‹ Journal d'une expédition entreprise dans le but d'explorer le cours et lChapitre 37 sur 99 · LES ESCLAVES. I · texte numérisé non relu

LES ESCLAVES. I

ner que de misérables aiguilles pour tous les services qu'il nous avait rendus pendant notre séjour. Il avait été. notre interprète de toute occasion.

Vendredi y 5 novembre. — Nous avons continué de descendre le fleuve jusqu'à deux heiires du matin ; alorsnous avons fait halte près d'un viU luge considérable, dont nous ne pouvons donner le nom avec certitude. Nos gens y débai^quèrent pour se reposer sous les branches des arbres et attendre la venue de notre canot , que nous n'a^ vions pas vu, sans doute à cause de la nuit. Nous étions loin d'êti'e à l'aise à bord , notrç canot .ne suffisant pas à contenir tout ce qu'on y avait entassé. Nous y étions pressés avec une douzaine de compagnons de route , un nombre considérable de chèvres, six esclaves, dont trois femmes , deux hommes et un joli enfant. Pas un de ces esclave^ ne semblait regretter son pays. Ils savaient pourtant bien qu'ils seraient vendus à la côte , et transportés dans des contrées étrangères, ïl n'y avait qu'une femme qui , pendant la nuit , criait et pleurait par accès ; mais c'était évidemment une douleur affectée et qui avait pour but de troubler ses compagnons dans Jeur malheur, et de donner de l'ennui à ses gardiens plutôt que de soulager ses angoisses. De

i44 l'esglayb.

temps à autres quelques vigoureux coups de poing d'uB des bateliers , assénés sur la tête de la misérable créature, la forçait au silence. Il était impossible aux esclaves de se coucher, faute de place : assis dans le fond du canot y péle-méle avec les chèvres , ils y dormaient profondément , quoique Peau , pénétrant à travers les crevasses , ou passant par dessus bords^ vînt continuellement battre leurs flancs nus. JLe petit.garçon , qui est envoyé en présent au i*oi de Bonny par le chef de Damuggou , n'e^t pas traité aussi rudement que les autres esclaves; ceux-ci, hommes et femmes, sont enchaînés durant le jour, et la nuit on leur ôte leurs fers. Ce sont des gens libres autrefois, mais qui, s'étant rendus coupables à Damuggou de quelques fautes légères, sont condamnés à un esclavage perpétuel et au bannissement.

Demain , il y aura marché dans le village près duquel nous avons fait halte, et plusieurs vastes canots, remplis de gens et de marchandises, sont eu panne à côté de nous , leurs maîtres se disposant à vaquer à leur négoce, dès que le matin paraîtra. D'autres arrivent continuelle-

ment de divers endroits pour mêmes affaires ,. de sorte que nous sommes actuellement (quatre, heures du matin) entourés d\ine grosse escadre

SÉPARATION DBS VOYAGEURS. 1 4^

de canots des naturels. Le nôtre , y compris Paskoe et son monéie, vient d'entrer dans la crique. C'est une barque lourde et grossièrement fabriquée , de beaucoup inférieure aux légers bateaux des naturels. Paskoe, à ce qu'il nous dit , a hélé grand nombre dé canots , les prenant pour celui où nous étions. Il est heureux ) et cela témoigne en faveur de la moralité de ces peuples , qu'il n'ait pas été arrêté.

La rivière , tout en faisant nombre de détours , a suivi aujourd'hui une direction Ouest-Sud- Ouest. Sa largeur variait d'un à quatre milles, et le courant était très-rapide. Les bords sont bas, marécageux , couverts d'épais taillis entremêlés de palmiers.

Nous avons essayé de prendre un*^u de repos; mais, n'y pouvant parvenir, à cinq heures, nous nous sommes levés , fatigués et engourdis; l'épaisse rosée qui était tombée nous avait com- .plètement transpercés. Au lever du soleil, dans le but d'encourager nés .gens , je les ai rejoints dans le vieux canot qui est chargé de tout notre bagage ; car, s'ils ne font pas plus d'efforts , il n'y aura pas moyen de marcher de conserve avec les hommes de Damuggou; et, si les nôtres restaient trop en arrière , ils pourraient fort bien se perdre. Comme le canot de mon frère peut

aisément me rattraper, je suis parti le premier, vers cinq heures, le laissait en arrière, lui et l'autre bateau plus léger.

