‹ Journal D'Une Residence en CircassieChapitre 13 sur 35 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Organisation politique. — Éducation; organisation religieuse. — Affaires judiciaires. — Hivernage d’un vaisseau turk. — Son départ pour Constantinople. — Origine de Sûdjûk- Kalèli. — Affaire du P'i.ren . — Politique russe. — Ancienne ville circassienne de Cliantkbùr. — Incidents d’une chasse sur le Ruban. — Exploits de guerriers circassiens. — Modèle de vie conjugale.

Aghsmûg , 18 février 1839. — Depuis le commencement <lc décembre un bâtiment turk a mis à la voile du sud , et deux sont arrivés; mais tous mes efforts pour obtenir de celui qui est à Ozerek qu’il partit avec des lettres pour Séfir Bey sont restés sans résultat jusqu’à ce moment que l’époque du Kûrban-Beiram approche. On a promis qu’aussitôt après la fêle il se mettrait en mer par le premier vent favorable , et tous les marchands sont activement occupés de leurs préparatifs.

I.a description que fait Horace du marchand d’Italie ne saurait guère toucher un négociant anglais, appuyé comme il l’est sur le Lloyd (t), et n’ayant jamais connu par expérience le luctantem Icariis /lue ti bus stfricum. Mais dans le marchand circassicn on voit revivre le portrait tracé par le poêle romain, — la crainte des vents orageux , — les consolations du repos dans une jolie maisonnette, — puis l’impatience de la pauvreté le ramenant bientôt à réparer la barque déchirée par les vagues pour se remettre encore une fois en quête du profit. Ce sont, je crois, ces mercatores metuentes avec deux cordes à leur arc — l’agriculture et le commerce — qui ont été principalement cause que je n’ai pu obtenir que le navire en question partît plus tôt. J’espère , toutefois , que mes recommandations près de quelques-uns d’entre eux

(i) Compagnie d’assurances maritimes. ( J'raducl. )

JOURNAL d'u>E RESIDENCE

pourront les amener à procurer à leur pays une compensation de ce contre-temps, en rapportant de la poudre pour la vente, au lieu de se reposer, comme on l'a fait jusqu’à présent, sur les importations fortuites des Turks. Je viens d'envoyer mon drogman à Az-Demir (homme influent que l'on a chargé des lettres) et à quelques autres des principaux passagers pour leur parler encore à ce sujet. Pourtant, je dois dire en faveur de ces marchands et des autres qu’ils ne sont pas en ce moment sans cause d'appréhension , attendu que le bruit général est qu’un navire turk s’est perdu en mer, et que tous ceux qui étaient à bord, au nombre décent cinquante personnes, à ce que l’on croit, ont péri. On présume que ce bâtiment a coulé bas pendant une bourrasque dans la nuit du 20 octobre j dans la même nuit un navire russe se perdit à Pchat corps et biens. C’est le seul naufrage d'un navire turk dont j'aie oui parler depuis que je suis dans ce pays.

23. — F.n m’entretenant des fraternités avec mon référendaire Navrûz — à qui son père a légué tout à la fois le goût de l'histoire et celui de la jurisprudence, — je suis arrivé à comprendre une chose qui pour moi avait été jusqu’ici incompréhensible : à savoir, la préséance apparente de certaines fraternités sur d’autres, ou la raison pour laquelle plusieurs étaient rangées sous un seul chef, alors que toutes étaient cependant qualifiées d’égales. C’est ainsi que lors des nominations faites à la recommandation de Daûd Bcy pour former un gouvernement, je sus que seize anciens avaient été choisis comme représentants de huit fraternités, deux pour chacune, et que dans ces huit fraternités était compris , disait-on, le nombre infini des petites fraternités de tokavs des deux provinces, jusqu'à Kliissa ou Vardan (l). Je vois

(I) Les Iralernités des trois races se sont beaucoup mêlées dans ces derniers temps jusqu’à Gaglira , et des alliances de mariages s’étendent même au delà de ce point.

•'nr '

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néanmoins que ce n’était par aucun motif de préséance que ces huit fraternités étaient ainsi distinguées, — car toutes sont tenues pour égales, et il n’j a pas de nom spécial propre à coustater une division de ce genre , à moins qu'on ne regarde comme tel le terme général tarko , « réuni par serment, » — mais que celle distinction dérivait uniquement de ce que la totalité de la population lokaYe est divisée en huit grandes consanguinités, sorte de clans ou de grandes familles, dont les membres, ainsi que leurs serfs, ne peuvent contracter de mariages ensemble $ — et que du reste c'étaient les individus qui étaient choisis à raison de leur capacité, et non leurs fraternités particulières à raison d’une prééminence quelconque.

