CHAPITRE XXVII
Discipline. — Fraler in loco partait». — Doctrine el règle de conduite des Circassiens i|uaot au divorce. — Le chevalier deMai igny. — Nobles circassiens. — Chasse au lièvre. — Température d’hiver. — Étiquette de mariage. — Le comte Potocki. — Noms circassiens du Kûhan et de l'Elbrùz. — Étymologies. — M. Klaproth. — Géologie. — Gratitude. — Assassinat. — Biographie de Séfir Bey. — Deuil circassien. — Taciturnité imposée par l’étiquette .
Âghsmug , 1 1 janvier 1839. — Je viens d’avoir une affluence de visiteurs, de qui j’ai appris que la procédure contre les espions et les voleurs est enfin commencée. La même nouvelle m’a été confirmée par mon hôte, qui est allé passer plusieurs jours parmi les tamalas, et qui en est revenu aujourd’hui. Déjà sur la Khabl quelques-uns des hameaux dos malfaiteurs ont été brilles ; el j’apprends avec peine que l’un d’eux, que je connaissaisjpour un des plus braves guerriers de cette partie du pays, l’a quitté en) conséquence des poursuites dirigées contre lui, et qu’il est parti pour le Témigùï. On s’attend à ce que le nombre des sentences soit grand, tant à l’égard des voleurs qu’à l’égard des traîtres; et sous ce dernier nom je comprends ceux qui vont voir les Russes en secret, ce que beaucoup ont fait lors de la dernière invasion, non, à ce que l’on croit, dans le dessein de trahir le pays, mais pour se faire bien venir et empêcher que l’ennemi ne détruise leurs hameaux et leurs possessions. Ces sortes de visites, et les autres especes de trahisons, sont punies, selon leur caractère, d’une amende qui varie depuis six boeufs jusqu’à deux cents , do l’incendie du hameau, et de la confiscation de ce que possède le coupable. La peine de mort et la vente des enfants ne sont appliquées que dans le cas de récidive et d’endurcissement. Les enfants sont pris et vendus, de peur qu’ils ne nourrissent
des projets de vongcance que pins lard ils mettraient à exécution.
La conversation que j’ai eue avec mes visiteurs, qui étaient en chemin pour le conseil judiciaire, a roulé principalement sur le vol et sur les moyens que je recommandais pour arriver plus promptement à sa suppression. Hasesch, le plus âgé d’entre eux, paraissait prévoir de grandes difficultés quant à présent; non pas tant par la résistance que l’on peut avoir à craindre , que parce qu’il est possible qu’ils se privent par là de l’aide de leurs plus braves guerriers! Je leur ai conseillé de n’en pas moins persévérer, attendu que le mal — barrière absolue à l’amélioration progressive du pays — doit à tout prix être extirpé, et que les difficultés qu’ils auraient à surmonter, difficultés qui ne sont que le fruit naturel d'une tolérance de plusieurs siècles et même des applaudissements donnés à la pratique que l’on cherche maintenant à supprimer, ne devaient pas leur faire désespérer d’y réussir.
J’ai eu un curieux exemple du respect dont le frère aîné est l’objet. 11 y a ici deux frères ; la femme de l’ainé est d’une humeur quelque peu difficile, et aspire à tout gouverner, 1. s choses et les personnes, même son commode et faible seigneur et maître. Aussi a-t-elle la haute main sur le hameau, et dispose-t-elle à son gré des choses d’usage courant, et cela de telle sorte que tandis qu’clle-méme est pourvue en abondance de beaux habits, de matelas et de couvertures, la femme du frère cadet est à peine couverte autant que l’exige la décence, qu’il lui faut coucher sur une natte, et que pour toute couverture pendant la nuit elle n’a que des peaux de mouton. Luca, qui a le sentiment de la justice (en cas de séparation tout doit être également partagéentre les frères), a reproché à la mégère l’étal dans lequel elle laissait sa belle-sœur, ajoutant que je l'avais prise pour une esclave : mais tout a été inutile. Il s’en est alors pris au plus jeune frère. — Que voulezvous que j’y fasse? a répondu celui-ci. Vardan est comme
EK CIRC ASSIE.
