CHAPITRE XXVI
Quartiers sûrs au milieu des postes russes. — Système de douanes en Cireassie. — Formes de procédure dans les jugements criminels. — Folie. — Fête du Beïram. — Joie et deuil. — Les filles d’un héros. — Chansons circassiennes. — Dissepli, la Tibby Fowlet circassienne. — Chasse. — Météorologie. — Nouvel an. — Un autre aspirant à la main de Dissepli. — Un déserteur russe. — Voleur d’enfants circasaien et sa famille. — Civilisation russe.
Sùa Oserez, 15 décembre 1838. — Je suis venu il y a cinq jours dans cette petite vallée isolée, pour y écrire jusqu’au dernier moment des lettres que doit emporter un navire à l’ancre ici près sur la côte, dans uuc localité qui sur la carie peut paraître passablement dangereuse, comme ayant d’un côté la forteresse d’Anapa à une assez faible distance, et de l’autre le nouveau fort de Semez encore plus près, c’est-àdire à une heure cl demie ou deux heures de marche, en même temps que du côté de la mer elle est exposée à de fréquentes reconnaissances des croiseurs. Pourtant tout ce danger est plus apparent, que réel j car la nature montagneuse du pays — surtout vers Anapa — interdit toute tentative des garnisons, qui n’osent pas bouger sans artillerie ; et on n’oserait pas non plus tçnter un débarquement qui ne serait pas appuyé sur les forces réunies de plusieurs grands vaisseaux.
Une discussion assez curieuse s’est élevée ici au sujet de ce qu’on peut appeler les droits d’importation, — chaque navire, conformément à la coutume générale, devant payer, selon l’importance de son chargement, depuis seize jusqu’à soixante mesures de sel (dont deux font un kilo), sel qui se partage également entre les familles du voisinage immédiat, comme payement du halagc du navire à la côte, ou comme indemnité du traitement gratuilquc trouvent chez eux
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les gens venus de loin pour acheler. Aucun droit , du reste, n’est exigé pour d’autres marchandises, non plus que dans le cas où le navire n’aurait pas de sel à bord. Le sel appartient presque toujours au capitaine — ou aux capitaines, car il y en a souvent deux, — ainsi qu’aux gens de l’équipage, qui apportent en outre de petites pacotilles de plomb, de poudre, d'acier, d’aiguilles, etc., et qui paraissent avoir voix délibérative avec le capitaine quant aux arrangements généraux du voyage; néanmoins une parfaite subordination est observée en mer. Je puis ajouter qu’aucun droit n’est exige à l’exportation ; seulement il est d’usage que chaque marchand étranger fasse présent à la famille cher laquelle il loge d’un certain nombre de pièces de marchandises (cinq dans le nord cl dix dans le sud, — chaque pièce évaluée à environ 20 piastres ou 5 francs) pour chaque serf qu’il exporte : 400 oka de cire, de miel, |le beurre salé eu de suif sont considérés 4 pomme équivalaMii la valeur d’un serf, et payent en conséquence. La famille, de son côté, loge cl nourrit le marchand et ses serfs et emmagasine ses marchandises, aussi longtemps qu’ils restent à terre. Dans le cas dont il s’agit, le navire vint a porter sur les brisants pendant qu’on le halait à la côte, de sorte que presque tout le sel qu’il avait à bord fut perdu. Hûraïkû Hasesch, mon digne hôte, qui est tamatu de la vallée et bicim (protecteur) du capitaine et de l’équipage, décela en conséquence, sans consulter ses voisins, qu’en consi-, déralion de ce désastre les droits ordinaires ne seraient pas exigés.
Mais les voisins sont fort mécontents de celte décision, — : alléguant que bien qu’une partie du sel ait été perdue, ils n'en ont pas moins eu à supporter les dépenses et la gène habituelles pour recevoir ceux qui étaient venus pour acheter; et ils ont déclaré que Hasesch était haram, c’est-à-dire qu’ils ont mis sur lui une sorte d’interdit , et se sont engagés à ne . pas entrer dans son hameau, même en eas de mort, de ma-.
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riage, etc., jusqu’à ce que cette affaire soit arrangée à leur satisfaction.
Le jour de mou arrivée je vis un joli schooncr entrer dans la baie de Sùgûldjak (Semez) et dépécbcr une chaloupe au nouveau fort ; et avant-hier le môme schoouer a passé à peu de distance devaut le débouché de notre étroite vallée, ayant le cap au vent sur Anapa et marchant comme je ne crois pas que pourrait marcher une autre barque russe de la mer Noire. Je ne doutai pas que ce ne fût notre Vixen, — et j’éprouvai comme un frisson de mortification ou de jalousie en voyant celle ci déjà si assouplie aux mains de scs nouveaux maîtres.
J’ai eu ici deux visites de notee ancien bizim, Chaniuz, qui m'a si humblement, si instamment et à tant de reprises demandé pardon de 6es offenses passées, — les imputant entièrement aux fausses idées qu’il s’était faites de mon caractère et de mes intentions qu’il voit maintenant être tout à fait « purs et généreux, » etc., etc., — que j’ai cru devoir ne plus paraître y penser. Chamuz est éminemment patriote , brave et intelligent; mais il est cupide et bigot à un degré presque égal. J’ai lieu de croire, néanmoins, qu’il s’est refusé à des offres immensément avantageuses que lui avaient fait faire les Russes s’il voulait nous faire quitter le pays à moi et à mes compatriotes , et dans ce cas ils avaient dernièrement promis que si on le demandait ils me ménageraient l'occasion d’échapper aux croiseurs, que l’on écarterait de la côte au moment où l’on jugerait le moment de notre embarquement vcuu.
