UN COUPABLE SAUVÉ
chester dans les magasins du monarque. Il avoua son crime , et sur-le-champ fut condamné à mort ; la sentence devait être exécutée ce soir ; mais s^adressant à nous en anglais , il nous a suppliés, de la façon la plus pressante, d'intercéder pour lui ; il assurait que , si tous les habitans de la ville parlaient au roi en sa faveur, leurs sollicitations et leurs prières seraient vaines , tandis que la demande d'un homme blanc était irrésistible. Nous envoyâmes d'abord Paskoe au chef, pour lui demander avec instance decon.
slentir, à notre considération , à pardonner au* délinquant, ou du moins à commuer la peine capitale en un sévère châtiment corporel.
Mais notre message échoua contre l'austérité du juge. La réponse de ce dernier fut caractéristique. « Dites aux blancs que l'intercession d'un noir, quel qu'il fût ^ serait inutile et sans résultat aucun. Jamais je ne lui accorderais pareille faveur; mais, si les deux étrangers viennent à moi , ou si l'un d'eux me demande foi"mellement et en personne , la vie de ce garçon , peut-être pourrai-je me décider à lui pardonner*» Mon frère se hâta de profiter de cette insinuation ; il flatta la vanité du chef ,. en allant lui lui-même présenter sa requête; et par cette simple démarche y il sauva la vie du coupable
l38 MAUVAIS PRÉSAGES.
qui parait sincèrement reconnaissant. Enfin, cette après-midi , à cinq heures , les gens partis pour le marché de Bocquâ sont revenus; et le gouverneur nous a envoyé dire aussitôt de nous tenir prêts à quitter Damuggou den^n soir. Il continue à iious traiter avec bonté , et ne tious a laissé manquer de rien ; nous avons eu xibondance de tout ce que le village peut fournir. Ses envoyés ont ramené peu d'esclaves de Bocquâ ; les demandes étaient si nombreuses , qu'on avait peine à s'en procurer ; c'était le but * principal du voyage ; cependant ils étaient all^ chercher aussi quelques autres articles de commerce. • '
Jeudi , 4 Tiosfembre. — Notre départ et le sort qui nous attend ont sérieusement occupé le chef et ses prêtres , pendant presque toute la journée. Le fétiche , déjà célébi^ , n'ayant rien présagé de bon , ils ont recommencé ; et , dans l'espoir de découvrir quelque augure plus favorable pour notre voyage a Bonny, et aussi pour s'assurer s'il convient ou non que nous nous mettions en route aujourd'hui , ils ont s(^igneusement consulté, les entrailles de plusieurs oiseaux; mais on n'a obtenu que de sinistres réponses. De pareils motifs ne pouvaient cependant changer notre détermination. Suivant les
ATTENTE. iSq
arrangemens faits par le chef, nos gen^ doivent s'embarquer avec les gros bagages , dànsie cahot qui fait eau , tandis que mon frère et moi , prenant avec nous ce que nous avons de plus pré* cieux , nous voyagerons dans un de ses propres canots , qu'il nous prête. Nous n'avons rien à objecter à ce plan , notre vieux canpt ayant été passablement réparé. *
Un peu après quatre heures , nous commen* çâmes à transporter nos effets au rivage , et à charger les canots; avant cinq heures tout était prêt : assis dans l'embarcation , nous n'atten-^ dions, pour quitter la ville, que l'arrivée de nos rameurs qui ne semblaient nullement pressés de se montrer. Notre situation devenait fatigante, et à mesure que les heures s'écoulaient, notre impatience allait croissant. Des centaines de gens étaient accourus pour nous voir. Plusieurs, venus tout exprès en bateau de différentes parties de la ville, ayant amplement satisfait leur curiosité , se retiraient dans toutes les directions , de sorte que nous étions comme abandonnés. On ne pouvait parler au chef, il s'occupait d'accomplir un rit religieux avec ses prêtres , et nous restions livrés à des réflexions qui n'étaient pas agi^ables.