mon père, cl il aérait bon leux à moi de lui faire des remon- I rances; il voit notre situation, et il peut l'améliorer ou non selon qu’il le juge convenable! Néanmoins cette soumission n’est qu’un faible aperçu de ce que ce respect filial a obtenu de lui ; car sa femme actuelle est la seconde, et il consentit dans le temps à ce que la première, la mère de miss Paak, fût renvoyée à scs parents, parce qu’elle regimbait sous la tyrannie de la mégère! Elle se remaria peu de temps après, et elle a plusieurs enfants dans le voisinage. On peut voir par cet exemple que le divorce est chose facile. Et de fait , le seul empêchement qu’on y ait mis — là ou l’affection manque
— est la perte de la moitié de ce qui a été payé pour la femme lors du mariage, dans le cas où c’est le mari qui renvoie celle-ci ; si elle s’en va de son propre consentement et qu’elle soit reçue dans sa famille, ses parents sont tenus ou de la rendre si elle est réclamée, ou de restituer la totalité du prix payé pour elle, ou même beaucoup plus. Le premier de ces deux cas n’est nullement rare chez les hommes assez riches pour sc passer leurs fantaisies.
Le frère aîné dans ce hameau prend généralement ses repas après mon drogman et ceux qui mangent après moi, le plus jeune et l’esclave russe servant; ce qui reste est alors porté à la cuisine, où les deux derniers le mangent ensemble,
— de même qu’ils travaillent en commun. Une telle manière de traiter un esclave sorti des rangs des ennemis acharnés de ce pays peut ne pas être à l’unisson des usages de la civilisation, selon la manière de voir du classique chevalier de Marigny et Boccaccini ; mais elle semble s’accorder avec les plus simples inspirations de l’humanité. Et ici je suis tenté de montrer ce qui a provoqué cette observation.
Dans la première édition de son livre (1) M. de Marigny
(I) L’ouvrage deM. de Marigny [Voyage dans le pays des Tcherkesses ), imprimé à Bruxelles en 1821 , était devenu d’une extrême rareté, par suite d’un accident qui avait détruit une grande partie de l’édition ;
rapporte un discours (supprimé dans la seconde) que lui lint un noble avec lequel il dina à Ghélcndjik, et qtii, parmi nombre de compliments et d’expressions obligeantes qu’il lui adressa comme Français, lui dit des Russes : « Je les ai vus à Anapa, au Boghaz et à Yekaterinodar , mais j’ai trouvé en eux des gens qui nous dédaignaient parce qu’ils sont plus riches que nous, et qui méprisent nos usages autant que nous méprisons les leurs; des gens hautains et insolents avec nous dans leurs murailles, presque comme si vous avions été des Tdlarsj des gens enfin qu’il m’a été impossible d’estimer. » A ces remarques qui paraissent raisonnables le chevalier ajoute celte observation peu polie ; « Il esta remarquer que ce sauvage ne méprisait dans les Russes que les usages qui résultent de la civilisation. » Comme les Circassiens tiennent généralement les Tâtars en haute estime, cette phrase — « comme si nous avions été des Tàtars » — doit , si le noble l’a employée, avoir voulu exprimer le mépris avec lequel il avait vu que les Russes traitaient ces peuples.
M. de Marigny est digne de foi pour ce qu’il a tu ; mais ses inductions sunt quelquefois inexactes, et les renseignements qu’il rapporte d’après d’autres, ainsi que ses observations générales, le sont encore plus. Il représente le sol comme « généralement inculte, quoique partout bon et fertile, et bien qu’une grande partie du pays soit couverte d’immenses forêts. » A cet égard j’ai à faire remarquer que le grain étant depuis longtemps le principal aliment du peuple, ou pour mieux dire à peu près l’unique aliment du plus grand nombre, il est à présumer que sa culture a toujours été en proportion de la consommation des habitants. Il aurait été inutile d’en cultiver davantage , attendu qu’à l’exception d’Anapa il n’y a jamais eu d’écoulement un peucon-
M. Klaprolh l’a fait réimprimer en 1820, à la suite de sa réimpression du voyage du comte Potocki dans les steppes d’Astrakhan et du Caucase, 1. 1, p. 114. ( Trad .)
EN UREASSIE.
sidèraldc puur le surplus. Quant aux forêts, il n’rùt pas été
plus à propos de les abattre, puisqu'on certaines localités elles constituent une des principales défenses militaires de la contrée, ctque les jeunes pousses fournissenlla uourriturequi profite le mieux aux chèvres, — principal bétail du pajs. A cette üu on entretient des jeunes bois à la croissance convenable là où il est nécessaire.