En passant par la vallée de Somez, que nous traversâmes obliquement , j’y vis très-peu d'indices de la présence récente d’un ennemi ; nous ne rencontrâmes qu'un hameau à demi brûlé, et encore avait-il auparavant grand besoin d’étre reconstruit. A leur sortie du fort et lorsqu’ils y étaient revenus les Russes avaient longé le pied des hauteurs de chaque côté
de la vallée, dont le milieu était alors impraticable pour les transports pesants. Le nouveau fort parait être le plus petit qu’on ait construit jusqu’ici sur la côte, à l’exception deDoba. Il est à environ trois quarts de mille de la côte, au N.-O. de la baie, et il est situe sur une légère éminence. Une espèce de tour, aussi de petites dimensions, protège sa communication avec la mer.
Ozerek, 16 . — Dans le cours de la conversation avec Chamuz et Kûschl Hascsch, qu’il avait amené avec lui , je lui fis observer que les Russes avant entièrement renoncé à leur projet d’une campagne d’hiver il ne paraissait pas nécessaire que je restasse plus longtemps dans le çays, et que je pensais qu’à Constantinople je serais beaucoup plus utile, soit en y • faisant bien connaître l’état des affaires, soit en correspondant plus régulièrement avec leurs amis d’Angleterre. Chaînez répondit que le danger du pays et la nécessite de ma présence u’étaient nullement passés, et qu’il était grandement à souhaiter que je consentisse à rester un peu de temps encore, pour donner de la force aux fidèles et déconcerter les autres; et comme une réunion de lama tas (anciens) pour une affaire judiciaire se tenait en ce moment-là môme à quelque distance au nord, il me pria de vouloir bien m’y rendre pour entendre leur opinion.
J’y consentis; cl j’ai maintenant pour hôte le grand juge Hadji-Okû Mehmet. En traversant la vallée d’Ozerek, la seule de quelque étendue que l’on rencontre de Semez à Anapa, cl qui, selon l'usage, donne son nom aux environs, j’eus la contrariété de voir, à la multitude qui se dispersait devant nous sur les hauteurs, conduisant de nombreux bestiaux et faisant des décharges fréquentes d’armes à feu, que l’affaire s’était terminée par le payement du prix du sang, en bétail cl autres objets. Deux cents bœufs, comme je l’ai déjà dit, sont l’amende légale pour chaque meurtre; mais comme peu de familles en possèdent autant, on prend en
place (oui ce que le condamné peut offrir. Ces sortes d’assem blées sont des jurys destinés non-seulement à juger le criminel, mais encore à constater que ce qui est offert pour compléter l’amende équivaut à la valeur des bœufs manquants.
Lorsque nous arrivâmes à la cour de justice temporaire — un appentis recouvert en chaume — nous eûmes une nouvelle preuve que la procédure était terminée, le feu ayant été mis à l’appentis, comme cela se fait invariablement.
Dans cette cause, il semble que le coupable fût fou; car il avait tué un enfant et blessé deux autres personnes d’une famille qu’il croyait l’avoir offensé, et il était en outre entré dans une maison avec l'intention de tuer un de mes compatriotes qu’il s’attendait à y trouver. En conséquence, sa fraternité l’avait mis à mort de la manière accoutumée, en le jetant à la mer les bras liés; mais sa famille et sa fraternité n’en sont pas moins tenues, dans les idées de justice des Circassiens, de payer les amendes légales pour ses crimes. Il est aisé de concevoir que de telles institutions, quoique différant des notions de justice dans l’Occident, sont cependant d’une haute utilité pour le maintien du bon ordre, les familles et les fraternités étant sérieusement intéressées à surveiller la conduite de chacun de leurs membres , puisqu’elles en sont solidairement garants.
Les amendes à payer dans ce cas étaient 200 bœufs pour un enfant tué, 30 pour un jeune homme, et 2 pour une femme blessée, celle-ci ayant été moins grièvement atteinte. De ces trois amendes la première seule a été exigée ; les parents de l’enfant ont reçu la valeur de 60 bœufs, et leur fraternité le reste. Le payement des deux autres amendes est ajourné à l’été prochain, et sera partagé dans les mômes proportions entre les deux blessés et leurs fraternités. Le motif de celle division est que la famille et la fraternité du coupable sont responsables en proportions égales.
Autant que je puis l’apprendre, la folie est chose à peu
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près inconnue en ce pays. Il semble que ce soit une des malédictions attachées aux complications de la civilisation et du commerce.
Ce hameau est dans une situation très-pittoresque, au milieu d’une petite clairière entre les hauteurs qui bornent au nord la vallée d’Ozcrek. Lorsque je sus qu’il appartenait à Okû-Mehmet, conlrequi j’avais de si justes sujets de mécontentement, j’aurais bien voulu aller chercher plus loin nn autre hospitium; mais il était trop tard, les arrangements étaient pris, et il me fallut, quoique d'assez mauvaise grâce, me laisser conduire à la maison des botes, située sur les bords d’un ruisseau bien ombragé. Je ne fus pas plutôt assis prés du feu, cependant, que je déduisis à Okû-Mebmcl la raison qui m’avait fait demander un autre logis; à quoi il ne répondit, comme Chamuz , qu’en sollicitant instamment sou pardon.
Il n’est que trop commun chez ces hommes peu habitués à contraindre l’essor de leurs passions de dire et de faire toutco qu’elles leur inspirent quand elles sont excitées, et entre eux ces écarts se guérissent et s’oublient bientôt. Je voudrais les convaincre que nous ne sommes pas habitués à une telle conduite, ou qu’en tous cas nous savons nous en souvenir.
Mais celle considération, bien qu'importante, ne l’est pas autant que les affaires actuelles du pays ; et à cet égard la coopération cordiale de Chamuz et du grand juge est fort à désirer. Il me faut donc ajourner jusqu'à meilleure occasion la leçon que je me propose de leur donner. Le juge, au surplus, a fait de son mieux pour recouvrer mes bonnes grâces, cl il a chargé Kûscht llascsch de se rendre près du grand juge du Chapsuk et d’obtenir de lui la dernière lettre du général russe, qui d’après ce qu’il m’en dit parait être une production des plus extraordinaires r cl dont je crois convenable de faire passer immédiatement l'original à Londres eu preuve de la modification que les Russes se sont trouvés obligés d’apporter
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à leur style, cl comme réfutation de l’assertion impudente des journaux du ministère que les lettres envoyées par moi précédemment étaient supposées.