De même les fraternités des nobles sont partagées en cinq consanguinités ou taries; toutefois, dans l'affaire du gouvernement, elles se contentèrent d’un seul représentant pour elles toutes, — Tchûpako Kehri-Kû Chamuz , qui fut désigné pour se rendre à Constantinople en qualité d’envojé.

Il fut convenu à cette époque que les seize représentants seraient partagés en deux partis de huit chacun , qui, avec le juge en chef de chaque province alternativement, se réuniraient dans la vallée de Semez. Mon arrivée .d’abord, puis ensuite celle des Russes et la guerre qui s’ensuivit, suspendirent malheureusement ce commencement de tentative.

Les jugements sont suspendus depuis environ trois semaines, afin que les membres du congrès puissent s’occuper do leurs affaires privées, — et plus encore pour qu’ils puissent être avec leurs familles à l’époque notable du Kûrban-Bcïram (le sacrifice du Bcïram), où chaque bon musulman qui en a les moyens offre en sacrifice quelque animal, — un bœuf , une vache de trois ans (quelquefois un chameau chez les Arabes et les Turks), un mouton ou une chèvre. — Au moment du sacrifice, celui qui immole la victime prononce une courte prière à laquelle répondent tous les assistants ; puis la chair.

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après avoir clé cuile, est distribuée en tout ou en partie

parmi les pauvres.

Ce qu’on pourrait appeler la session est à peu près à moitié de sa durée. La rémunération de ceux qui participent aux jugements ne paraît pas compenser le temps qu’ils y emploient ; car les affaires de cette saison ont déjà occupé prés de deux mois, et tout ce qui est tombé en partage au juge Mchmct , par exemple, c’est une vache. Mensûr, un de ceux aussi qui y ont pris le plus de part, n’a voulu rien accepter. Il y avait de portées sur les rôles — ou plutôt sur le bâton coché qui en lient lieu — environ trois cents personnes.

28. — le vois avec bonheur que les capitaines turks n’ont pas encore perdu courage : trois navires sont arrivés depuis le commencement de décembre, — un à Vardan et deux à Neghipsekwa. Un de ceux-ci, arrivé tout récemment, avait fait précédemment une première tentative ; mais il avait été repoussé par les gros temps, et un coup de vent l’avait fait dériver jusqu’à la côte asiatique. Dans le bagage et les ballots jetés à la mer se trouvaient des lettres pour le pays et d’autres pour moi , que celui qui en avait été chargé regretta, dit-il , plus que tous les ballots qu’il perdit en cette occasion, attendu qu’il avait ouï dire que le contenu en était de grande importance. C’est la première perte de ce genre que j’éprouve, et elle arrive dans un moment où il ne me reste guère de patience pour la supporter.

Ayant eu pendant une couple de jours la visite d’IIadji Ismaël, un des juges, j’y ai trouvé une nouvelle opportunité de me renseigner sur l’état de l’éducation , qui est encore ici à son enfance. Les seuls instituteurs sont les mollahs, auxquels les habitants du voisinage de la mosquée payent , de leur libre volonté, un pour cent de miel, dix pour cent des grains récoltés, une vache ou un bœuf sur trente , et un mouton ou une chèvre sur quarante , pour y dire le service, sc rendre au chevet des mourants , etc. Outre ces

EN CHIC ASSIE.

fondions, ils sonl tenus d’instruire les enfants, filles et garçons, de ceux qui le désirent (1rs religieux turks sachant lire et écrire) , et même de mettre ceux qui sout destinés à devenir juges au fait des premières notions de jurisprudence. Ismaël , qui n’occupe que depuis peu de temps sa charge actuelle (étant aussi libre que les autres de changer de résidence), n’a dans son voisinage que seize hameaux, qui lui envoient douze élèves. Il dit que (rois années d’études suffisent pour faire un mollah , — mais que quinze ou vingt années suffisent h peine pour un kadi ou juge, ces fonctions exigeant quelques notions do l’arabe et du persan, et une parfaite connaissance du lurk. Ismaël calcule que dans le nord •les deux provinces , c’est-à-dire à l’est et au nord de Ghèlendjik, il y a une quarantaine d’écoles pareilles à la sienne, ayant chacune depuis dix jusqu’à soixante écoliers. Prenant une moyenne de vingt, on trouvera que le nombre d’enfants qui reçoivent quelque instruction se monte à environ 800 pour la partie du pays spécifiée. On peut, je crois, supposer que le surplus de la population reçoit une instruction analogue à peu près dans la même proportion.