Poursuivant son examen, AI. de Marigny ajoute : « Les Circassiens offrent aujourd’hui le spectacle étonnant d’une population libre qui s’est toujours conservée dans l’état primitif de toutes les sociétés, quoique entourée de nations plus civilisées. » Si par civilisation il entend parler de la centralisation et de la combinaison de la puissance et des ressources d’un pa}s sous un seul chef, ce qui inet les nations à même d’élever de grandes cités, de construire des flottes et d’organiser des armées permanentes, il faut convenir eu effet que les Circassiens sont restés eu arrière de leurs voisins ; mais leur sagesse en cela est justifiée par la liberté même qu'ils ont su conserver, et plus encore par l’iudépcndancc qu’ils ont gardée. Et ce résultat n’est pas dù au hasard ; car, disent-ils souvent, si, à l’exemple de uos voisins, nous avions confié notre pouvoir à des chefs, ils auraient pu nous livrer à la Russie, comme les Kabardans et les Azras, — et l’on peut ajouter comme les Géorgiens. Si, d’un autre cùté, il entend par civilisation une plus grande somme de bonheur et de bien-être pour les masses, je ne sache pas jusqu'à présent qu’a cet égard les Circassiens, comparés dans leur ensemble aux populations qui les entourent, — aux Russes et à leurs dépendants, — aux Turkomaos de Rokhara et aux tribus qui leur obéissent, — aux Géorgiens, aux Persans et aux Turks, — aient a regretter en quoi que ce soit d’être restés fidèlement attachés à leurs institutions primitives. De toutes ces populations, les dernières sont celles chez lesquelles s’est le plus complètement développé « le bonheur du plus grand H. 10
JOURNAL D UNI: RESIDF.NCF.
nombre » (pour éviter l’équivoque du mol civilisation) ; et cependant les Circassiens n’ont sous ce rapport, le seul digne de considération, rien que je sache à apprendre d’eux. Le commerce qui a amélioré la condition des Turks et des Russes serait également venu en partage aux Circassiens sans les empêchements occasionnés par les guerres auxquelles la Russie a donné naissance.
Il m’a été dit par le vieux Sùbasch qu’une lutte acharnée éclata il y a environ deux siècles entre les hommes libres et les nobles de la Circassie, et que le pouvoir de ces derniers, qui étaient alors beaucoup plus nombreux et dont chaque famille avait sous sa dépendance une famille de thfokwatls, avait alors pour la première fois été sérieusement affaibli. l’Ius tard le mahométisme le réduisit encore. La régénération de ce pouvoir déchu, et la réduction à une égalité servile de tout ce qui est au-dessous, ont été positivement promises par les Russes aux individus de cette classe, dans le cas où ils réussiraient à établir leur domination sur le pays. Bien que la liberté dont on y jouit maintenant semble ainsi avoir été arrachée des mains des nobles, le respect et les marques de préséance qu’on leur a conservés prouvent assez, du reste, qu’on n’a contre eux aucun sentiment d’animosité; et l’expression ordinaire chez les Circassiens pour désigner quelque chose de poli et d’élégant est vorkhi khabsé, « à la manière des nobles. »
Ces nobles n’étant pas les chefs d’un clan, comme parmi nos Celtes, mais bien une race distincte, comme ceux d'Angleterre; et, de même que la généralité de ceux-ci, les vorks se glorifiant d’une extraction étrangère , arabe ou de Kriméc (surtout arabe) , il me parait probable que de même qu’en Angleterre leurs ancêtres étaient les chefs d’une population conquérante, et que le vorkhi khabsé a pu découler de la même source, la noble source sarrasine, que la galanterie chevaleresque de l’Europe. Le paiu et le sel, gagesde l’hospi-
(alite parmi les Arabes, sont ici très-souvent ce qu'on offre d'abord aux voyageurs.
Le 5 , mon hôte me conduisit à une chasse au lièvre ; nous
avions eu de nouveau de la neige à hauteur de genou, après un dégel de deux jours qui avait fait presque entièrement fondre celle qui était tombée précédemment. Nous n'avions ni fusils ni autres armes; seulement Vardan s’était muni en chemin d’une longue baguette, de même que d’autres chasseurs qui nous rejoignirent à pied avec deux ou (rois chiens de basse-cour. Ces derniers, au surplus, nous servirent aussi peu que nos baguettes ou nos chevaux ; car la neige ne se trouva pas tellement épaisse que les lièvres que nous faisions lever ne pussent aisément bondir et nous échapper. Comme il y a ici peu de bons chiens dressés à celte chasse , et que le tir au petit plomb est inconnu, il n’est pas surprenant qu’il se tue peu de lièvres, d’oiseaux cl autre menu gibier.
14 . — L’hiver dernier, le thermomètre Fahrenheit était descendu , à l’époque où nous sommes, à 48° au-dessous du point de congélation, et la moyenne de la première quinzaine de janvier fut de 33 4/7 minus; tandis que cette année le plus bas point a été de 30° au-dessous de zéro, et que la moyenne de la première quinzainede l’année a été de 32° 5|7 plus.