Quant h la réunion des tamalas dont il vient d’étre question, je n’ai pas eu à en regretter la dispersion prématurée, une autre plus nombreuse ayant été tenue ici même aujourd’hui pour la célébration du Beïram , que le juge m'annonça hier au soir en me souhaitant une heureuse fête.
Avant mon lever ce matin les assistants avaient commencé à arriver, et dans l'espace d’une heure le nombre s’en était grossi jusqu'à près de 200 , dont beaucoup venaient de fort loin. Ma petite cabane en a été remplie toute la matinée. Bientôt après tous se sont réunis sur les bords du ruisseau pour y faire leurs ablutions avant les prières et le sermon , où ils sont maintenant ; l’assemblée se tient dans un pré sur l’autre rive. Le juge Mehmet a revêtu pour cette occasion une pelisse turque de beau drap magnifiquement ornéed’une profusion de broderies de soie, et avec laquelle son bonnet de peau de brebis fait un assez singulier contraste. Il a sorti aussi le tandjak-cherif de la Circassie, qui est planté au milieu de notre pelouse où il déploie avec orgueil au souffle d’une froide brise du nord les emblèmes de In nationalité circassienne , à la vue desquels mon imagination aime à se laisser aller à des rêves d’avenir, en songeant à In gloire qui peut un jour environner cet étendard.
Akcham (soir). — Quant à l’affaire pour laquelle on m’a fait venir ici, la nécessité de la prolongation de mon séjour m’a été de nouveau fortement représentée après un débal entre les anciens, et il a été finalement convenu entre eux que le juge m’adresserai! à ce sujet une lelirc à laquelle seraient apposés les sceaux de tous les anciens présents et do plusieurs autres, afin de mettre celle nécessité hors de tout doute et de toute discussion. Cet écrit doit m’être envoyé aussitôt que possible; eu attendant je m’occupe à terminer les
lettres que j’ai à expédier par ic navire qui est ici à la côte, attendu qu’il me parait fort à désirer que les amis de ce pays et de sa cause soient informes dans le plus court délai possible du changement favorable survenu dans scs affaires par suite du départ de l’armée russe.
Aghsmûg, 19. — Je suis revenu à mes précédents quartiers après une absence de huit jours, dont les quatre derniers ont été consacrés à des célébrations d’autant de premiers jours du Bcïram, chez le juge, au hameau où je suis maintenant et à deux autres hameaux intermédiaires : et cela par suite de la différence d’avis parmi les autorités sur le premier jour de la lune; désaccord qui n’a rien de surprenant, car chez des gens dépourvus de toute notion d’astronomie une telle détermination doit naturellement, par un temps couvert, être tout à fait conjecturale. La fêle dure trois jours, durant lesquels on ne fait rien ou peu de chose, et que les jeunes gens, notamment, emploient à aller de maison en maison visiter leurs amis. Le premier jour est le principal ; ce jour-là, après le service divin, des courses de chevaux, des tirs au blanc et autres exercices analogues ont lieu quand la localité et le temps sont favorables. Dans le sermon que le juge prononça le 16, il n’omit pas de représenter avec force à ses auditeurs quels devoirs politiques celte crise leur imposait.
22. — Je m’étais imaginé, n’ayant ouï parler d’aucune autre, que les mariages étaient à peu près la seule occasion de réjouissances. J'ai été agréablement détrompé; car hier matin mon jeune Géorgien me demanda la permission d’escorter les jeunes femmes de cette vallée à une danse qui allait avoir lieu dans uuc vallée voisine. La soirée fut neigeuse ol froide, Je thermomètre descendant maintenant la nuit à environ 15 degrés au-dessous du point de congélation (1).
(i) A peu près 2t“ Réaumur ou 26° cenligr. au-dessous de zéro. — Il peut paraître que M . Bell parle bien légèrement d’uno pareille température. ( Trad. )
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Néanmoins ces jeunes gens partirent dans l’obscurité, ayant devant eux une course de trois milles à travers ces hauteurs glacées, impatients de fouler la neige accumulée. Le hameau était encombré de visiteurs, dont le plus grand nombre formait une ron le immense sur une épaisse couche de foin étendue autour d’un feu d’une grandeur proportionnée au cercle, pendant que les autres attendaient leur tour, chantant ou causant, dans une cabane voisine. Mon domestique, que quelques années deséjour à Constantinople ont amolli, revint vers minuit las et rassasié, déclarant que rien ne paraissait annoncer que le rout dût finir de si tôt, le mouton qu’on devait faire cuire pour le souper venant seulement d’élrc tué quand il avait quitté l’assemblée. Il s’est cependant terminé, et nos jeunes filles, à leur retour ici le lendemain matin, au lieu de prendre un peu de repos, sa virent obligées d’aller à quelque distance dans une autre direction assistera la veillés d’un de leur voisins qui vient de mourir, devoir pour lequel ou était venu les chercher dans le cours de la nuit. Tels sont les plaisirs et les devoirs également rudes de nos belles Circassicnnes.
3t. — Les capitaines du navire ancré à Ozcrek m’ont assuré qu’ils n’attendaient qu’un vent favorable pour partir sur lest, avec ou sans passagers ; mais il se trouve que tout Turks qu’ils sont ils mentaient comme d’autres de leurs confrères, dans l’espoir de se procurer un fret plus promptement. Nombre de personnes leur ayant fait des promesses à la condition qu’ils retarderaient leur départ de six semaines ou de deux mois, ils y ont consenti et se sont arrimés jusqu’au printemps, équipage et agrès, dans une cabane qu’eux-mémes se sont élevée sur la côte! Je dois néanmoins ajouter, pour la justification des deux capitaines, qu’il parait que ce sont les hommes de l’équipage qui se sont élevés contre un départ sans profit, qui leur aurait fait perdre sur les deux voyages d’aller et de retour. Quoi qu’il en soit, je regarde ce retard comme
très-préjudiciable au service public, cl je m’occupe en conséquence d’y chercher remède.