Le village est fameux pour son huile de palmier. Il en produit en abondance , et leâ acheteurs de cette denrée sont nombreux. La rive était bordée de plusieurs centaines de naturels , en proie à Tirrésistible curiosité de voir un homme blanc; de sorte que, pour éviter des conséquences désagréables , les bateliers de mon frère , qui avaient passé leur temps à acheter des provisions , furent obligés , après n^on départ , de repousser le bord , et , entre sept et huit heures du matin , ils continuèrent , en suivant mes traces, de descendre la rivière.

J'avais laissé une malle et la cai^e de pharmacie dans le canot de moi^ frère , ainsi qu-une couple de fusils , dans le cas où il en aurait eu besoin^ et, très-empressé de poursuivre , j^étais parti sans déjeûner , ce dont mes gens se montraient peu satisfaits. Bientôt il§^ se plaignirent de fatigue et demandèrent leur repas. Je les eiur cour^geai de toutes mes forces, afin de pousser plus loin avant de nous arrêter; et prenant, moi-même la rame, je leur donnai l'exemple, ley.r chantant en même temps : « Rule ^ritanr nia ^ , et leur disant que , dans six ou sept jours,

ESCADRE JVfcG^E . 1 47

nous, atteindrions la inervet qu^alors je les rjé-^ compenserais largement. Cette promesse prOfduisit FefTet désiré , et nous poursuivîmes gaiement, bien qu'au fond je |ie pusse m'em pêcher de penser que les pauvres gens se plaignaient à juste titre.

A six heures, nous approchions d'un endroit où le Niger fait un brusque détour, et, le cou^ rant devenant très-rapide , nous fûmes emporta tés^ avant d'y avoir pris garde, dans des remous,^ ou tourbillons d'eau ^ dont nous eûmes toutes les peines du monde à nous tirer. Il ne s^en fallut de rien que notre canot ne fût mis en pièces contre le rivage , et que nous ne fus-r sions perdus. Ces dangers sont faciles à éviter en gardant le milieu du fleuve. Â sept heures ^ nous vîmes une petite rivière qui , venant de' l'Est ^ se jette dans le Niger, et dont les bords, comme ceux du fleuve même en cet endroit^ sont élevés et fertiles. Feu après^ bous obser^ vâmes une autre branche, delà même grandeur que l'affluent de l'Est, s'écartant à l'Ouest; et, à l'angle que sa rive droite iora\e avec celle du Niger ,.nous.remarquâmes un grand marché, que V&à me ait être Kirri; on ajouta que l'eau quji toulait à l'Ouest descendait jusqu'à JSenin. Uu grand nombre de canots étaient * amarrés à la

l4ft ATTAQUE ET PILLAGE.

plage ; ils paraissaient très-grands , et avaient des pavillons flottans au bout de longs bambous. Sans nous en inquiéter, nous passâmes, et, peu de temps après , environ soixante canots , remontant le fleuve, arrivèrent en vue. Us étaient grands , pleins d'hommes , et , de loin ^ faisaient un eâet très-agréable. Chacun d'eux portait trois longues tige§ de bambou, fixées à r^ivant, à l'arrière et au milieu de la bar* que, déployant dans l'air de larges pavillons. Eli avançant , je vis, sur plusieurs de ces bannières, les armoiries de la Grande-Bretagne; sur d'autres , à fonds blancs ^ ^e dessinaient des figures de jambes d'hommies, de ûhaises,'de tables^ de flacons, de verres, et toutes sortes d'emblèmes de ce genre. Les équipages étaient très- * nombreux et vêtus d'habits européens , à l'exception des pantalons. . '

Je me sentis ravi de joie à ce spectacle, surtout quand je distinguai nos vétemens et nos bannières-, et je me félicitai, certain que ces gens venaient de là côte ; mais, au premier canot dont je m'approchai , tous ces rêves joyeux s'évanouirent. Un grand et robuste drôle ^ d'une physionomie féroce , me fit signe de venir à lui. Us étaient, lui et ses gens, trop bien armés pour que je fusse tenté d'obéir. Je passai donc sans