Au lieu d’aller, comme les autres années, hiverner à Slavropol, l’armée russcest, dit-on, restée à Tchernomor, près de Yekaleriuodar, afin d’élre à proximité pour revenir de bonne heure au printemps.
En attendant, et pour occuper les ennuis de mon loisir forcé, qu’il me soit permis de me livrer à quelques nouvelles observations critiques, — bien que je puisse craindre que mes élucubrations ne gardent quelque chose de la source d’ou elles découlent. Mais d’abord il faut consigner ici, de peur qu'elles n’échappent à ma mémoire, quelques particularités relatives à l’étiquette du mariage qui m’ont été rappor-
JOURNAL o’tJNE RÉSIDENCE
térs comine empêchant mademoiselle Dissepli de terminer ce qu’elle a entrepris pour moi. Il y a quelques jours son frère amena sa femme chez lui , après avoir au préalable obtenu de moi et de plusieurs autres amis quelques présents destinés à être donnés aux parents de la jeune fille, comme arrhes du payement complet qui doit leur être fait plus tard. Aujourd’hui miss Paah, ainsi que toutes les autres jeunes femmes parentes de la famille, mariées ou non , est allée, chargée de galettes et de bonbons , rendre ses devoirs à la mariée. Celleci, jusqu’à l’époque de la fête du mariage, laquelle a généralement lieu dix ou quinze jours, et même un mois après sa sortie de chez ses parents, ne doit pas se montrer hors de sa chambre, où elle reste assise pour recevoir en cérémonie les félicitations des femmes qui viennent la voir; et comme il serait peu conforme au décorum qu’elle parlât beaucoup dans ce long intervalle, il faut que sa belle sœur, miss Dissepli, reste près d’elle dans sa chambre et fasse pour elle les réponses convenables. Pendant ce temps aussi le malheureux marié est censé ne pas avoir de communication avec sa femme, et les visites qu’il lui rend (à la dérobée, bien entendu’, doivent avoir lieu sous le manteau de la nuit. Il est même banui de la société de ses propres parents jusqu'à la fête du mariage, où il leur fait présent d’un bouvillon, d’un mouton ou d'une chèvre pour le repas, et où il obtient d’eux , après leur avoir baisé les mains, la permission de rendre visite à sa femme; ce que, toutefois, il ne doit encore faire que de nuit. A la naissance du premier fils , et souvent à celle des suivants, la fête se répète; mais jamais, je le dis à regret, à la naissance des filles. De plusieurs années le jeune mari ne doit être vu avec ses enfants, ni même parlér à scs parents pendant que les enfants sont près d’eux. Ce qui précède constitue l'étiquette commune à toutes les classes ; mais les derniers points n’en sont eu général strictement observés que par les torks et par les pchSs. Ce sont eux aussi qui
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généralement se conforment à l’usage de placer leurs enfants (surtout les garçons), immédiatement après leur naissance ou peu de temps après, chacun séparément, aux soins d’uu atalik , et cela pour huit, dix ou douze ans. C’est ce que font aussi quelques-uns des thfokwath les plus riches et les plus influents; au lieu que dans les autres classes on préfère garder les enfants chez soi jusqu’à ce qu’ils soient en âge de se rendre utiles. Jadis, comme le dit Potocki, l’atalik était assujetti à avoir les oreilles coupées à la mort de son pkhûr ou pupille ; mais depuis longtemps cet usage a entièrement cessé.