Durant l’invasion de Williaminef, un lukav de ces environs, dont la bravoure est encore à présent le sujet de tous les entretiens, fut blessé. Néanmoins à peine fut-il pansé qu’il retourna au combat ; et son cheval, atteint d’un coup de feu, tomba de manière à ce que le cavalier ne put se dégager avant l’arrivée d’un corps de Géorgiens. Il était seul ; cl cependant au lieu de se rendre il lira son sabre, et leur tint télé jusqu’à son dernier souffle. Nombre de gens attestent qu’il fut éventré sur la place et qu’on emporta une partie de scs intestins, à cause de la vertu que les Russes ou leurs alliés attribuent, à ce que les narrateurs supposent, aux organes internes d’un brave. Je laisse aux antiquaires à déterminer si ce serait l’opinion de Hall, $e que j’ai à dire se rapportant aux deux filles de mon héros, qui vinrent ici pendant ma dernière absence d’une distance de 8 à 10 milles (et elles retournèrent le même jour chez elles), m’apportant en présent un grand plat de gomil (1). — C’est tout ce que nous pouvons faire en mémoire de notre père, dirent-elles en remettant ce présent; car s’il avait été en vie il aurait invité Ïakiïb Bcy, qui est venu de si loin pour notre bien, à passer quelques jours à notre hameau, ce que nous ne pouvons faire.
J’ai eu maint et maint exemple de la gratitude de ce peuple, mais celui-là me toucha plus que d’ordinaire ; et comme j’avais manifesté le désir que ces jeunes filles pussent nous faire une autre visite qui me mit à même de leur donner quelque preuve de mon estime, elles sont revenues il y a quelques jours et en ont passé un avec nous. Dans la soirée elles me donnèrent une heure à peu près, accompagnées de la fille aînée de mon hôte. Celle-ci, après quelques façons, céda aux persuasions de mon jeune Géorgien et me favorisa d’uuc
(i) De la farine et du miel bouillis et fermentés.
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chanson , cc qui rompit la glace pour les deux autres; et après rc premier pas ni les unes ni les autres ne sc firent beaucoup prier pour me dérouler à tour de rôle les trésors de la muse circassienne.
La généralité de ces chansons était du même genre que celles que j’ai précédemment transcrites : — un récitatif, avec une sorte d’acrompagnemcnl plaintif commencé une ou deux mesures après le thème et prolongé de même un peu au delà, de manière à donner à l’exécutant principal le temps de reprendre haleine. Elles chantaient quelquefois toutes les trois ensemble, et toutes leurs chansons avaient pour refrain l’amour et la guerre, à l’exception de deux, dont une était faite contre une jeune tille qui s’était récemment enfuie avec son amant sur le territoire russe, parce que leurs parents s’opposaient à leur union ; l’autre avait pour sujet l’éloge d'une beauté du Godawhaï. Parmi les autres, la plus animée commençait par raconter comment un jeune homme avait vu sa recherche rejetée par sa cara anima, par le motif qu’il n’était pas assez brave. Il conteste le jugement cl en appelle au témoignage de plusieurs autres, qui se prononcent contre lui. Une récrimination s’ensuit, et l’amant invite alors sa maîtresse à venir prés de l’Abùn (dont les rives sont maintenant (émoi ns de fréquents combats), alin qu’elle puissejuger par elle-même de sa bravoure : — « car ce ne sont pas ceux qui affrontent la fusillade qui méritent ce titre de braves, mais bien ceux qui s'avancent contre le canon, — contre le canon qui fait trembler la terre et tomber le fruit des arbres! » Ceci peut servir à faire apprécier quels nobles motifs déterminent le choix des filles de la Circassie — car ici la fiction n’n pas encore supplanté la réalité ; — et les quelques jours qui viennent de s’écouler m’en ont fait connaître un encore plus palpable et non moins digne d’éloges, parmi ceux qni influencent le choix de ses fils.
Dans une vallée voisine demeure un lokav dont la hra-
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vourc ut l'énrrgic ne sont pas les qualités dominantes ; aussi sa famille aurait-elle pu se trouver dans une situation assez peu aisce, n'eùt-cc été sa fille, vrai trésor dont la sagacité, 1 adresse et l'industrie extraordinaires conservent à la famille une constante affluence d'amis et de préscuts. Elle est particulièrement renommée dans tout le pays environnant pour les galons d’argent qu'elle sait faire, ornement pour lequel les Circassiens ont un faible qui est, quant à la parure, leur passion dominante; et comme j'en avais quelques-uns que je désirais faire réparer, je fis une visite à son hameau, après m’èire assuré qu'elle consentirait à travailler pour moi. J'avais ouï parler aussi du grand nombre de propositions de mariage qu'elle avait refusées, venant des jeunes gens les plus braves, les plus beaux et les plus riches. Qu'on juge donc de ma surprise, lorsque après un moment d’attente dausia maison des hôtes je vois entrer et descendre d’une paire de patins élevés — ornésà profusion de galons d'argent, ainsi que sa coiffure et son corsage — une jeune fille de la tournure la plus ramassée, du teintle plus basané etde la physionomie la moins attrayante, pour ne pas dire la plus laide, dont le from mal fait, quoique large, les petits yeux , les pommettes saillantes, la bouche énorme et les dents projetées en avant, auraient dû suffire, à ce que j’aurais cru, pour éloigner à la première vue l’idée du mariage de l’esprit de tout jeune homme non aveugle. Pourtant je dois convenir que je cessai bientôt d’ôlrc dominé par cette première impression, tant il y avait d’aisauec et d’enjouement dans ses manières, et tant sa conversation était facile et abondante. Pendant le court espace de temps qu'elle resta près de moi elle ne parla guère, pourtant, que de ce qui m’avait amené, convenant modestement que mon galon, qui avait été confectionné dans la famille d’un chef du Psadùg, ne pourrait pas s’imiter ici, mais promettant de faire de son mieux pour l’approprier et le réparer. Mais elle emmena Luca à la maisou de la famille , et là, entre autres
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choses parfaitement sensées et appropriées à la circonstance, elle lui dit : Par comparaison avec vous , nous ne sommes guère plus que les lièvres de ces hauteurs -, cependant nous sommes quelque peu en état de penser, et nous savons apprécier tout ce que vous avez souffert pour nous depuis deux ans. Il serait donc honteux à moi de ne pas être heureuse de travailler pour vous-même pendant des mois s’il le fallait, et c'est ce que je ferai de grand cœur.