ATTAQUE ET PILLAGE. l^g

y prendre garde ; mais , à l'instant , le son du tambour sô fit entendre , plusieurs hommes s'ali^ gnèrènt sur la plate-forme , et nous couchèrent en joue avec leurs fusils. Il n'y avait plus à recaler; fuir était impossible^ avec notre lourde barque carrée, et combattre cinquante canots de guerre, équipés chacun d'une quarantaine d'hommes, la plupart aussi biçn armés que nousmêmes, c'eût été prodiguer follement la vie de mes rameurs et la mienne. Indépendamment des mousquets, chaque canot avait une longue pièce de quatre ou de six , amarrée à sa proue , et l'équipage était abondamment pourvu de sabres et de piques d'abordage.

Nos bateaux s'approchèrent donc , côte à côte, et notre bagage prit, avec une effrayante rapidité , le chemin de la barque du noir. Ce mode de procéder était peu de mon goût : mon fusil était chargé de deux balles et de quatre chevrotines; je visai le chef; j'allais tirer sur lui: un moment de plus, et il payait son insolence de sa vie, quand trois de ses gens, s'élançant sur moi, arrachèrent mon fusil de mes mains, et en un moment, je fus dépouillé de mon habit et de mes souliers. Cependant , voyant d'autres coquins enlever la femme de Paskoe, je perdis,

dans ma colère, tout pouvoir sur moi-même:

l5o AFFAIRE DE KIRRI.

et résolu à vendre du moins ma vie aussi cher que possible, j'encourageai mes hqmmes à se défendre jusqu'au bout , à l'aide de leurs pagaïes. Je me jetai sur la femine de Paskoe ; aidé d'un de3 miens, je la tirai des griffes du noir. En même temps , Faskoe appliquait sa rame de bois de fer sur la tête du nègre , avec une telle énergie, qu^l l'envoya j tournoyant sur lui-même , tomber par dessus bord , et nous ne le vîmes plus*

Notre canot ayant été si complètement soulagé de notre bagage qui formait toute sa cargaison , nous avions un champ *de bataille suffisamment vaste ; et , débarrassés de notre adversaire, chacun de nous, pourvu d'une pagaïe*, était fermement résolu à couper en deux le premier coquin qui oserait essayer de nous aborder. Il n'y eut pas de tentative nouvelle , et comme aucun des autres canots n'avait paru disposé à intervenif , je conservais une faible espérance de trouver parmi eux quelques amis ; à tout événement j'étais déterminé à rejoindre les pillards qui m'avaient dépouillé , au marché vers lequel ils semblaient se diriger. Nous les suivîmes donc , aussi vite qu'il nous était possible. Mes hommes , maintenant que la fièvre du combat était refroidie, commençaient à pensera leur dénuement; tous leurs effets étaient partis,

AFFAIRE DE Kimt. iSl

^t , comme Us avaient perdu tout espoir de les retrouver ou de se veoger des voleurs, ils pleuraient de rage, et accumulaient les exécrations. Jcf les priai de se tranquilliser, et mis tout en oeuvre pour les calmet" , leur disant , que, si nous nous en tirions , et pouvions en sûreté arriver à la mer , Je leur paierais tout ce qu'ils avaient perdu*

Nous suivions toujours, d'aussi près qu'il nous était possible , le canot qui nous avait attaqués, quand quelques gens nous hélèrent d'une grande barque , qui , à ce que je découvris après , venait de la rivière du nouveau Calabar. L'un d'eux, qui paraissait avoir quelque impor*tance , me cria de toutes ses forces : « Ho , hé, homme blanc ! Français vous ? Anglais vous ? » ' — «Oui, oui,» répondis- je aussitôt.—- «Entrez ici dans mon canot, » dit-il. Â mesure qu'il parlait , nos barques s'approchaient rapidement : je pas»- ^ai dans la sienpe , et ir adjoignit trois de ses honames aux miens pour conduire plus vite mon bateau au marché. Ces gens me traitèrent avec bonté , et le chef qui m'avait appelé me donna un verre de rhum. Il y avait avec lui plusieui^s &mmes qui parurent prendre un yif intérêt à mon sort