C’est Voltaire, je crois, qui a dit — et moins que personne ii avait droit de le dire : — « Je inc méfie de quiconque se pique d’esprit. » Dans un voyageur, en tout cas, ce défaut e»t un faible dangereux , et Potocki me parait en trahir de loris symptômes. Dans un chapitre, par exemple, il représente la balance des pouvoirs dans le Caucase comme embarrassée d’autant d’intérôls divers que celle de l’Europe à l’époque du traité de Weslphalie, et ces intérêts comme encore plus versatiles. « Mais il n’en est pas moins vrai que tout cela est soumis à un véritable droit public, ajoute- t-il, et qu’il n’y manque que des Grotius et des Puffcndorf pour mettre en œuvre d’aussi beaux matériaux. » Dans un autre chapitre , néanmoins, aprèsavoir fait allusion aux assemblées générales ou dafez (qu’il nomme pok ), il dit : « Mais ces assemblées n'ont lieu que lorsque la Russie a quelques propositions à faire; car, pour l’intérieur, la véritable constitution est positivement ce qu’on a appelé en Allemagne faust-rechl (le droit du poing). » Un écrivain qui dit ainsi blanc et noir sur les choses qu’il aurait dû peser avec le plus de soin et représenter le plus fidèlement (1) , mérite
(G O» aurait pu supposer qu’en employant cette expression, faustrccht, le comte faisait allusion à la forme légale des procédures de l’empire germanique , laquelle était analogue au potse comitalu* des
de perdre toute confiance rien que par ses contradictions ; mais j'ai contre lui un autre témoignage , celui d'hommes âgés et respectables qui ont connu les Kabardans personnellement et d'une manière intime tant avant qu’après la courte visite de Potocki sur leur frontière, Chamuz entre autres , ainsi que plusieurs autres vieillards de la véracité la moins contestable et de l'esprit le plus judicieux. Pendant douze ans, vers l’époque à laquelle remonte le voyage de Potocki (1), Chamuz alla tous les ans dans celte province pour y prendre part à la guerre contre les Russes. D’après ces divers témoignages, que j’ai soigneusement pesés et comparés, je suis en droit de nier que le faust-recht ( dans le sens qu’y attache Potocki) ait jqmais été de mémoire d’homme la constitution du pays, ou même qu’il y ait régné à un degré quelconque; que ni les princes de la Kabarda ni ceux d’aucune autre province changeassent l'emplacement de leurs villages ou hameaux (comme le prétend Potocki ) tous les quatre ou cinq ans, ni même qu'en général ils changeassent jamais de demeure, à cause de leurs querelles entre voisins , de la formation de nouvelles alliances, ou par tout autre motif (2); que les Àbazcs (Abazaks) aient jamais réclamé la protection des Russes contre les princes de la Kabarda, ni qu'ils aient demandé à être transférés sur un autre territoire, pour celte raison ni pour aucune autre ; enfin , que les gens du Chapsuk ou de toute autre province aient jamais permis que leurs enfants fussent vendus aux Arméniens ni à quiconque trafiquait en Russie, et que par conséquent les vingt enfants des deux sexes que le comte vit dans la possession d'un Arménien, lequel préicudait les avoir achetés de ce côté-ci du
fraternités circassiennes; mais la phrase française par laquelle il explique entre parenthèses ce qu’il a voulu dire, interdit celte supposition.
(i) 1707. ( Trad .)
( 7 ) Pallas avait neanmoins fait la même remarque. — Voyages dans les gouvernements méridionaux de l’empire de Jiussie , dans les années 1703 et Ot. T. I, in-i°, p. 431; trad. française. {Trad.,
EN CIRC ASSIS
Kùban , avaient dù être ou volés ou capturés par les Russes, ce qui est encore aujourd’hui parmi eux d’un usage constant. Potocki dit, par parenthèse, que parmi ces esclaves Circassiens était un jeune homme de la source de la Laba , un sujet de Bczleni (le Bcsni , qui est habité par de purs Circassiens); que la langue qu’il parlait ressemblait à celle de l’Altc-Kcssck (qu’habitent aussi des Circassiens), et que cependant personne ne le comprenait ni ne connaissait sa nation! Il est peu étonnant, au surplus, que l’aimable comte ait transcrit des fables, attendu que scs renseignements lui étaient fournis par des Arméniens (qui de ce côté du Caucase sont tous dans les intérêts de la Russie, leur fortune dérivant du commerce qu’ils font avec elle) pendant qu’il demeurait chez eux à kizliar; par des natifs du pays également amis des Russes et qu’ici on a toujours rangés au nombre des traîtres ; enfin par des officiers russes, qui voyaient en lui un écrivain par le moyen duquel ils pouvaient espérer de pro nager en Europe leurs fausses notions et leurs erreurs systématiques.
Comme ces observations s’appliquent avec une égale force à tous les autres auteurs qui ont écrit sur ce pays, on ne doit recevoir absolument que ce qu’ils ont vu comme témoignages relatifs à scs habitants.
Dans le cas oii mes compatriotes viendraient par la suite à voyager ici par curiosité, il est peut-être bon qu ils connaissent l’appellation commune (le deux objets d’intérêt capital .