Je désirais aussi faire teindre un peu de drap à l’imitation d’une couleur que j'ai également rapportée du Psadûg. D’autres avaient déclaré cela impossible pour ici; mais celte habile fille me montra immédiatement quelques échantillons de sa teinture, parmi lesquels je. trouvai une nuance supérieure même t\ la mienne. C’est pour elle un nouveau champ et une nouvelle moisson de renommée; car jusqu’ici elle avait tenu secréte son habileté à cet égard. Son nom est Dissepli, ce qui peut sc traduire par brillante comme du galon d’argent ; car cet article se nomme dt'ssih.
Entre autres chansons, par parenthèse que j’ai entendues ici depuis quelque temps, il en est une longue que l’on dit être faite depuis mille ans (voulant indiquer qu'elle e>l fort ancienne), cl qui se rapporte aux guerres des Nards, peuple à qui la tradition attribue l’ancienne possession de ce pays. Quel est ce peuple? c’est ce que je ne puis deviner; sûrement les vaillants Nurses n’ont jamais pénétré dans cette région reculée?
Une autre fois que la jeune fille me chantait quelque chose, j’obtins du Talàr, qui était présent, qu’il chan là t-fr son tour, et je vis avec peine que la musique de la Krimée n’usurpe pas moins ce litre — d’après nos idées sur ce sujet — que celle de la Turquie d’Asie. Toutes les deux, en effet, paraissent être de la même espèce, et sont également dépourvues, d’après ce que j’en ai entendu, de charme et de variété ; quoique sous ce dernier rapport il se puisscqucla faute en soit 11. u
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à moi, — car on dit que les bergers distinguent cl reconnaissent leurs moutons à la physionomie, ce qui pour d'au-. 1res est impossible. Ce chant lurk — s’il mérite ce nom — me parait n’étre rien de plus qu'un exercice improvisé de la voix, qu’on laisse vaguer ad libitum tantôt haut, tantôt bas, selon les facultés du chanteur, et sans aucune attention aux régies de la mélodie ou de la mesure; cl les intervalles entre chaque couplet sont tellement longs cl irréguliers, que souvent j’étais surpris d’entendre le (rainant ménestrel reprendre la suite d’un chant que je croyais dûment achevé.
J’ai passé la plus grande partie de ces deux journées à la recherche « des retraites du daim » — comme dit Ossian, — parmi le bois de ces collines; et je puis assurer que celle chasse est quelque chose de plus qu'un jeu d'enfant, à cause des difficultés que font naître à chaque pas sur le chemin l’épaisseur de la neige et la forme rabougrie des arbres. Je trouvai de nombreuses traces des habitants natifs de ces solitudes, — petite espèce de daim rouge; mais il y a tant de chasseurs qu’ils sont devenus tout à fait sauvages, et que je n’ai pu leureuvoycr une seule balle. J’ai vu aussi de fréquentes empreintes de loups. Les loups et les daims sont au reste beaucoup plus nombreux dans les bois voisins du Kùban, et j’espère y éveiller bientôt les échos de la chasse. Des sangliers de la grosseur d’un veau de grande taille sont plus communs dans ces environs, et font parfois de grands dégâts aux alentours des habitations. Quand les habitants les tuent, ils les abandonnent dans la campagne, où ils deviennent la proie des chiens.
Quoique jusqu’à présent j’aie été assez peu heureux à la chasse, ces courses sur les hauteurs — que je puis maintenant faire seul , étant connu partout — trouvent une récompense suffisante dans l’exercice qu’elles me procurent; cl aujourd’hui j’ai eu outre été favorisé du magnifique spectacle d'un phénomène que je crois particulier à ces latitudes, ou du
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moins à ce pays; car Potocki, qui en avait visité un grand nombre d’autres, signale ce phénomène comme nouveau pour lui, et dit que d’anciens voyageurs avaient fait la même remarque. Je veux parler de la suspension des nuages à une très-faible élévation. Je me souviens qu'une fois, par une belle journée, un de ces nuages vint balayer le pont d’un bâtiment à bord duquel j’étais sur la mer Noire. Aujourd'hui, sur les hauteurs — dont l’élévation peut être d’environ 1,500 pieds, — on pouvait voir le firmament pur cl brillant, tandis que la plaine du. Kùban et les vallées qui s’y emhrauchcnl étaient cachées sous une épaisse cl vaste masse de nuages, dont la surface supérieure se teignait des nuances ardentes du soleil couchant, là où ses rayons en perçaient l’épaisseur; tandis qu’au loin les montagnes sortaient comme autant d’iles du sein d'une mer de vapeurs.
