large plaine s'étend depuis le cap Blanc jusqu'à l'ancienne Ptolémaïs, entre la mer et les montagnes de la Galilée. J'y découvrais de loin de longs aqueducs , dont je me ra^^rochai à travers champs. La construction en est grossière , et toutefois je serais surpris qu'elle fût l'ouvrage des Turcs et qu'ib se soient donné la peine de l'entreprendre; il me semble qu'ils se seraient plutôt passés de boire. Nous trouvâmes en ce lieu un corps.de troupes et deux cents tentes environ : c'étaient les malades de l'armée égyptienne, restés à Saint- Jean-d' Acre, et qu'on a cantonnés extra muros. Noos passâmes le long de ce camp sans que personne nous demandât ce que nous venions iaire. Chez nous c'eût été des qui vive? à n'en pas finir; il n'y a rien de questionneur comme nos sentinelles. Une des douceurs de l'Orient, c'est d'être délivré des curieux de tout genre , et de n'avoir ni noms à :décliner, ni passe-port à faire viser. Je me trouvai 'j)ièâ!tdât-à> la vue de Saint-Jean-d'Acre , « ja-

(c dis moult enforciée de grans murailles et grosses a tours }}, comme la dépeint Joinville quarante ans avant que ce dernier boulevard de la chrétienté en Syrie eût été renversé par le soudan d'Egypte. Au défaut de la Ptolémaïs des croisades, je cherchais celle ({ui de nos jours arrêta Napoléon , et qui , rejetant sur l'Europe le conquérant qui menaçait l'Asie, exerça par le fait une si grande influence sur les destinées de la France. On relève en ce moment les murs détruits par le dernier siège; au dedans, ce n'est qu'un amas de ruines sans physionomie , telles ' que le canon seul peut les faire. Combien elles diffèrent de ces nobles ruines, qui sont l'œuvre lente du temps, et qu'il semble prendre plaisir à parer! Ce canon brutal est cause qu'on a substitué de plats retranchements à la tour et au donjon; il a brisé la lance et le bouclier, il a tiré sur le moyen âge , il a tué la chevalerie. Aussi je l'ai en aversion , et je sais bien bon gré aux gens dont j'entends dire qu'ils n'ont pas inventé la poudre. En considérant la désolation actuelle de Sain t-Jean-d' Acre, on est tenté de pleurer comme le bon sénéchal :

« Et je reconnus bien à Acre quarante chevaliers « de la cour de Champaigne tout deserpillez et mal (( atournez, et je priai le Roy qu'il les voulust tous « retenir à son service. Luy nedirmot quelconque; (f mais fut ung des gens de son conseil qui me reprint, (( disant : que fesai-je très mal , et trop de dépense I. 22*

« estoit. Et je respondis haultement que le Roy ne « feroit mie bien s'il ne les retenoit; et ce disant, je c< commençai à plorer. Lors le Roy me appalsa et ce me octroya ce que lui avoye demandé. »

Le siège de Saint-Jeau-d'Acre fait honneur à la résistance de son pacha ; il est maintenant prisonnier au Kaire. On me conta que ce miéme Abdala, bien jeune alors , avait soutenu en 1822 de nombreux assauts contre cinq pachas qui s'étaient réunis pour lui faire la guerre par ordre de la Porte. Le rebelle, qui n'ignorait pas que sa capitale avait résisté aux armes de Napoléon , s'y regardait comme invincible, et ne répondait aux boulets que par cinq fusées volantes qu'il faisait lancer chaque matin, en dérision de ses cinq adversaires. Le fait est qu'au bout de dix mois les assiégeants n'étaient guère plus avancés que le premier jour, et Abdala finit par faire sa paix à Gonstantinople y moyennant quelques centaines de bourses : il s'en est moins bien tiré avec Ibrahim.

La nuit nous prit à l'entrée d'un bourg appelé JaflTarhamer. Je ne voulais m'arréter qu'à Nazareth. Je m'informai de la distance au juste : Une heure , me dit l'un; deux heures i me dit l'autre. Notre hôte I car je me décidai alors à ne pas aller plus loin , me dit : Vous en auriez mis trois; et le lendemain j'en mis quatre. Voilà comment on est fixé sur les distances en Syrie. Si j'avais continué ma route.

j'aurais ëté obligé de biTOuaquer au milieu des bois; car nous ne renoontrftmes plus une seule cabane. JafTarhamer est un assez gros bourg bien situé , et dominé par un château d'une belle construction qui ressemble à une fabrique italienne.

A dater de ce jour, je commençai à voyager la Bible à la main : elle devint mon guide, ce Que de choses nous allons voir! » s'écriait Roger; et, tout enfant qu'il était, il ne disait là que ce que disent bien des hommes. La plupart des curieux vont en Orient et dans la Judée comme ils iraient en Italie. Ils veulent voir; mais que trouve-t-on à voir, matériellement parlant, dans ce désert? Le roseau agité par le vent! dont parlait Jésus-Christ au peuple. Renonçons ici au métier de voyageur comme tant de geQs l'entendent et le pratiquent ; ce n'est plus avec les yeux de la chair et du sang qu'il faut regar^ der , avec les oreilles qu'il faut entendre ; n'écoutons plus que la voix qui parle au cœur. Nous touchons à la terre des miracles , et les lieux témoins de la vie et de la mort d'un Dieu doivent être contemplés avec ces yeux de l'âme , auxquels fait allusion si souvent l'Écriture, qui ne dorment pas, percent à travers la nuit, découvrent par delà les temps , et que la mort même n'a pas le pouvoir de fermer.

Le 18 novembre, à midi, nous descendions dans un bourg assez étendu, dont les maisons éparses tapissent le penchant des collines qui l'environnent ,

et le bassin au fond duquel un grand couvent est situé; nous entrions dans cette petite ville de la Galilée où s*est accompli le plus étonnant mystère , où le Verbe s'est fait chair , et où FHomme-Dieu se préparait à sa mission par une retraite de trente années (N« 62).

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