la plus grande rivière et la plus haute montagne de cette
contrée. Les noms appliqués parmi nous à ces deux accidents géographiques — Kùban et Elbrùz — leur sont donnés par les Turks, par les Noghaïs ou par d’autres de ces races, et nombre de Circassiens ne les connaissent même pas. Le nom circassicn du Kùban est PchtzÇi'), et celui de 1 Elbruz cal
(i) Nom qui semblerait dériver du mot Ichcrkessc pse , psi, ou psi : , eau ou rivière, et qui signifierait ainsi la ïtiiièrc pai excellence, f/iod.j
Noghaï Bûskha, « montagne des Noghaïs, » ce qui semble indiquer que ce peuple fut autrefois maître de celle partie du pays (1). Il est bon de se rappeler aussi que Tcherkesse (que Klaprolh dit signifier coupeur de chemin, ou brigand, bien que je n’aie pu rencontrer personne qui eût connaissance d’une telle étymologie), est de même un nom turk ; celui que les habitants eux-mêmes donnent à toute la race, depuis la limite orientale de la Grande Kabarda jusqu'au district de Vardan sur la côte est Adighè. Une autre appellation, quoique d’un usage moins commun , est Agûdjipse. Y a-t-il quelque distinction entre ces deux appellations nationales? c’est ce que je n’ai pu encore apprendre. Je crois que la dernière s’applique à ceux qui parlent un dialecte de la langue des Adigliés Ce mot Agrtdjipse me rappelle à l’esprit nos Gipsies lombes de la lune (2) ; mais je laisse à d’autres la tâche de suivre les traces de ce dernier peuple jusqu’au Caucase, ou celle de tous les deux jusqu’au Nil, et celle de trouver aussi l'origine de l'appellation cireassiennc de l’Être suprême, Ta — [ Ta Sliklio, le Grand Dieu). Le mot en usage chez les Milzjéghis, grande race établie dans 1rs montagnes du sud est, Da ou Pari, semblerait être une altération du même mot, ou réei-
(1) Ou sait par Reineggs, par Pallas et par d'autres auteurs, nonseulement que les Noghaïs ont occupé les vallées voisines de l’Elbniz, niais encore que plusieurs de leurs tribus y sont restées depuis que le gros de la race a passé le Kùhan. ( Traduct ;
(2) On sait que Gipsies est le nom sous lequel on désigne, en Angleterre et en Écosse, ces tribus errantes, connues ailleurs sous le nom d’Égypliens, de Bohémiens, de Zinganes, etc., etc. On se rappelle ici involontairement la colonie égyptienne que, selon Hérodote, Sésoslris laissa enColchide. Je regrette de ne pas avoir sous les veux en ce moment un opuscule où feu M. klaprotb a posé quelques jalons propres h diriger dans la solution du problème soulevé ici; je veux parler de sa Lettre à M. Cliuwpollion le jeune sur r affinité (lu cophtc arec les Inuquet < du iionl de t'.-tsic ri du nord est de l'Jiurope , iss.i. — ('ouf. le Tableau du ('aurate , du même auteur, |S27, p. s ,-t il. [Trnd ]
EM CIRCASSIE
proquement. Le mol persan csl Khodu ; mais faire venir le premier de celui-là me paraît une dérivation forcée, d'autant plus que l’un n’est que la syllabe finale de l’autre, au lieu de la syllabe initiale — beaucoup moins sujette à être retranchée — qui s’est conservée en anglais, en allemand et dans d'autres idiomes (1). La dérivation la plus probable, après tout, parai t être celle qui fera venir le mot Ta de la même racine que Taût, qui, selon l’allas, signifie encore aujourd’hui Dieu chez les adorateurs du feu au voisinage de Bakù. On peut faire remarquer en passant que la conservation de ce terme God — un des nombreux témoignagesde l’origine orienlaledes langues teutones — semble offrir une forte preuve que les Teutons (2), au milieu des longues migrations de leur race et des modifications ou des transformations de leurs idées reli*gieuses, ont toujours du moins conservé le souvenir de cet Etre Suprême que leurs pères avaient adoré en Orient ; autrement, lors de la promulgation du christianisme parmi eux, comment se ferait-il que les termes hébreu, grec ou latin, si différents du God saxon, eussent été rendus par ce dernier? H se peut que d’autres aient déjà fait avant moi cette observation, ce qu'en tout cas j’ignore.
Mais je m'aperçois que salis y prendre garde j’ai monté mon dada; qu’il me soit cependant permis de dire, en mettant pied à terre, que j’ai trouvé ici une tradition semblable à celle qu'a mentionnée Potocki, — à savoir, que les Lesghis (nommés ici Kokhans ) viennent originairement de l’Afghanistan. Klaprolh dit que c’est une fable dont l’origine
(1) Anglais God , allemand Goll , etc., etc. (Trad.)
(2) l\e se peul-il pas que ce mal ait été originairement Taillons, et que son premier sens ait été de désigner le culte religieux de ceux à qui on l'appliquait , sectateurs de Taût ' ?
* Me serait-il pas plus naturel de rapprocher le nom des Teutons, J'eutsch, de celui de Tdt (d’où dérive Tailfik ), sous lequel U généralité tir- pnptda! ions persanes csl désignée par lrsTurks orientaux? ( 7/ tulncl .)