4 janvier 1839. — Le jour du nouvel an il se trouva que plusieurs amis vinrent ici me rendre visite de différents cnntous, chacun d’eux apportant des comestibles, — un agneau, du poisson salé et du pain; — le dîner préparé pour eux servit comme de célébration du jour, qui autrement aurait pu passer inaperçu, le renouvellement de l’année n’étaut pas regardé ici comme un jour de fêle. Au nombre de mes visiteurs était le vieux Sùbesch , un des plus sûrs et des meilleurs de nos amis, qui s’excusa de ne pas avoir paru dans ces derniers temps (bien que ses visites y aient été très-fréquentes), sur ce qu’il avait eu à construire un nouveau hameau un peu plus à l’écart de la ligne de marche des Russes que celui qu’il occupait précédemment. Le lendemain, s’étant obligeamment chargé d’une commission matrimoniale pour un de ses amis, jeune homme brave, riche et beau, que l’on dit sérieusement épris de miss Dissepli (ou de son habileté manuelle, je ne sais lequel des deux), il franchit les hauteurs de l’est pour se rendre au hameau du père de la belle. Mais cette démarche n’a servi qu’à grossir la liste des demandes
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rejetées, car elle a eu pour réponse un refus formel. La résolution de Dissepli est, dit-on, de rester fille, à moins qu’elle ne rencontre un mari assez riche pour lui permettre de ne plus travailler, sauf à ses ouvrages favoris, ou qu’on ue la conduise en Turquie. Mais, hélas! une telle richesse est trèsrare dans cette partie du pays; cl quant aux Turks, la beauté physique est chez eux plus recherchée que le galon d’argent. D’ailleurs, son printemps est passé; car il y a vingt ans que sa famille est établie dans ci* environs , et elle était déjà grande quand ils y arrivèrent. Je crains bien qu’elle ne soit destinée à « user solitairement ses chants dans le désert de la
vie. » i
Un autre de mes visiteurs est Hussein , un marchand de Semez , qui a été obligé de quitter définitivement son hameau, le nouveau fort n’en étant qu’à portée de fusil. Il a amené avec lui un Kusse qui. a déserté depuis peu , et de qui je souhaitais obtenir des renseignements. J’ai su que l’armée du sud, comme je crois du reste l’avoir déjà établi, est forte d’environ 5000 hommes. Ce qu’elle a fait s’est borné à la construction du fort de Sasche, les trois autres forts ayant été construits par le corps d’armée dans lequel servait cet homme, cl qui , d’après ce que lui et d’autres m’en ont dit, se montait à 10,000 hommes. Sur ces 10,000 hommes, 500 environ furent laissés dans chacun des trois forts; 500 autres moururent, et pareil nombre à peu près fut mis hors d’état de continuer le service, principalement par l’effet d’une maladie à laquelle les médecins de l’armée ne purent rien comprendre, et que je ne comprends pas plus qu’eux sur la description qui m’en est faite. Elle faisait perdre leur couleur naturelle aux dents cl aux jointures des malades , et ceux qui succombaient mouraient généralement en sept ou huit jours. Le déserteur qui m’a donné ces détails croit que cette nouvelle maladie et l’état de malaise général de toute l’armée ont été les causes qui l’ont fait se retirer sans dé-
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vaster le pays , ainsi qu'il en avait été antérieurement question parmi les soldats. Le fort de Semez est aussi resté inachevé, et on y a laissé des provisions assez considérables, le général disant que l’armée reviendrait au printemps terminer ce fort et en construire un autre. J’espère que ce projet sera déçu !
Sur les rives de l’un des cours d’eau de la vallée de Khissa demeurait, il y a vingt ans, un tokav — Dissi Dùnakhaï — homme à qui la crainte et le repos étaient également inconnus; car sa vie presque entière, qui par bonheur ne fut pas longue, se passa à combiner ou à exécuter des entreprises de pillage contre les provinces du Kùban. Dùnakhaï n’admettait à ces expéditions, dont il était toujours le chef, qu’un petit nombre d’individus choisis, cl elles avaient toujours lieu à pied. Ainsi, après des marches fatigantes de 90 à 100 milles à travers les montagnes et les loréts, notre caléran cl scs compagnons épiaient chaque nuit , cachés daus les bois où ils ne subsistaient que d’une petite provision de gomil apportée avec eux , une occasion de saisir leur proie. Encore n’y parvenaient-ils pas sans de grands dangers ; car rarement ou jamais un Circassien n’est sans armes, et à cette époque tous, conformément à un ancien usage, étaient continuellement sur leurs gardes contre des déprédations de celle nature. Dùnakhaï eut donc nombre de rencontres dangereuses avec les habitants des hameaux qu’il surprenait; mais sans égal , comme on dit qu’il l’était, dans l’usage de ses armes, il n'eut jamais le dessous, cl on suppose que lui seul tua de sa propre main une centaine de ceux qui l’attaquèrent. Les captifs laits par lui et sa bande se montèrent, dit-on, à dix fois ce nombre. Enfin il arriva que parmi ces derniers se trouva un homme à qui s’inléres-ail un noble du voisinage de Diinakhaï , et dont ce noble demanda la liberté, que l’autre refusa nettement. Il en résulta une violente querelle, dans laquelle |e noble tua Dùnakhaï d’un coup de leu ; mais lui même fut
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tué ensuite par un des membres de la fraternité du premier. Le prix du sang de l’un et de l’autre fut ultérieurement réglé de part et d’autre par les fraternités des deux morts. Dûnakhaï, dont s'était ainsi terminée l’histoire si bien remplie , laissait trois fils, alors enfants. Il avait un frère qui promettait de marcher dignement sur ses traces ; mais peu de temps après il mourut de mort violente dans l’Abazak. J’ai eu récemment occasion de m’assurer que deux des 61 s (le troisième, dont j’ai déjà parlé, a été tué lors du débarquement des Russes à Sasche ) étaient devenus à leur tour les émules de leur père et de leur oncle.
