‹ Journal d'une expédition entreprise dans le but d'explorer le cours et lChapitre 40 sur 99 · EI · texte numérisé non relu

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REPRISE DV JOURNAL DE RICHARD LANDBR. l6l

diversion en notre faveur, je fis signe à ceux qui s'y trouvaient , et les saluai de la manière la plus airiîtalc ; mais leurs sauvages cœurs T'étaient accessibles à aucun sentiment d'humanité; ils ne connaissaient aucune des tendres émotions qui nous remuent quand un de nos semblables souffre et en appelle à nouSi Je doutai presque un moment que ce fussent des hommes ; iUne affreuse grimace enlaidit leurs traits grossiers €t hideux. Ils se moquèrent de moi, frappèrent des mains , et firent rouler leurs pouces sur un lugubre tambour ; alors , avec un rire de mépris haut et éclatant , les barbares plongèrent leurs pagaïes dans l'eau et poursuivirent leur route. C'était une cruelle mortification ; je demeurai confus , humilié ; il me sembl^ que mon cœur se resserrait epcore, et je ne fis pas de nouvelles tentatives. »

Voyant mon frère nager dans le fleuve et les autres s'attacher à ce qu'ils pouvaient saisir pour se sauver , je mis tout en usage pour obtenir, des hommes du canot où je me trouvais , qu'ils allassent à son aide. Mais toutes mes prières furent inutiles. Craignant que ceux qui se noyaient ne fissent chavirer la barque en s'y attachant , ou qu'elle ne fût surchargée par le nombre, ils se tinrent à l'écart, et abandonnèrent les mal-

i6:i j^PABATIF8 dVn PALAV^R.

heureux à leur sort. Les sentimens que j'éproa-> Tai alors ne se peuvent décrire : tout notre bagage était pillé ; je voyais mon frère perdre ses forces sans pouvoir lui porter secours.

Enfin , j'allais me jeter à l'eau lorsqu'il en fut retiré*

Les canots qui m'entouraient et le mien ^ se 4irigèreQt à la hâte^ vers une petite île de sa<ble , à peu de distance du marché ; et mon £rère y arriva bientôt après; les gens de Damuggou parurent ensuite , enfin , le chef et messager de Bouny ; tous ayant , ainsi que nous« perdu leurs propres effets , aussi bien que ceux de leurs maîtres. C'était une des conséquences de la confursion ; car, sans doute , si ces derniers avaient été reconnus, ils n'auraient pas été molestés. Nous fômes tous obligés de rester dans nos canots respectifs y ayant fort piteuse mine , et notice tris^ lesse s'âccroissant encore des qris et dés pleurs de nos bateliers et de ceux dé Damuggou^ auxquels mon frère et moi étions hors d'état de d<mner des consolations.

Après s'être arrêtés quelque temps près de cette île , les canots de guerre se formèrent en ligne et s'avancèrent vers la ville du marché^ dont nous avons déjà parlé, qui se nomme Kirri, et qui était vraisemblablement le lieu de leur

INCERTITUDE. l63

destination. Nous fûmes informés que l'on allait y tenir un palas^r ou conférenoe ^ pour prendre en considération notre affaire; et, vers les dix heures du matin , une multitude d'hommes dé^ barquèrent pour aller assister à cette espèce de conseil de guerre. Quant à nous, il ne nous fut pas permis d'aller à terre, mais on nous contraignit de rester dans les canots, la tête décou«verle, exposés à toute la chaleur d'un soleil brûlant.

Une personne , portant le costume mahométan , et qui , comme nous l'aj^qg^nlmes plus tard , était des environs de Funda , viiit à mous , et entreprit de relever notre courage, en nous disant^ qu'il ne fallait pas nous laisser abatti^e, que nous avions beaucoup d'amis dans le palaver, qui parleraient pour nouç; que tous ceux qui avaient rhâbit musulman et qui venaient de Funda, étaient de notre parti , sans compter un grand jQombre de femmes. Ces dernières, toutes habillées de soies de diverses couleurs , portaient à l'en tour des chevilles de larges anneaux d'ivoire, du poids de quatre à cinq livres, et des bracelets moins grands, mais du inéme genre. Environ vingt canots , pleins de gens , étaient arrivés de Damuggou et des villes voisines; et, apprenant commen); nous avions été traités , tous ces natu-

l64 DISPARUTIpIf d'effets.

rels s'étûieht aussi déclarés pour bous , de sorte que BOUS commencions à penser qu'il y avait quelque chance de salut , et cet espoir nous remontait.