IbA
remonte aux Arméniens, d’après la difficulté qu’ils ont à prononcer la lettre l du mot Alban : en tout cas la fable serait là ; car celte prétendue difficulté n'existe pas(1).
Il peut être intéressant aussi pour des voyageurs futurs de savoir que dans le Bakhan (it), non loin de celte vallée, des masses considérables de soufre natif ont été trouvées après des crues (une de ces masses avait près d’un pied de diamètre); et que plus loin vers le nord-est, sur les confins de la plaine de l’Adugbûm, il existe un monticule circulaire dont le sommet présente un enfoncement, et sur lequel on a trouvé de la pierre ponce, ce que je puis assurer comme l’ayant vu.
17. — Pendant les vingt-quatre heures qui ont précédé la soirée d’hier nous avons eu de violentes rafales du sud-est accompagnées de torrents de pluie. Cette pluie, descendant de la colline au bas de laquelle est notre maison, a miné le mur (comme la chose était déjà arrivée auparavant) près de la tête de mon divan, et s’est frayé un passage à travers le plancher, obligeant un jeune noble qui y était couché sans rien autre chose sous lui qu’une natte, comme font généralement les jeunes gens, de quitter la place et de venir s’établir au coin du feu.
— Quand nous faisions la guerre sur le Psadùg, tous les Agùdjipsis nous aidaient, me disait le père de ce jeune homme, appartenant à la fraternité de Tchèpako. Lui ayant demandé ce que signifiait ce terme, il m’a répondu qu’il cn-
(1) M. Klaprolh peut avoir pris celle idée des Turks , qui ont en certains cas une prononciation toute particulière de la lettre l, et qu’il est très-difficile à d’autres d’acquérir *.
(2) Une des branches supérieures qui contribuent à former l’Adughilm, affilient gauche du lias Ruban. ( Trad .)
* M • Klaprolh ( notes sur le Cojage du comte Potocki dans les steppes - d’ slstrakhan et du Caucase , p. io4, n. i) n’a fait celle remarque que d'après Iteineggs, Description du Caucase, trad. angl. T. I, p. iRs. Je cite la traduction anglaise du voyage de Rcinrggs , n’ayant pas l’original sous les yeux. ( Tradnct .)
F.N CIRCASSIE
tendait par là les habitants du Notouhatch, du Chapsuk et de l’Abazak, qne certaines particularités de langage distinguent du reste des Adighês qui habitent à l’est de la frontière de Chapsuk.
18 . — Dire seulement que les attentions par lesquelles les habitants' me témoignent leur gratitude du séjour prolongé que je fais chez eux sont grandes , c’est leur en montrer peu moi-même, en indiquant ainsi d’une manière vague leurs sentiments à mon égard, au lieu d’en rapporter des exemples qui permettent, espèce de thermomètre moral, d’en apprécier exactement l’intensité. Un homme de la classe la plus pauvre vint trouver mon hôte l’autre jour, à la seule fin, lui dil-il , de lui exprimer le profond sentiment de gratitude qui lui était dû pour m’avoir gardé si longtemps dans son hameau. Cette démarche m’ayant été rapportée par mon drogman, qui s’y trouvait présent, je pensai que ce n’élait que le préliminaire d’une visite intéressée, soit pour se faire bien venir de moi, soit peut-être pour demander quelque chose. Mais je fus agréablement détrompé; car cet homme repartit sans même m’avoir vu. Miss Disscpli m’a donné tout récemment une autre preuve du même sentiment. Une personne qui me sert ici, étant allée lui porter du drap que je voulais faire teindre. In trouva livrée au plus grand chagrin, versant des flots de larmes et protestant qu’il lui avait été impossible de rien faire depuis quelques jours; et tout cela parce que quelqu’un loi avait dit que j’étais fort en colère de ce qu’elle avait négligé ce dont je l’avais chargée et m’avait pris de mon galon d’argent ; ce qu’avec de nouveaux flots de larmes elle protesta être incapable de faire, attendu que son seul motif en se chargeant de mon ouvrage avait été de montrer qu’elle prenait sa part dans la gratitude générale, et de se procurer la distinction d’avoir travaillé pour un homme tel que moi ! J’envoyai aussitôt mon drogman la consoler et démentir le rapport de son obligeant ami . dont elle refusa cependant de
15G JOUIUVU. nu K F. bksidfkcr
donner li* nom. Ces exemples pris dans les entrailles mêmes «le cette société me plaisent davantage que ce qui s fr montre à la surface.