Maintenant, j’ose dire qu’après ce tableau des atrocités de Dùnakhai et de l'exemple qu’il a légué à ses Gis, on peut avoir peine à s’imaginer comment quelques vertus peuvent trouver un aliment dans un sol où d'aussi monstrueuses habitudes ont pris racine. Mais qu’il me soit permis de rappeler que ce ne sont pas ceux qui conforment leur vie aux usages et aux institutions de la communauté à laquelle ils appartiennent que l’on doit regarder comme des mécréants et des malfaiteurs, mais bien ceux-là qui violent ces usages et ces institutions; — que j’ai déjà fait voir que la propriété et la personne sont à l’abri de toute atteinte, en ce qui touche aux voisins dans un rayon assez étendu ; — que partout les chemins sont sûrs, les bandits, dans le sens que nous attachons au mot, étant ici chose inconnue; — que les habitants sont aussi affables, aussi charitables et aussi hospitaliers que ceux de quelque pays que ce soit ; — enfin que la loi est également pour tous, sans entraîner à aucuns frais. Or, comme de telles qualités morales ne sauraient jamais se développer en un moment, il y a grande présomption qu’elles sont naturalisées ici depuis longtemps, et qu’elles existaient simultanément avec l'habitude de voler des enfants et de se livrer à d’autres exploits de brigandage, alors même que ces habitudes étaient le plus en honneur. Il est nécessaire de prendre
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en duc considération ces circonstances et quelques autres , pour arriver à bien comprendre cette phase singulière de la société humaine, qui, bien que montrant de grands symptômes de ruine et de dissolution , a cependant survécu à d'autres en apparence plus stables. Si le seul amour du gain eût été le principal mobile de ces exploits déprédateurs, il me paraît éminemment présumable qu'ils auraient amené depuis longtemps cette dissolution sociale dont ils semblent être les indices. Mais il faut plutôt y voir, je le crois, des vestiges de ces guerres et de ces querelles intestines qui régnèrent jadis entre lesdiverses populalionsdu pays, ainsi que de cet esprit de vengeance que d'autres contrées placées dans des circonstances analogues ont pareillement compté au nombre des premières obligations et des premières vertus -, et on peut croire que ces habitudes de déprédation se sont continuées comme exercice martial et comme preuve de courage, longtemps après que la cause qui les avait produites eut cessé d’exister.
Ce motif, en effet, m’a été surabondamment prouvé, nonseulement par les entretiens que j'ai eus au sujet de ces héros déprédateurs des temps passés, mais encore par les nombreuses chansons qui se rapporleut à ce sujet : — et l’on sait que ces sortes de documents sont souvent les meilleurs archives historiques d’un peuple tel que celui-ci. Dans ces chansons, les dangers et la gloire de ces expéditious sont dépeints sous les couleurs les plus vives et les plus saisissantes que l’imagination des poêles circassicns ait pu trouver. Ainsi leurs héros sont représentés errants pcudanl la nuit à travers des forêts inconnues, où chaque arbre qu’ils rencontrent peut être pris pour un ennemi. Comme preuve aussi que le lucre n'était pas le mobile principal, je puis encore ajouter que nombre de ceux qui se livraient à ces expéditions — surtout à leur premier essai — réunissaient leurs amis, quand l'expédition avait été heureuse, à un festin où l’amphitryon dépensait généralement fort au delà de la valeur du
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bulin rapporté. Celte publicité prouve en oulrc que ces sortes île déprédations ne se commettaient jamaisqu’au loin. Le vol dans son propre voisinage fut toujours regardé comme hautement ignominieux, et sévèrement puni quand il était découvert.
C’est à la propagation de l’islamisme par les Turks, doctrine religieuse qui la première fit sentir l’iniquité de ces habitudes, que revient en grande partie la gloire — gloire réelle et légitime — de les avoir fait cesser. Combien , après tout, la leçon est humiliante pour nous'. Il nous faut donc reconnaître que des hommes réunis en société peuvent ne pas arriver par le seul progrès de la raison à une juste appréciation du juste eide l’injuste; mais que nous adoptons l’un ou l’autre, — également comme dogme inattaquable, — et que nous suivons fidèlement les traces de ceux qui se mettent à notre (ôte, troupeaux imitateurs que nôus sommes !
Après avoir tracé le tableau de la situation récente du pavs(t), il est juste de placer en regard quelques exemples de ce qu’y a fait ce gouvernement qui aspire à sa conquête, afin qu’on puisse se former une idée de ce que serait en ce cas le sort des habitants.
Nous apprenons de Potocki que le Volga était, il y a près d’un demi-siècle, infesté d’une bande de voleurs, — « non de timides bateliers qui cherchaient à gagner quelque ehose en retournant chez eux , mais de déserteurs bien armés , et conduits par un malfaiteur échappé de Sibérie. » Le même mal existe encore , parce que la même cause n’a pas cessé d’exister, c’est-à-dire que la manière inhumaine dont les
(i) Plus de six mois après avoir écrit ce qui précède, Omar Eflendi, mollah turk des plus respectables et du commerce te plus agréable , qui depuis quarante-deux ans habite aux environs de Maniaï, m'a assuré qu’il ÿ avait autrefois plus d’honneur et de bon voisinage parmi les habitants qu’il n’y en a aujourd'hui. Ce témoignage est confirmé d'ailleurs par celui de Chamuz et d’autres anciens.
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soldats sont traités n’a pas subi le plus léger adoucissement. Je tiens de la bouche même de plusieurs déserteurs russes que le traitement auquel on les soumet à l’armée pousse beaucoup d’entre eux a se joindre à un des nombreux corps de déserteurs qui ont été chercher un abri dans les forêts, d'où ils sortent pour attaquer les voyageurs ou piller les habitations. Il est peu de nuits où Astrakhan ne compte des incendies provenant d’une telle cause. Un pareil fléau n’existe dans aucun des pays civilisés au nombre desquels la Russie prétend se ranger. On ne peut pas même dire que ces troupes de bandits ressemblent, même partiellement, aux compagnies franches dont la France et d’autres pays furent jadis infestés, — compagnies composées de soldats licenciés et saus moy ens d’existence ; car le soldat russe n’est licencié que lorsque le service a usé ses forces cl sa jeunesse, époque où on le renvoie sans pension à son village natal traîner du mieux qu'il pourra les misérables restes d’une existence misérable : scs habits mêmes, s’ils valent encore quelque chose , lui sont alors enlevés. Le peu de cas que l’on fait du soldat russe ressort parfaitement dans la réponse que me lit un jour en Krimée un officier russe, qui, chassé de toutes ses positions quant à la possibilité que les soldats fussent parfaitement satisfaits d’un pareil sort, s’écria en désespoir de cause : Hé bien, en ce cas, il faut voir en eux des moines que l’on sacrifie au bieu de la communauté!
