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exigé que je me rapprochasse de nouveau de la côte, — outre que je désirais voir dans ces environs une pierre sur laquelle il y a, dit-on, une inscription, — je suis parti le 4 pour Sûkwa, où je suis en ce moment. En chemin je suis allé voir le juge, et j’ai enfin obtenu de lui copie d’une lettre écrite par les chefs à Séfir Bey, plus l’original de celle qui fut adressée de Semez aux chefs par le général russe. Je renvoie à l’Appendice la traduction des deux pièces sans commentaire, et celle de la réponse des Circassiens (1).
J’ai observé en route d’immenses troupes d’oies sauvages opérant, au milieu des épais brouillards alors régnants, leur migration annuelle de la mer au Kûban.
L’étroite vallée de Sûkwa est la dernière de la côte en se rendant à Anapa, et son débouché sur la mer n’est éloigné de celte forteresse que d’environ deux heures de marche j de sorte que ma résideucc actuelle pourrait être assez dangereuse sans quelques collines assez élevées et passablement escarpées qui occupent l’espace intermédiaire. Du côté du sud, entre cette vallée et celle de la Deswa qui lui est contiguë (nom commun, selon l’usage, au ruisseau qui l’arrose), court une chaîne peu étendue de hauteurs assez considérables et très-escarpées, dont le sommet est revêtu d’une épaisse forêt , cl dont l’extrémité qui regarde la mer forme une falaise qui interdit tout passage. Il est heureux pour les hardis habitants de ce district alpestre qu’au nord de la Sûkwa la côte soit également escarpée. Néanmoins les Russes ont trois fois trouvé moyen de franchir avec de l’artillerie les hauteurs du nord pour piller et dévaster les hameaux qu’elles renferment (hameaux qui n’avaient pas cessé d’être habités jusqu’au commencement de celte année, et qui même aujourd’hui le sont encore en partie), et ceux qui sont répandus dans la vallée même ; c’est à l’embouchure de ce cours d’eau
(i) N“» vii , vin et ix de P Appendice , tin du volume.
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qu'ils ont brûle l’an dernier un navire appartenant à Sélir Boy. Los propriétaires de quinze hameaux ont ainsi été totalement ruinés l’année dernière, et ont tout perdu « jusqu'à leurs poules, » comme me disaient quelques-uns d’entre eux ; cl cependant ils restent attachés à leurs rochers natals, préférant les privations ici à l'abondance sans liberté.
Mon hôte d’hier perdit, dans une de ces excursions, neuf cents moulons. Le général lui ayant offert de les lui rendre — sous la condition, bien entendu, d’association future, — Kùrum Bali-Mirza, quoique ces moulons formassent la principale partie de sa fortune, et que maint autre eût avant lui accepté des offres du même genre, répondit, avec une énergie digue d'un vieux Romain, que le général pouvait les garder, attendu qu’il lui en restait assez pour tous ses besoins et qu'il ne voulait aucune faveur de lui.
J’ai parlé d’une pierre avec une inscription. Cette pierre, dont on dit que les Russes ont offert un prix élevé, et que je |H‘iisais d’abord être celle qu’a mentionnée M. de Marigny, est placée sur une éminence au milieu d'un petit bois, un peu au-dessus du hameau de Bali-Mirza. C’est un conglomérat coquillier ; et l’inscription, nécessairement grossière dès l’origine, a été en grande partie effacée par le temps. Quant à sa forme et à ce qui reste de l’inscription, je m’en réfère au dessia que j’en ai fait. Les habitants du voisinage n’ont pas même conservé de tradition louchant son origine. La pierre mentionnée par M. de Marigny avait formé lemautcau d'une cheminée dans une maison du voisinage; mais la maison a été brûlée et la pierre brisée, cl mon hôte m’assura à plusieurs reprises qu’on n’y pouvait plus reconuaître la moindre trace d’inscription. Je m’assurai de plus que ce n’était pas du marbre, mais bien une pierre de la même nature que l’autre; d’où j’infère que ce n’est pas un ancien Grec qui l’avait travaillée.
Agh-mAg, 13. — Pendant mon retour au siège du con-
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EN CIKCASSIB.
grès, où je voulais donner quelques nouvelles suggestions au sujet d’une nouvelle lettre à Séfir Bey, je passai une soirée avec Cbira tlùkh , le (ils aîné de Kehri-Kù Chamuz. J'eus do lui quelques détails sur un voyage dans la Grande Kabardn dont il est revenu tout récemment, et j’appris avec douleur de nouvelles atrocités commises par Sass, ce chef d’assassins. J’ai parlé, dans mon journal de l’été dernier, d’une troupe de patriotes qui avaient abandonné leurs possessions dans les plaines de la Grande Kabarda, et qui avaient échappé à la domination russe en se réfugiant dans l’Abazak, où ils avaicul formé une petite colonie. Parmi eux était un prince de trèshaute naissance et de la plus ancienne origine, Bcslcni-Kü Arslan-Ghéri. Ce prince n’était encore qu’un jeune homme; mais il avait déjà bien mérité son surnom A'Arslan (le Lion) ; ce qu’on raconte de son courage cl de son ardeur infatigable ressemble à des récits de roman. Sass gagna un des parents d’ArsIan sur la frontière du Bcsni, le prince Bcsleni-Kô Ali- Ghéri, que le premier était venu voir; pendant la nuit on lui enleva ses armes, et il ne se réveilla que pour passer du sommeil à la mort. Le corps, qui avait reçu cinq coups de feu, fut enterré le lendemain ; mais la méchanceté de Sass ne fut pas encore satisfaite. Aussitôt qu’il apprit que le meurtre avait été commis il arriva sur les lieux avec un détachement, fit ouvrir la fosse et fit jeter le cadavre dans les bois pour qu’il y devint la proie des chiens ou des loups. On dit que Sass fit compter sur-le-champ 1,000 roubles au principal meurtrier, Ali-Ghéri, et qu’il a envoyé les armes d’ArsIan à Sainl-Pctersbourg, sans doute avec un autre récit que celui qui vient d’élrc rapporté de la manière dont il se les est procurées.