Un peu avant midi , la rivière étant libre , plusieurs coups de fusil furent tirés , comme signal , pour appeler les canots au marché , afin que tous les naturels se pussent rendre au palaver. Bans une vive anxiété de connaître les résultats d'une discussion qui nous touchait si for-^ tement , et sans moyen de nous en informer , nous passâmes les heures en proie à toutes les angoisses de l'incertitude ; tantôt accueillant les plus sombt'es présages, tantôt livrés à toutes les illusions de l'espérance,

La chaleur du soleil , à laquelle noas étions exposés en plein, était excessive, et je n'avais pas même une chemiâe pour me protéger contre l'ardeur de sfes rayons. Je parvins à emprunter un vieil habit d'un des bateliers , qui parlait un peu anglais. Quelques-unes des femmes du marché s'approchèrent alors de notre barque, et nous regardant d'un air ému et apitoyé, tendirent les mains v^rs nous , comme pour nous dire : a Dieu vous a sauvé d'une mortiîruelle. » Elles se retirèrent , puis revinrent au bout de quelques minutes, apportant un régime de

msPARUTioN d'effets. i65

bananes , et des noix de cocos. C'était un cadeau précieux , que nous prîmes joyeusement , pour le diviser entre nous et nos gens.

A ce moment ^ un grand tumulte s'éleva dans le maixhé , et une perquisition commença à boi'd des divers canots^ pour y chercher nos effets; bien que la plus grande partie de ceux qui nous appartenaient fussent au fond de la rivière, on en retrouva quelques-uns, qui furent aussitôt portés à terre , et placés au milieu de la place du marché. Les Mallams vinrent alors nous inviter à descendre pour faire Finventaire de nos bagages , et déclarer si tout y était bien. A ma grande satisfaction, je reconnus de suite la caisse qui contenait nos livres et un des journaux de mon frère ; la boîte de pharmacie était auprès, mais toutes deux étaient remplies d'eau. Un grand sac de nmt de tapisserie , qui avait contenu nos vétemens , était ouvert et dévalisé; il n^y restait plus qu'une seule chemise, une paire de pantalons et un habit , plusieurs choses de valeur avaient disparu; mes journaux, à l'exception d'un livre de notes , où j'avais inscrit mes remarques depuis Rabba jusqu'ici , étaient perdus. U manquait quatre fusils, dont un avait appartenu à M. Park , quatre coutelas et deux pistolets ; neuf défenses d'éléphant , des

ni. II

l66 NOUVELLE TENTATIVE tm NLLAGE.

pltt$ belles tjue j'eusse vues dans le pays^ pnésens des rois de Wowou et de Bôussa ; quantité de plumes d'autruche ^ quelques belles peaux de léopard^ une grande variété de graines, tous nos boutons , nos cauris , nos aiguilles, si nécessaires comme monnaie <, pour acheter des provisions, tout cela avait disparu, et était , à ce que Von assurait, enfoui au fond de la rivière; les deux boîtes et le sac étaient tout ce qu'on avait pu retrouver.

On nous engagea à nous asseoir; à peine avions nous obéi, qu'on cercle se forma autour de noua, et on commença à nous interroger* Mais , tou<>àncoup, des clameurs , des cris et le cliquetis des armes ^ firent entendre ; la foule gênant feu au bruit, les hommes tirèrent leurs épées, et , nous laissant là , coururent à l'endroit d'où par«* taîent les sons» I^es pauvres femmes fuyaient de tous <!Ôtés, emportant leur petit avoir vers la rivière ; et , craignant nous-mêmes d'être foulés aux pieds, si nous restions plus long-temps as^ sis à la même place, nous nous joignîmes aux fugitives ; et tous , courant péle-^méle jusque dans l'eau, nous sautâmes dans les canots, les éloi^ gnant du rivage , de façon à nous mettre iiors d'atteinte. L'origine de cette échauffourée était la soif de pillage des gens d'Ëbœ. Voyant }a pe^

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tite quantité 46 nos effets , qu'on avait pu saisir dans leurs canots , étalés sur 1q marché , ils avaient fait une tentative désespérée pour les reprendre. Les naturels 9 presque tous de Kirri, armés d'épées , de dagues , de fusils , les at^ tendirent de pied ferme , et les sauvages habi* tans d'Eboe , déjoués dans leurs projets ^ se re* tirèrent k bord de- leurs canots, sans oser risquer l'attaque , bien que nous nous fussions attendus à être spectateurs d'une fiirieuse et sanglante mêlée. Le bruit, le vacarme, étaient efirayans et passaient toute description.