Un des déserteurs en question in’a confirmé ce que l'on m'avait déjà dit des déceptions pratiquées sur les pavsans russes pour les décider à venir coloniser les environs d’Annpa. Partout ou publiait les avantages extraordinaires de la localité, — extrême fertilité du sol — fruits dont les soldats pouvaient se régalera profusion, — abondance des eaux les plus délicieuses, — sécurité parfaite, etc., etc., toutes choses parfaitement fausses, à l’exception de la première.
Un des habitants de ce hameau est un Tàtar qui demeu-
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rait anciennement à Kara-sû, village de Krimèc situé entre Theodosia et Simfcropol. Il aurait dû y vivre à l’aise du double héritage qu’il avait recueilli de son oncle et de son père, si l’un ne lui avait pas été enlevé par un Grec parvenu à un rang élevé dans le service civil russe, cl s’il n’avait été forcé de vendre l’autre à un noble renégat de sa race parvenu dans l’armée russe au grade de colonel, et qui au bout de nombre d’années lui avait payé seulement le tiers de la valeur du bien. Dans l’un comme dans l’autre cas il u’avait pu songer à recourir à la loi, dit-il, attendu que les frais auraient achevé de le ruiner, et qu'en tout cas il aurait eu le temps de vieillir avant d’obtenir une décision, tant la justice russe est lente dans sa marche. Tel a, dit-il, été le sort d’un grand nombre de ses compatriotes, les Tâtars uobles en faveur et les officiers russes établis dans le pays ayant chacun de leur côté trouvé moyeu de s’emparer des petites propriétés entre lesquelles lo pays était autrefois divisé, ou de contraindre les propriétaires à les leur vendre à grand’perle.
Bien que la digression m'en (raine un peu hors des limites de mon Journal , j’éprouve la tentation de faire usage de quelques autres matériaux propres à donner plus de vérité à ces esquisses du gouvernement russe, pour l’utilité de ceux qui ont rêvé que ce gouvernement pouvait devenir un des instruments civilisateurs de l’Orient.
Potocki , dont le livre sur le Caucase est, je crois, peu lu en Angleterre (t), parle d’une visite qu’il fit à l’évéque de .Mozdok et de Madjar, Géorgien de naissance; sur quoi Klaprolh, dont le témoignage contre la Hussic ne peut être récusé, a donné la note suivante : « Le nom de cet evéque est
(1) Il est plus connu en France, grâce à la réimpression que M. Klaprolh en a fart faire à Paris ( Foyage dans les steppes d' Astrakhan et du Caucase, etc., par le comte Jean Potocki; avec des notes de .17. Klaproth. Paris , Merlin, 1829. 2 vol. in-8, cartes cl fig. ) — La note rapportée ici se trouve h la p. i tt> ilu t. I". ( Trad .)
EN CIHCASS1E.
Cajas , en géorgien Gai ; il était de la famille des Vakhokha ChwiH, à laquelle appartient une partie de la ville de Thélavi
en Kakfaèli. Après avoir étudié pendant douze ans en Russie, re moine savant revint en 1780 dans sa patrie, et établit à Thélavi une école qui eut beaucoup de succès et de laquelle on attendait une influence favorable sur l'elat de la civilisation en Géorgie. Malheureusement le fondateur fut rappelé en 1783 par le gouvernement russe, qui lui fit des offres brillantes, et son établissement utile cessa. Il resta deux ans à Sainl-Pelersbourg sans savoir pourquoi ou l’avait appelé. Eu !786 le prince Potemkim le prit avec lui à Kremcntchoug j il n’y apprit également rien sur sa destination, cl y resta jusqu’en 1788, réduit presque à la mendicité. Il accompagna, l’année suivante, l’archevêque de Yekatcriooslav à Iassy, sans but , et seulement pour augmenter la suite de ce prélat. En 1792 on le fit venir derechef à Saint-Petersbourg ; il y reçut des appointements sans être employé. Enfin il fut envoyé comme évêque à Mozdok, où le comte Potocki Ta trouvé. »
Cela n’a pas besoin de commentaire; seulement un autre exemple remarquable du même genre peut servir à montrer
que la manière dont furent traités Cajus et son établissement philanthropique se rattache à un système dont l’objet est de tenir dans les ténèbres le troupeau humain soumis à la verge russe, afin d’en assurer la docilité. Il y a quinze anscoviron qu’un aratchnort ou archevêque arménien nommé Narsès, — homme également remarquable par scs vertus, sa haute capacité, son savoir, scs lumières et son énergie, et qui s’annonçait comme devant réformer la vie singulièrement licencieuse des prêtres de sa communion, — établit à Tiflis, et sur la plus magnifique échelle pour cette capitale, une université où il réunit des maîtres pour l’enseignement de toutes les sciences et de six ou sept langues. Il y avait établi une imprimerie avec tous ses accessoires. Pendant quatre ou cinq
ans l’entreprise se poursuivait avec autant de succès que de promesses d’avenir, quand malhevreusemenl le maréchal Paskcwilcb, s’alarmant de l’aspectde l’établissement, ainsi que de la grande influence que l’énergie et l’intégrité du caractère de Narsès lui avaient donnée parmi scs concitoyens, lui fit dire d’aller à Saint-Pelersbourg voir l’empereur. Narsès s’y rendit, mais il n’en est pas revenu; et sa magnifique université n’a pas tardé à se fondre en une chétive école. On croit que depuis il a été envoyé en Bessarabie!
Ces exemples, auxquels on en pourrait ajouter beaucoup d'autres, sont de suffisants témoignages et du mécontentement produit chez les diverses populations dont la Russie s’est rendue maîtresse, par la règle d’une inflexible généralisation qu’elle applique à toutes, — et des souffrances infligées par le lit de Procuste de sa politique, — et du redoutable travail d’assimilation qui s’opère dans les entrailles de l’hydre gigantesque !
EN CIRC ASSIE.