Chiratlùkh, qui n’est rien moins qu’enthousiaste, dit que les lamentations causées par l’assassinat de ce jeune chef étaient universelles sur toute la route qu’il a parcourue, et que quelques-uns des amis qu’Arslan avait dans l’Abazak se
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rendirent immédiatement sur la frontière du Besni — où le meurtrier Ali-Ghëri demeure sous la protection des Busses, avec lesquels on peut se souveuir que le Besni est en paix, — dans l’intenlion de venger la mort d’Arslan. Ou a déjà tiré uu coup de fusil au traitre ; mais il n’a eu que le bras cassé.
Clurallùkh confirme ce que j’avais appris précédemment du désarmement général des habitants de la Grande Kabarda. Ceux qui conservent leurs armes en ont la permission écrite. Qu’on se représente les hommes de cette race chevaleresque réduits ainsi à cette condition ignominieuse! Chiratlùkh en . vit quelques-uns qui revenaient blessés d’une expédition contre quelques uns de leurs compatriotes des montagnes, — les Tchetchenses, je crois (l).
Les Russes ont aussi commencé la colonisation de laGraudc Kabarda (le moyen le moins coûteux cl le plus efficace de garder une conquête, selon Machiavel); et nombre de villages de leur race à nez camus, à [tommettes saillantes et aux veux étroits y sont déjà établis. La différence de religion empêchera d’ici à longtemps les mariages avec les natifs, — si on permet aux Russes de rester en possession du pays; — sans quoi nous pourrions d’avance déplorer la dégénèration physique de la belle race kabardane, de même que j’ai oui déplorer le changemeut qui a eu lieu à cet égard , aussi bien qu’en ce qui touche aux mœurs, daus la Géorgie si longtemps renommée par la beauté de scs femmes, depuis que le Moscovite y est venu mêler le sang lascif de sa race hyperborècnnc. Les Russes, tolérants |>ar politique là où la violence irait contre leurs fius, ont réussi à gagner au baptême quel-
(i) Le mot compatriotes ( counlrymen ) est pris ici «tans son acception la plus large; car les Tchetchenses , une des trois grandes subdivisions des Mitzjeghis , apparliennonl à une autre race et parlent une nuire langue ipic les Tcherkcsscs de la Kabarda. (Traducl.)
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qucs Kabardans cl nulres Circassicns ; mais le nombre de ces convertis est encore très-faible.
Je me mis en route pour me rendre ici avant-hier matin, l'esprit assez triste, car c’était le jour qui avait été assigné au jugement pour trahison de Tchùrùk Oku Tùghûz , noble d’àge moyen et des dehors les plus prévenants, à qui nous avions toujours, mes compatriotes et moi , porté involontairement beaucoup d’intérêt, à cause de son courage a toute épreuve, de son esprit entreprenant, de sa générosité vraiment royale et de l’extrôme vivacité de son caractère. J’ai parlé précédemment du banquet et des présents qu’il prépara l’an dernier pour notre réception, lors de notre première vi- . site à son hameau. Je savais que divers incidents de sa vie, • outre l’extrême étourderie et l’irrégularité de sa conduite en général, lui avaient fait beaucoup d’ennemis; pourtant ces accusations de trahison — d’avoir fait, par exemple, de nombreuses visites aux Russes sans permission , d’avoir reçu de l’argent d’eux dans le port de Pekal, etc., etc., — semblaient de telle nature qu’on ne pouvait ni ne devait passer légèrement dessus, et elles me faisaient craindre que les dénonciations que j’avais entendu porter hautement contre lui n’aboutissent peut-être à la peine capitale. Il s’était absenté de chez lui depuis plusieurs jours que le congrès était dans son voisi- - nage, bien qu’il eût antérieurement fait dire qu’il était prêt à se présenter devant le tribunal et à supporter les conséquences du jugement. Enfin on le trouva dans l’Adughûm, d’où on le ramena. Des ordres spéciaux avaient été envoyés dans les environs la veille du jugement pour un rassemblement de forces plus qu’ordinaire; le temps sombre et froid semblait s’harmoniser avec la tristesse de ces préparatifs, et toutes ces causes réunies agissaient douloureusement sur mon imagination.
Nous partîmes en nombreuse cavalcade ; la plupart de mes compagnons, plus habitués que moi aux résultats
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de cos sortes d’affaires, n'étaient nullement de mon humeur. Les uns faisaient caracoler leurs chevaux, les autres riaient et plaisantaient entre eux. Nous trouvâmes le congrès assemblé sur un monticule au milieu de la vallée de Semez ; après avoir communiqué aux tamatas quelques arrangements que j’avais faits avec le juge Mehmet — qui s’était absenté à cause d’une querelle qu’il avait eue avec quelques-uns des membres, — je repartis au moment où Tùghûz arrivait avec un nombreux cortège, jugeant, malgré le vif intérêt que je prenais à ce qui allait se passer, que le mieux pour moi était de n’y pas être présent, de peur qu’on n’en appelât à moi pour mitiger la peine, ce qui dans cette cause paraissait ne pas devoir être. Après un intervalle d’attente et d’anxiété, je ne fus donc pas peu surpris hier d’apprendre que notre ami n’availélé condamné qu’à une amende de vingt-quatre boeufs. Les excuses qu’il avait alléguées et les explications qu’il avait fournies avaient paru dévoir motiver celte indulgence.
EN CtRC ASSIK.