Ce fut^ après tout, une heureuse cil^con• stance pour nous^ car mon frère et moi, ayant sauté par hasard, dans le même canot.) nous nous trouY^nies réunis^ et,pendant un temps trop court , nous pûmes causer ensemble sans intei"* rupti/on^ Il me raconta alors tout ce qui lui était arrivé depuis le matin. Comme moi , il s'était trouvé au milieu du danger sans l'avoir prévu j et, n'appréhendant rien , il n'avait pris aucune pi?écaution pour éviter ces immenses canots , dont il ^dtnirait de loin les larges pavillons flottans. Au contraire, ces enseigna reroarqn^-r bl^s et qu'aucun de nous n'aveiit encore vues sur le fîiger ^ ex^îitère^t s» curiosité ^ sans évei^ 1er çn lui ni ^raint^ ni isoupçon.

l66 ASPECT DU PALAYBR.

Le palaver n'étant pas encore terminé ^ nous eûmes tout le loisir de contempler la scène qui nous entourait. Nous étions amarrés à peu de . distance de la rive. En face de nous était la place du marché , remplie d'une foule de peuple, rassemblé des contrées environnantes, et de diverses tribus. Une multitude d'hommes , à l'aspect sauvage , dont l'accent et les gestes étaient grossiers et terribles , et la physionomie féroce , étaient là , tenant entre leurs mains notre vie et notre liberté. Ils pouvaient nous condamner à l'esclavage et à la mort. Un soupçon , un ca-* price , suffisaient pour influencer leur détermination. Peut-être ils baissaient en nous une autre race ; ils espéraient peut-être une rançon ; mais pouvaient aussi craindre la vengeance et le châtiment, car nombre d'entre eux étaient venus des côtes, et une aventure comme la nôtre ne pouvait long-temps reSter secrète pour nos compatriotes. Une rangée sans fin de canots , portant les couleurs européennes , au bout de longues perches , garnissaient le quai. Plusieurs d'entre eux avaient jusqu'à trois pavilloQS , tous d'une immeiye grandeur , et bordés d'étoffes de t:oton bleu dentelées. Indépendamment de ces drapeaux et bannières , il y en avait des fori4es les plus étranges et les plus grotesques , dé-

ASPECT DU PALAVER. 1 69

ployaiit au vent des figures de bétes féroces^ des jambes d'hommes, desflacoïis de vin, dc^ verres et des emblèmes encore plus bizarres* Nous ne savons d'où ces barbares tirent ces pavillons ; mais on nous a appris que chaque horde a son enseigne particulière, que Ton ne déploie que lorisqu'il est question d'une entreprise de quel* que importance. Il y avait aussi des barques stationnées près d'une ile ou banc de sable , au milieu de la rivière,. Nous les supposions neutres ,^ leurs propriétaires n'ayant paru prendre aucune part aux affaires de la journée. Mais il se trouva parmi eux un petit nombre de prêtres mahométans, bien vétus^ qui, venant du Nord, étajient arrivés tard au marché;, ces derniers se montrèrent franchement nos amis* Us nous bénirent à plu-^ sieurs reprises , tenant les mains élevées , et s'é-^ criant : Alla sulUkee ( Dieu est roi ) ! Us ne s'en tinrent pas à de simples démonstrations de pitié et d'intérêt ; mais , comme nous le sûmes plus tard , jils 3e joignirent à l'assemblée , et parlèrent en notre faveur avec beaucoup dç chaldOr et d'énergie^ taxant ceux. qui nous avaient assaillis, de cruauté et de couardise , et proposant de leur faire couper la tête , sur lu place , comme juste punition de leur crime. Ce langage hardi pro* duisit un effet salutaire sur l'esprit des auditeurs.

1 70 OENEMBN9.

Tandis que les pères et les maris étaient sur le rivage^ la garde des canots était confiée aux enfans et aux femmes , qui nous firent de petits présens de bananes et de noix de cocos. Ce fut^ ce jour-là , notre unique nourriture. Tous les naturels portaient aux jambes et aux bras de grands anneaux d'ivoire , qui avaient au moins un pouce d'épaisseur, sur six de largeur^ ces ornemens étaient si lourds et si incommodes , que les femmes ne pouvaient faire un pas sans choquer les uns contre les autres ces malencontreux anneaux ; leur marche gauche et gênée leur donnait la tournure ia plus disgracieuse du monde. Elles ataient aussi le eou et le seiti char* gés de rangs de coraux, et d^autres graines et oiiîiemens. Le reste du costume consistât en un morceau d'étoffe de coton brochée , ceignant la taille et descendant à mi*jambe.

Vers trois heures de l'après-midi ^ on nous a fait retourner a la petite île dont nous étions venus; puis, le coucher du soleil étant le signal de là fin du conseil , on nous a de nouveau fait revenir au maixhé. Toute la journée s'était pasl^éeen discussionset délibéra tiolis à notre sujet; et, le cœur palpitant d'anxiété, nous avons écouté la résolution définitive, expiimrée à-peu-près dans lès termes suivans : « En l'absence du roi

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