‹ Journal d'un voyage en OrientChapitre 36 sur 51 · NAZARETH · texte numérisé non relu

NAZARETH

Nous reçûmes un obligeant accueil dans le couvent de Terre-Sainte habité en commun par une quinzaine de religieux italiens , espagnols et portugais. On mit à notre disposition trois cellules , où nous trouvâmes des lits et des chaises , ce qui nous fit pousser des cris d'admiration. Le supérieur et ses moines vinrent nous offrir leurs services. Un d'eux exerce au dehors les fonctions curiales , et les soins de son troupeau ne laissent pas que de l'occuper ; car sur une population d'environ quatre mille âmes, la bonne moitié est catholique. Il nous mena d'abord visiter les lieux saints, situés au dehors du couvent, en commençant par l'atelier desaint Joseph. Tout est recrépi dans l'intérieur, sauf un 'pan de mur qu'on croit être un reste de l'ancienne construction. Nous fûmes de là à une autre chapelle , appelée Chiesa di menza Christi. Elle renferme une roche qui s'élève

de deux pieds environ au-dessus du sol , et sur laquelle, selon une tradition pieuse , Jésus fît la Cène avec ses disciples, peu de jours avant son ascension. Cette pierre , qui était toute couverte de noms de pèlerins, a été blanchie récemment. Les Évangiles ne disent point que Notre-Seigneur ait reparu à Nazareth après la résurrection; mais, dans saint Matthieu et saint Marc, l'Ange annonce aux saintes femmes que Jésus devancera les disciples en Galilée ; saint Jean le montre au bord du lac de Tibériade leur procurant une pèche miraculeuse; ainsi son retour dans les environs de Nazareth ne peut être révoqué en doute. On nous conduisit en troisième lieu dans une salle voûtée qui sert de chapelle aux Grecs unis; elle occupe la place de la synagogue où le Sauveur expliquait aux Juife les prophéties d'Isaïe , et où il excita leur colère en leur rappelant qu'il y avait des veuves et des lépreux dans Israël du temps d'Êlie et d'Elisée , et que pourtant ^ce fut chez une veuve de Sarepta, au pays des Sidoniens, que le Seigneur envoya Elle , et^ que Naaman, qui fut guéri par Elisée, était Syrien. Ces mêmes Juifs, dans leur indignation, chassèrent Jésus de la ville et l'entraînèrent jusque sur la pointe de la montagne voisine , pour le précipiter : nous irons demain voir le site. Ces diverses traditions portent tous les caractères de la probabilité. Il y a continuellement eu des chrétiens à Nazareth, et les pères, dès le principe, ne peuvent avoir

manqué d'indiquer aux enfants les lieux plus particulièrement sanctifiés par la présence du Rédempteur ; mais c'est surtout dans l'église construite sur l'emplacement de la demeure où si longtemps il cacha sa vie, qu'il faut chercher les yiyes émotions et les pieux souvenirs. Lie vaisseau est disposé dans le goût des belles églises de Rome; quatre grands arcs soutiennent la voûte ; la nef est très-courte. A peine entré , on voit devant soi un large escalier , qui , d'un coté, descend à la chapelle de l'Ânnonôiation, et de l'autre , se divisant, monte au maîtreautel par une double rampe , en sorte que l'église est partagée en trois étages : la grotte souterraine , la nef de plain-pied, et le chœur aurdessus, derrière le maitre-autel. On juge bien où j'allai d'abord. Après avoir descendu quelques marches , je m'arrêtai à un palier de marbre qui couvre les anciennes fondations de }a Santa-Casa; des chapelles occupent les côtés, et, en descendant encore deux marches, on entre dans une grotte au fond de laquelle est un autel de marbre blanc richement sculpté (N** 63). Cet autel n'a point de devant, et sous sa table, entre des vases de fleurs et des lampes qui brûlent toujours, une rosace , dans laquelle sont incrustées cinq petites croix rouges, marque la place même où la Vierge était agenouillée lorsque l'Ange lui apparujr. Audessus on lit cette inscription, dont la sublimité confond notre faible nature : Yerbun caro hic

