LA MONTAGNE DES BÉATITUDES
Lb 29 novembre, j'entrepris une tournée plus longue ; nous emportâmes quelque bagage et nous nous dirigeâmes par Cana, ou Kenna, versTabariéh, l'ancienne Tibériade. Après avoir passé un village appelé Reni , nous fûmes sur le haut d'un mont visiter une petite mosquée oîi l'on montre un tombeau qu'on dit être celui de Jonas, cet apôtre des Ninivites , instrument indigne des miséricordes de Dieu, et qui t le seul peut-être parmi les prophètes chargés de porter sa parole, s'affligeait du succès de sa mission et osait adresser au Seigneur ces reproches si encourageants pour les faibles pécheurs : « Je savais a que vous êtes un Dieu clément , plein de patience « et de bonté , et qui pardonne les iniquités , et c'est « pour cela que je ne voulais point venir annoncer a aux Ninivites leur destruction. » Ce récit occupe deux pages dans la Bible : tout en est sublime; et pourtant combien de gens n'y ont vu cpie l'histoire burlesque d'un homme avalé par un gros poisson ! Je la relus près de ce tombeau, et j'y trouvai des
clartés qui ne m'avaient pas encore frappé , ce qui arrive fréquemment en méditant l'Écriture sainte. Que de choses nous avons apprises par cœur dès notre enfance et dont nous ne nous doutons pas ! On les cite, on les répète sans les avoir jamais senties et comprises; puis un jour la lumière vous vient. J'en rapporterai pour exemple la fin du livre de Jonas : « Vous vous iUchez, lui dit le Seigneur, « parce que j'ai séché un lierre que j'avais fait naitre « sans que vous vous en soyez mêlé, qui a ci*û en « une nuit et qui est mort la nuit suivante, et je ne u pardonnerais pas à la grande ville de Ninive, où « il y a plus de cent vingt mille personnes qui ne Ci savent pas distinguer leur main droite de leur « main gauche ! »
Peut-on indiquer plus clairement que le choix de Dieu et ses préférences pour le peuple auquel on donnait son nom ne constituaient point une exclu*sion pour le reste du genre humain , comme je l'ai entendu tant de fois alléguer et reprocher; et n'estil pas évident, par ce grand exemple des Ninivites, que lorsque les cœurs, se d^ageant des ombres dont l'idolâtrie avait obscurci le sens naturel de l'homme, se tournaient vers le Dieu de vérité, abju-
rant leur eiTeur et pleurant leurs iniquités, alors l'indulgence de ce Dieu savait bien , comme sa puissance, sortir des limites de la Judée et aller, même avant l'Évangile, chercher au loin les gentils?
Après ces réflexions consolantes, mes yeux se tournèrent vers le village de Cana, que j'apercevais dans la plaine et où le Rédempteur manifesta sa mission par le premier de ses miracles, et je m'éloignai du lieu de la sépulture de Jonas, qu*on nomme Meshad, et qui, d'après la tradition locale, aurait vu également la naissance et la mort du prophète. Comme l'Écriture est muette à cet égard, je ne vois rien H dire qui soit favorable ou contraire à une pareille opinion.
En entrant à Cana, nous trouvâmes d'abord une source, et auprès un sarcophage antique servant d'auge ( N"" 66 ). Un peu plus loin , une église grecque marque l'emplacement de la maison où la Sainte-Vierge avait été conviée aux noces. La distance de Cana à Nazareth est telle, qu'il existait naturellement des relations de voisinage entre leurs habitants. Un témoin , qu'on aime à retrouver dans cette contrée aride, c'est la fontaine abondante à laquelle je viens de m'arréter pour boire, et où furent sans doute remplies, d'après le commandement du Sauveur, les six grandes jarres de pierre qui tenaient chacune deux ou trois mesures. « Rem- « plissez les urnes d'eau; et ils les emplirent jusqu'au f< haut. »
Après Cana, nous traversâmes une plaine appelée le Champ-des-Êpis; ce fut là que les Apôtres en rompirent quelques-uns le jour du sabbat, et que Jésus*
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Christ rappela aux Pharisiens, qui s*en scandalisaient, l'exemple de David, et que la miséricorde valait mieux que le sacrifice.
Une lieue plus loin , nous trouvâmes la montagne des Béatitudes , ainsi nommée à cause du divin sermon rapporté au long dans saint Matthieu ; ses deux sommets dominent la plaine de Génésareth et le lac de ce nom , appelé aussi dans TÊcriture mer de Galilée et lac de Tibériade. Au noixi, les tours de Saphet, qu'on croit éti^e l'antique Béthulie, se dressent sur le sommet d'un mont, et à l'horizon au delà du Jourdain , le Gebelscheik , couvert de neiges éter-* nelles, marquait jadis, sous le nom d'Hermon, la limite du teiTitoire qui fut assigné par Josué à la tribu de Manassé. Nous sommes sur la place même où les pauvres d'esprit, les doux , les pacifiques, ceux qui pleurent, ceux qui souffrent pour la justice et ceux qui en sont affamés , furent proclamés bienheureux. C'est là qu'à la loi du talion, encore aujourd'hui en honneur parmi les Arabes, fut substitué cet admirable commandement, inconnu jusqu'alors dans
toutes les religions, et si en opposition avec notre nature : « Aimez vos ennemis. » C'est là enfin que la prière, cet élan du cœur vers la Divinité, fut formulée et enseignée à l'homme par la Divinité ellemême.
Le soir arrivait, et j'avais peine à quitter cette sainte montagne; cependant les nuits devenaient I. 23
trop froides pour songer à camper dans un lieu si élevé; nous descendîmes par des sentiers rapides le long d'un ravin où une source coule entre un bqk>nastère abandonné et des groupes de rochers , et nous fûmes chercher au village de Hutin un abri contre le vent du nord.