Je ne doute pas que M. de Marigny, daus ses deux notables exemples de justice circassicnne, n’ait raconté fidèlement ce que lui avait rapporté l’espion Tausch; mais ce dont on peut douter, c’est l’authenticité des faits eux-mêmes. Lorsque je les répétai au juge en chef Iladji-Oghltï Itfehmct, il parut prendre la chose tout à fait en plaisanterie, et plus tard il les raconta à un autre (amata à leur grand amusement à tous les deux. Leur ayant demandé sérieusement, néanmoins, s’ils étaient compatibles avec les usages circassiens, Oghlù me répondit : Je ne sais pas comment cela peut avoir été autrefois, mais moi je n’ai jamais ouï parler d’une pareille loi(t).

(1) Les deux anecdotes auxquelles il est fait allusion ici se trouvent à la page 200 de l’édition Klaproth du Voyage de M. de Marigny. ( Trad .)

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Il me raconta, comme exemple réel de leur loi, un cas analogue qui avait été apporté devant lui peu de temps auparavant. Quelqu’un voulant tuer un jeune bœuf réclama l’assistance d’un voisin qui, s’approchant sans précaution de l’animal qui était lié et étendu à terre, reçut un coup de corne qui lui fil sauter un œil hors de l’orbite. Se regardant comme ayant droit à un ample dédommagement pour la perte de son œil , il forma une demande devant le juge, espérant qu’il lui serait alloué cent bœufs; mais ce dernier l’informa qu’une telle amende ne pouvait être prononcée que dans un cas de mutilation volontaire, intention que certainement son voisin ne pouvait avoir eue en réclamant assistance.

Il lui alloua donc la valeur d’une vache et lui promit (la victime de l’accident étant plus pauvre que l’autre) de lâcher d’obtenir de celui-ci qu’il lit quelque chose de plus. Le demandeur, toutefois, ne fut pas satisfait de ce jugement, et la cause est encore en instance.

Et maintenant que j'ai écrit ce qui précède, je m’aperçois qu’il me faut ou biffer le tout ou ajouter un nouveau témoignage ; et, fidèle historien, je pense que le mieux est de m’en tenir au dernier parti, car on y verra dans quel état de transition la jurisprudence est maintenant ici. Je regardais certainement le témoignage du juge en chef comme le plus infaillible et le plus complet que je pusse avoir eu de telles matières ; mais en m’entreteuant sur ce sujet avec mon noble ami Navrûz depuis que j’ai confié au papier ce qui précède, j’ai vu que le juge Mehmet avait une grande propension pour la loi turque, dont il a plutôt cherché, je présume, h faire ressortir l’excellence dans l’exemple ci-dessus, qu’il ne s’est attaché à répondre à ma question au sujet de la loi circassienne. Navrûz — qui par parenthèse est partisan de celle-ci, dont il vante l’excellence en nombre de cas — dit que la personne qui a perdu un œil l’a perdu parce que l’autre l’avait appelé à son aide ; et qu’en conséquence ce dernier aurait été

EM C1RCASSIE.

tenu par la loi du pays de payer au blessé uue compensation de cinquante bœufs au minimum, et peut-être même de cent.

Tout bien considéré, il parait donc qu’on peut regarder comme le grand principe de la législation circassienncque la perte de la vie, d’un membre ou d’un organe essentiel, doit être compensée par celui au service de qui cette perte a été éprouvée ou qui l’a occasionnée , dans les proportions suivantes : 200 bœufs pour un homicide volontaire cl 100 pour un homicide accidentel (réservant l’option de sang pour sang dans le premier cas, si les parents l’exigent) ; 1 00 bœufs pour une blessure volontaire et 50 pour une blessure accidentelle faite à un membre ou à un organe essentiel, et le tout réduit à moitié si le tué ou le blessé est un serf. Je trouve aussi dans la cause de l’œil une circonstance qui ferait sourire nos légistes : c’est qu’il parait que la question n’a pas été formellement jugée et décidée (auquel cas il n’aurait pu y avoir de recours ultérieur) ; mais qne le blessé demandait simplement au juge quelle serait sa décision s’il apportait la cause devant lui! Quant aux exemples cités parM. de Marigny, néanmoins, l'opinion de Navrilz coïncide avec celle du juge, avec cette restriction qu’il se peut qu’aulrefois dans le sud celui qui aurait mis le feu à un arbre dont par accident la chute aurait tué quelqu’un eût été passible de compensation à payer aux parents de la personne tuée.