D UN VOYAGE EN ORIENT. 34a

FACTUM EST. Â gauche de l'autel* un peu en avant , là où sort de terre un tronçon dé colonne. WJi^e Maria fiit prononcé , et derrière cette grotte s'en trouve une plus petite où Ton célèbre aussi la messe. Sainte Hélène orna l'oratoire de Marie de trois colonnes de granit rouge , et il est à remarquer que celle dite de l'Ange a été brisée par le milieu et le morceau emporté par les Turcs , qui croyaient bien y trouver un trésor; le bout qui entrait dans la voûte y est resté suspendu. Bourieime rapporte dans ses Mémoires qu'ayant accompagné le général Bonaparte dans celte chapelle , un moine leur dit que la rupture de la colonne provenait du fait de l'Ange ji au moment où il prit son vol après la salutation , ce qui fit rire les aides de camp, dont le général réprima la gaité. Cette tradition burlesque, si jamais elle a existé y est maintenant abandonnée, et aucun religieux ne m'a rien conté de semblable. Je retrouvais à Nazareth les traces de Napoléon, que j'avais perdues depuis l'Italie. On a gardé dans le couvent le souvenir de sa visite. Un ancien témoin nous raconta que le général avait reconnu, dans un des pères, une connaissance de son enfance, et qu'il s'était jeté à son cou avec la plus vive effusion ; quand ils se séparèrent, il voulut lui laisser une poignée d'or, mais le moine lui répondit : « La Terre-Sainte me suflfit. »

Un orage , accompagné de violents coups de tonnerre, se prolongea pendant plusieurs jours, et

m'empêcha de sortir du mionastère, où ma réclusion ne me sembla nullement pénible. Je m*y trouvais parfaitement établi. J'ai dit que j'avais une chaise et une table, c'était presque le superflu; mais le nécessaire pour moi , le nécessaire qui suffisait h tous mes désirs , c'était une Bible ' , que je trouvais un plaisir inexprimable à lire à Nazareth. J'éprouvais

' Pen avais même deux , Sacy et le père Carrière; mais aatant la traduction du premier me satis&isait, autant le second mVtaic insupportable. C^est, après le père Béruyer, un des hommes qui m'a le plus gftté la Vulgate : il yeut mieux dire que rEspritrSaint. Il prétend éclaircir les sens les plus cachés, et préfère donner une explication ridicule plutôt que de n'en pas donner du tout. Dans cet admirable livre de Job , en parlant des richesses cachées dans la terre et dont la route est inconnue , etc., < les enfants des marchands n'y ont point passé » , dit le texte, ouplatât les bêtes farouches , ajoute le père Carrière. Il rend puériles les idées les plus énergiques. < Les vers qui me dévorent ne dorment point, s'écrie Job ; leur multitude a consumé mon vêtement ; ils me couvrent, Us me serrent comme le haut d'une tunique. » Le père Carrière dit bieù cela , mais voici comment il allonge et rapetisse à la fois cette terrible image : < Leur multitude est si grande que ne trou- « vaut pas dans ma chair de quoi se rassasier, ils consument mon « vêtement, et pour réparer en quelque sorte ce dommage qv^Us < me causent ^ ils m'environnent de toutes parts comme un habit, « et me couvrent comme le capuchon d'une tunique. » Peut-on concevoir une plus pitoyable paraphrase ? et que dire de ces vers qui veulent en quelque sorte réparer le dommage qu'ils causent à Job!

Au livre des Paralipomènes on lit : Ochosias avait quarante-deux ans , ou pour mieux dire vingt-deux, ajoute le père Carrière , sans autre explication. Je pourrais multiplier les citations.

Le précipice

alors la vérité de ce passage de rimitation : « Vous aimerez votre cellule comme votre fidèle amie » Je n'aurais pas changé la mienne , avec ses quatre pauvres murs , pour un palais de Rome , et son grossier mobilier pour toutes les jolies inutilités qui font aujourd'hui ressembler nos appartements à des boutiques; on a beau multiplier à l'envi les supertluitésy il faut en revenir à la maxime du sage, si poétiquement exprimée par Goldsmith :

L'homme a besoin de peu de chose , Et n'en a pas besoin longtemps.

LTX.

Page 1