Regardant alors autour de moi , j'aperçus

l5a DÉSASTBB DB JOHNXÂNDER.

mon frère , venant vers nous dans lé canot 3e Damuggoti , et le m^me misérable qui mi'avait pillé fut fe premier à se mettre à sa poursuite. Comme nous avions été séparés toute la mati^ née , et que les événemens que je viens de raconte!* ne concernent que moi , la narration suivante de mon frère mettra le lecteur au fait de ce qui lui était arrivé au moment où je le retrouvai , et du désastre qui s'ensuivit bientôt après.

« Richard laissa le village , près de deux heures avanlmoi, et par conséquent il avait beaucoup d'avance sur nous quand le canot de Damuggou , dans lequel j'étais resté , quitta le rivage. Désirant le rejoindre , car il n'avait pas de guide , mes hommes firent d'incroyables efforts pour regagner le temps perdu , et la rapidité avec laquelle nous fendions le fleuve était vraiment merveilleuse. ^

La matinée était* fraîche , sereine , délicieuse , et le soleil venait de sortir d'une masse de nuages sombres , bordés d'une frange de lumière argentée. Sur chaque rive, des collines, douces , à formes ondoyantes et couvertes de verdure, fuyaient les unes derrière les autres, et ça et là , variant leurs teintes claires, d'épais ombrages d'un ^ert fonce embellissaient le

DÉSASTRE DK JOHN LANDEft. l53

paysage. La surface uuie et transparente de la rivière , troublée seiJenient par le mouvement de nos pagaïes dans son cours doux , calmé et régulier , réfléchissait les sites endian** teurs qui lui servaient décadré, et nous voguions joyeusement vers cette mer si ardemment désirée. . , ,

Il y avait une lieure que nous avancions , lorsqu'un de nos hommes , qui se trouvait à la proue , crut découvrir , dans un canot^^ encore à une distance considérable , en avant de nous , une chèvre et un mouton que mon frère avait, le matin même, embarqués dans son bateau.

Tout doute étant levé quant à Fidentité des animaux , dans son esprit et celui de ses compagnons , car pour ma part j'avoue que ma vue était loin d'être assez perçante pour appuyer ou combattre leur conjecture, nous donnâmes la chasse au canot suspect. Mes bateliers rassemblèrent toutes leurs forces, et notre étroite barque fendit l'eau , comme une flèche fend l'air. Nous gagnions rapidement sur l'ennemi , et les gens du canot, soupççnnant nos intentions, filaient près du bord , s'efïbrçant de mainte-* nir leur avance ; et , tournant dans un bras du fleuve, qui descendait au Sud-Ouest, ils s'allèrent perdre au milieu d'une quantité de canottS ,

l54 DÉSASTRE DE JOHK LANDBR.

rangés le long d'un grand qnai ou place de marché , située sur la rive droit^

Gela ne ralentit point le courage de nos gens, et ne les détourna nullement de leur poursuite ; nous parvimmes à découvrir les fuyards dan$ leur i*etraite ; enfin, après grands d^ats et force menaces , les voleurs (car ils se trouvèrent tels) furent forcés de restituer la chèvre et le mouton ; ce qui m'inquiétait extrêmement, ce qu'il m'était impossible de m'expliquer, c'était comment mon frère pouvait s'être lai^é piller par deux hommes! Mon étonnèment devint extrême lorsque ^ en approchant du marché, j'aperçus de grands pavillons que je pris pour des pavillons européens, fixés au bout de longues perches, et se déployant au-dessus de presque tous les canots rangés près de la grève. Sur un examen plus attentif, je m'assurai que ce n'étaient que des imitations, mais faites avec une habileté et une exactitude peu communes. Les couleurs anglaises paraissaient les plus en faveur, et Ip drapeau des trois royaumes flottait de tous cotés. Ma première siirprise ne diminua pas , lorsque , en descendant à terre , je vis les gens du marché habillés à l'européenne ;- bien que , suivant la bizarre coutume des Africains qui ont quelques rapports habituels avec les nations civilisées de l'Occi-

Page 1