Sûa, 1 1 mars. — Le 5, je suis venu ici sur la côte, à l’instante prière d’Az-Demir, l’envoyé choisi pour porter à Séfir Bey les lettres par lesquelles on l’informe du résultat de la campagne de dévastation dont le pays était menacé. Une lettre a aussi été adressée au gouvernement de la Grande-Bretagne sur le même sujet. Je joins ici la traduction de celte dernière pièce (1).

J'ai assisté au départ du navire qui a emporté l’envoyé.

( t) N° x de V Appendice. La copie de la lettre des Circassicns à Séfir Bey parait s’èlrc perdue.

C'était, avec les traits hardiment prononcés de la côte, une scène des plus frappantes et des plus pittoresques; mais au lieu de chercher à dépeindre les impressions d’un tel spectacle et les sentiments qu’il excitait, j’en ai tracé une esquisse qui mettra chacun à même de compléter la partie mentale du tableau. Je ne puis cependant omettre de mentionner un des passagers, — Mcinisch Oghlû, Turk âgé de près de quatrevingt-dix ans, qui, accompagné de sa fille, quittait le pays pour n’y plus revenir, — parce que j’ai eu de lui, sur la fondation de Sùdjùk-Kalèh, un germe d’informations qui pourra peut-être fournir de merveilleuses ramifications. Il a été mollah ici pendant nombre d’années, et, selon son rapport, Sûdjùk-Kalèh était originairement — il y a de cela 113 ans — une simple colonie de Tàlars de Kriméc réfugiés et autres. Je regrette que le peu de loisir que nous laissaient les circonstances dans lesquelles a eu lieu cette rencontre fortuite ne m’ait pas permis d’obtenir de plus amples renseignements; mais je ne doute que je n’en puisse trouver abondamment à d’autres sources.

Au moment de mon arrivée sur la plage la petite barque turque avait déjà été tirée de l’abri commode où elle avait passé l’hiver au milieu de quelques broussailles au pied d'une éminence, son mât orne de branches de pin qui lui donnaient l’apparence d’un arbre pour ceux qui le voyaient de la mer ; elle avait été halée et remise â flot, où elle se tenait les vergues parées et prête à s’élancer, tendant ses câbles sous la forte pression d’un vent d’est, comme un limier impatient de sa laisse. C’était vraiment une scène pittoresque et animée, et j’espère que l’esquisse en pourra donner quelque idée, quoique le vent fût si fort et le froid si piquant que mes doigts s’engourdissaient après quelques minutes d’exposition à l'air.

Ce jour-là et le lendemain le thermomètre sc maintint à 20° (1).

(I) 5° 1/3 Réaum. {'Draduci.)

7ùymut» h J’«y’rê* mm- àejun- «le Ml lied. ùüà Ut l'tiurn ti (T

EX f.lKCASSIE.

En me rendant à la côte je reçus du juge Mehtncl le [taquet de lettres que le bruit public disait avoirété perdu, et qui par le fait avait clé sauvé de l'avidité des vagues et poussé à la côte dans un des ballots jetés à la mer pendant un orage sur la côte asiatique. J’ai trouvé dans un exemplaire du Times du 22 juin dernier compris dans ce paquet un compterendu des débats qui ont eu lieu dans la chambre des communes à l’occasion de la capture du Vixen. il faut en vérité que la masse d’ignorance, d’indifférence et d’esprit de parti sur laquelle se sont appuyés lord Palmerston et ses acolytes ait été grande , pour qu’ils aient pu mettre en avant avec tant d’effronterie et de duplicité leur attention circonspecte aux grands intérêts que la question enveloppe!