19. — Le 13, j’appris que deux Circassiens avaient été trouvés assassinés dans une forêt de la vallée de Semez , — j’en fus alarmé, le meurtre secret étant un ciimc auquel jusqu’à présent les Circassiens paraissaient entièrement étrangers. On a en effet découvert depuis que le meurtre avait été commis par deux Russes, qui ont été pris pendant qu'ils se rendaient à Anapa, cucore charges des armes du défunt. Le peuple a résolu de faire des deux coupables un exemple frappant propre à intimider les nombreux Russes qui vivent parmi eux ; aussi on les a liés à un arbre et on les y a tués à coups de sabre.
Le seul exemple authentique dont j’aie ouï parler jusqu’à présent d’un meurtre secret commis entre Circassiens m’a été fourni par la confession d’un homme de ces environs, qui avoua, en prêtant le serment national, «|u’environ quinze ans auparavant il avait v u commettre un meurtre de ce genre par des gens du Psadiïg.
Je puis rapporter ici quelques particularités que j’ai apprises louchant Séfir Bev et les nombreux incidents de sa vie. Il est de la famille des Zahn-Okiï; les Haïlck-Oktï du Temigûï (dont le chef Djambolel a été récemment tué par les Russes), cl les Halasch-Okû qui demeurent près de Sùkùtn- Kalèh, sont de la même souche princièrc, formant la fraternité de Biïlatnk, et que l’on regarde comme une des plus anciennes et des plus nobles de toute la Circassie. Mais sa mère était simplement noble ; et son frère — (non son oncle, comme je l’ait dit précédemment) — qui «-(ait lui le fds d'une autre femme, une princesse, résolut , à ce qu’on suppose, de « ouper court à celte souillure de la pureté de leur lignage en vendant Séfir comme esclave. Celui-ci , qui n’était encore qu’un enfant , prévenu au moment où son frère était eu con-
F. N CIRCASSIK.
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fércncc avec celui à qui il se (imposait «le le vendre, s’empara du cheval de rel homme et s’enfuit près d’un nolde du voisinage dont il invoqua la protection. Ce noble le plaça près du commandant russe d’Annpa, soit par mesure de sûreté, soit comme trouvant là de plus amples moyens d’éducation. Mais le jeune prince se fatigua bientôt «les étroites limites dans lesquelles on l’avait consigné; et au moven d’une corde qu’il avait fixée aux créneaux il descendit <l< s remparts pendant la nuit et revint se placer de nouveau sms la protection de son noble ami. Plus tard il s’embarqua poi r l’Egypte où il alla joindre les mameluks , avec lesquels il resla jusqu’au moment où leur pouvoir fut brisé. Il revint alors dans son pays natal, où il épousa une princesse noghaïe-,*el les Turks étant alors rentrés en possession d’Anapa, il prit du service sous le pacha qui y commandait et devint son second. Il y était employé comme tel lors du dernier siège de celle place. Si son courageux exemple avait été suivi et que le pacha ne se fût pas laissé gagner par les Russes, selon toute probabilité l’assaut aurait échoué. J’ai parlé ailleurs de sa tournée ullérieurc dans les provinces, avec d'autres chefs et des personnages influents, pour obtenir sa nomination comme ambassadeur chargé de procurer au pays l’aide d’une puissance étrangère, et faire prendre au peuple l’engagement de ne pas se rendre à la Russie. Sa première démarche, conjointement avec le juge Mehmet, fut près du sultan ; et comme elle se trouva sans résultat, au moins immédiat, iis se sont adressés ensuite, en profonds politiques, à Mehcmel- Aii.
Un des membres de la fraternité de Séfir Bey, dans le Tcmigùï, étant mort dernièrement, j’ai eu ainsi occasion de connaître la nature du deuil requis pour des individus de cette classe. Il faut que celui qui y prend part descende de cheval à une distance du hameau telle que scs lamentations puissent y être entendues; et pendant qu’il approche en les
proféraulà voix haute, vêtu seulement de mauvaises culottes et d’un surtout déchiré, la tête découverte et les pieds nus, et se roulant à terre de temps à autre en preuve de sa profonde affliction , des membres de la famille viennent à lui et lui répandent de l’eau sur la tête , pour rafraîchir cette lièvre de douleur! Pour le reste, les rites funéraires des princes sont semblables à ceux des autres classes.
Aux jours glorieux de ces princes, il leur était habituel de voyager avec une suite nombreuse de nobles et autres. Certaines classes de nobles avaient seules le privilège de manger avec eux ; et un noble était toujours présent , quand il y avait réception , pour entretenir les convives, le décorum ne permettant pas qu’un prince parlât beaucoup.
EN CIKCASSIE.
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