Enfin*, notre embSrras était au comble, quand
l4o CÉRÉMONIB I>' ADIEU.
nous aperçûmes le gouverneur^ qui s'ayançait vers nous avec une suite nombreuse. Le Mallam et les principaux habitans raccompagnaient , et l'on apportait quantité de jarres de vin de pal-* mier. On étendit une natte sur le bord de l'eau; le chef s'y assit ^ et nous engagea instamment à nous placer à ses cotés. Alors on présenta le vin et quelque peu de rhum; et comme nous étions sur le point de faire un long adieu à notre hôte hospitalier, nous cédâmes à ses instances, ne vou-» lant pas l'affliger par un refus. Le vin de pal-* mier coulait à grands flots dans les bols, et les naturels, qui épiaient d'abord tous nosmouvemehs avec inquiétude , semblaient ravis de voir leur chef et leurs prêtres si familiers avec les hommes blancs. Pendant ce temps , on chargeait sur le canot plusieurs défenses d'éléphans , des es-* claves et des chèvres y envoyés en présent au roi de Bonny . Pour nous , un chevreau gras nous fut donné en partant ^ et l'on ibit dansie sein de mon frère y un petit flacon de rhum comme un cordial pour la nuit. Nous bûmes , nous causât mes jusqu'à six heures et demie du soir, alors nous fîmes pai;tir devant nous notre vieux canot, dont la direction fut confiée à Paskoe, à qui nous dîmes que nous allions bientôt le rejoindre.
Cependant , à notre gAinde mortification ,,
DÉPART.. l4l
nous ne pûmes le suivre qu'à huit heures^ ayant été retenus pour une autre cérémonie fétiche. Puis ) le prêtre mahométan nous donna les dimensions et la forme d'un grand miroir , d'un beau sabre et d'autres objets qu'il nous priait de lui faire venir d'Angleterre^ enfin, nous prîmes congé du roi en lui adressant nos sincères remercimens pour la cordiale et généreuse hospitalité qu'i^ nous avait accordée. Notre canot et nos gens étaient partis depuis long-temps, et il faisait nuit noire lorsque, sautant dans le canot du chef qui nou$ attendait , nous nous lançâmes dans le courant. Nous étions déjà à quelque distance du rivage quand toute la bande fétichç s'avança dans l'eau jusqu'aux genoux, récita une longue prière, puis, de chaque pied alternativement, fit jaillir l'eau vers notre canot à mesure ^ue nous nous éloignons. Damuggou est une ville étendue , formée de la réunion de villages épars sur la rive occidentale de la rivière. Nous arrivions à l'un des points, les plus éloignés, lorsque plusieurs habitans s'élancèrent d'une langue de terre, et arrivèrent jusqu'auprès de notre canot, s'agitant autour, battant l'eau des pieds et des mains , pour apaiser la colère de leurs divinités et nous assurer un voyage favorable.
Ces Africains ne ibnt rien qu'à-demi* On s'apperçttt bientôt que nous n*aYions pas un nombre suffisant de rameurs. Il fallut donc encore nous attarder devant le village, et demander deux hommes de supplément. Chaque fois que le canot s'arrêtait pour un motif quelconque , nos bateliers marmottaient à voix basse quelques sentences , peut-être quelques prières au fétiche dont ils imploraient le secours. Lorsque tout le monde fut dans te canot, nous glissâmes sur la rivière avec une étonnante rapidité , sans plus de t*etard, sans rencontrer d'obstacles, toujours vogualit, jusqu'à minuit. C'était plaisir d'entendre les chants des bateliers , marquant la mesure avec leurs pagaïes ; tout concourait k rendre la navigation agréable , si nous eussions été tadôins inquiets de Faskoe , et du canot parti devant nous sans messager ni guide. £ela nous dt^cida à ne plus l'envoyer de nouveau qu'accompagné de mon frère ou de moi.
C'est entièrement à l'influence duM^^lIam que nous attribuons la bonne réception que nous à faite le chef de Damuggou. Les gens du Nvflë parlent toujours favorablement de nou^. Les bons témoignages de ce vieillard nous ont cer*? tainement servis auprès du chef de cette ville, C'était un vrai chagrin de n'avoir à lui don-