Psetnegûg , 19. — En acceptant quelques invitations amicales j’ai eu ainsi l’occasion de faire dans ces quartiers uu petit tour d’adieu, dans lequel je me proposais un triple objet : 1° Répandre la nouvelle, que m’avait apportée mondernier paquet, dcl’insullcque l’Angleterre a reçue en Perse à l’instigation du général russe, et augmenter d’autant les motifs d’encouragement des Circassiens, en ajoutant celui-ci à ceux qu’ils ont déjà d’espérer que l’Angleterre ne peut rester plus longtemps passive; 2° visiter les vestiges de ce que l’on désigne comme une ancienne ville circassienne,'sous le nom deChant- Lhùr; 3° essayer quelle chasse on peut faire sur les rives du Kûban. Mais je me voisobligé de renoncer aux deux derniers, trouvantplus tôt qucjenem’y allendaisl’occasiondecomplélcr mes renseignements sur l’histoire de Sùdjùk-Kalèh, renseignements dont je ne suis pas plus satisfait que je ne suis surpris et mortifié de voir que des notions d’une telle importance avaient jusqu’à présent échappé aux recherches de mes compatriotes et aux miennes.

Sftdjùk-Kalèh était originairement une place de peu d’étendue, qui fut construite il y a plus de 150 ans par un chef de ce pays nommé Gherlch Arslan Boy, dont beaucoup de

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gens encore en vie ont vu le nom inscrit sur les murs de la place. A cette époque c’était principalement un lieu de refuge pour les Tâtars qui avaient quitté la Krimce et d’autres endroits lors de l’invasion des Russes , ainsi que pour d’antres étrangers à qui le prince de Semez et les chefs du voisinage permettaient d’y résider. A une époque plus rapprochée, le commerce de cette petite colonie devint considérable; et Basli Kû , prince de Semez , grand-père de Pchémaff , puis après lui un autre chef du pays, Âbbat Kérim Ghéri (1) , en eurent successivement la surveillance pour y maintenir l’ordre. Dans le même but , chacune des fraternités du voisinage avait nommé et délégué un de ses membres , et ces délégués étaient en quelque sorte associés avec le chef auquel était remis le gouvernement de la place, et y résidaient pour servir de konaks aux marchands turks. Plus tard un sabakhor âgé (officier turk autrefois subordonné à un pacha) vint demeurer à Sôkhûm-Kalèh et dans le pays avoisinant pendant plusieurs années; et ensuite, pendant un temps plus court, un certain Ali Pacha avait été exilé sur cette côte (les députés circassicnsv continuant néanmoins toujours leur résidence). Mais le sabakhoz et Ali Pacha , de même que tous ceux qui étaient en rapport avec eux et avec le gouvernement turk , aussi bien que la presque totalité des habitants, se retirèrent à Anapa immédiatement après sa construction , vers 1781. Cette dernière place devint alors le marché général du com merce de cette partie de la côte , et Sùdjûk-Kalèh , abandonné de tous ses habitants sauf un petit nombre de Tàtars et quelques autres , tomba presque en ruine.

Telle était sa situation lorsqu’en 1791 le général Godo-

(t) Je pense que ces deux noms, qui sont très-communs en Circassie , peuvent être une double corruption de Krim Ghéraï , et que ceux qui les portent y peuvent trouver un témoignage que leurs ancêtres sont originaires de la Kritnée. Entre ce dernier pays et la Circassie il parait y avoir eu autrefois de fréquentes relations.

EN CIRC ASSIE.

vilch envahit le pays avec des forces russes considérables. Repoussé deux fois après deux rencontres meurtrières, il réussit dans sa troisième tentative à atteindre Sùdjùk-Kalèh, qu’il trouva entièrement ruiné, les Circassiens avant euxmémes abattu les murailles à son approche, — circonstance que l’on n’a pasoubliéej nombre de ces derniers ayant été tués par suite de la hâte et de l’ignorance qui présidèrent à l’explosion. La place resta depuis lors dans cet état de ruine complète, jusqu’en septembre 1811 que le maréchal de Richelieu, avec un nombreux corps de troupes russes, envahit de nouveau le pays et réussit aussi à arriver jusqu’à Sudjûk-Kalèh, — c’est-à-dire jusqu’à son emplacement, où il construisit un fort dont j’ai précédemment décrit les ruines encore subsistantes. Il y laissa une garnison, qui resta bloquée parles Circassiens pendant près d’une année -, celle garnison fut alors retirée, et le fort entièrement démantelé.

Depuis lors, je le répète, il est resté dans cet étal de ruine où il est encore aujourd’hui (nonobstant l’assurance donnée par lord Durham qu’il s’y trouve une garnison ou que du moins il est possédé par les Russes) ; les propriétaires du voisinage en sont ainsi rentrés en possession, et le sol est main r tenant occupé par des bestiaux qui y paissent l’herbe (1).

(I) M. Dubois de Montpéreux (Foyaye autour du Caucase, 1 , 10) dit (d’après Reineggs) que le nom de Sùdjùk-Kalèh vient des Tcherkesses et signifie Château des Petites-Souris j le mot , dit-il , doit se prononcer Dschougo-Djouk-Kalèh , dschougo en tcherkesse signifiant souris. Il rappelle aussi que selon Reineggs (sftlgcmcine Beschreibung des Kaukasut, I, 277) les Tâlars (sans doute les Nogbaïs) appelaient Sùdjùk-Kalèk Koelschanda, c’est-à-dire ta plus loin, parce qu’il leur était interdit de faire paître leurs troupeaux en deçà d’un certain rayon autour de la place. Enfin M. Dubois fait observer que d’après l'usage général où sont les Tcherkesses de donner à leurs hameaux ou à leurs habitations le nom des ruisseaux qui les baignent , ils se servent plutôt du nom de Zimissè (ruisseau qui se jette au fond de la baie de Sùdjùk-Kalèh) que de ce dernier pour désigner la place. (Traduct.)

Résumez cette histoire, et voyez quel étrange spectacle elle présente. Vers 1696 les Circassiens construisent sur la baie de Semez un fort, ou plutôt une factorerie pour le commerce et la résidence des étrangers, principalement des exilés tâta rs. Plus de trois quarts de siècle après cette époque, le commerce avec la Turquie s'étant grandement accru, deux officiers turks viennent y résider pendant un court espace de temps ; puis ils la quittent, vers 1781, et n’ont jamais été remplacés par d'autres. Trois ans plus tard (1784), la Russie s'étant mise en possession du territoire du khan ou sultan de Kriraée, lui attribue certains droits sur le fort de Sûdjrtk- Kalèh (1), et investit de ces droits, imaginaires ou non — le sultan de Turquie! Sept ans plus tard (1791 ) la place étant à peu près abandonnée et presque en ruines, et incontestablement en possession des Tcberkesses, qui en achèvent la destruction en faisant sauter les murailles à l’approche des Russes, ceux-ci, la trouvant ainsi tout à fait délabrée, l’abandonnent et la cèdent au sultan de Turquie. Ils reviennent au bout de vingt ans(18U), élèvent un fort sur l’emplacement occupé par les ruines, et après l’avoir occupé un an ledémantcllent et le ruinent, puis en cet état ils le cèdent pour la seconde fois au sultan de Turquie. Dix-huit ans plus tard (1829) ils forcent le sultan de le leur céder , en même temps que la totalité de la côte circassienne ; cependant ils n’en prennent pas possession, et l’Angleterre proteste immédiatement contre l’acquisition comme contraire au traité, et fait scs réserves des droits britanniques. Sept ans plus tard un bâtiment anglais vient y trafiquer , la place étant toujours en ruines et en possession des habitants du pays, qui n’ont jamais aliéné leur droit sur elle. Arrive un navire russe qui capture le navire anglais à l’ancre près des ruines, et les légistes du gouvernement d’Angleterre confirment la prise, sur cette raison

(I) t'oyez l’Appendice, n" XIII.

EM CIKCASSIK.

que la place était alors de faclo entre les mains des Russes, — une place qui n’est maintenant depuis 45 ans (sauf une année d’occupation russe vingt-trois ans auparavant) qu’une ruine occupée par les seuls natifs! Et bien que la place soit aujourd’hui en ruines et possédée par les natifs, le gouvernement d’Angleterre rejette tout témoignage anglais propre à établir ce double fait ! Si ce n’est pas là un suicide politique sur l’autel du sycophanlisme impérial, je ne sais comment qualifier un pareil acte (1) !

Il doit maintenant être évident que les récits emphatiques de la double prise de Sùdjûk-Kalèh sur le sultan par le général Godovitch et le maréchal de Richelieu, et de sa restitution à la Porte, ont été de simples montres politiques imaginées par les Russes pour l’investir d’un droit dont il ne fut jamais en possession réelle, et auquel il n’a même jamais prétendu-, et cela afin de créer un semblant de droit qui parût justifier un transfert en leur faveur ! Telle est donc la ligne de distinction profonde qu’il faut établir entre Ànapa et Sûdjùk-Kalèh, qu’à l’égard de la première de ces deux places le sultan a été invité par les Circassiens à y former un établissement de commerce fortifié pour leur utilité mutuelle, ce qu’il fil entièrement à ses dépens, y entretenant un gouverneur cl une garnison, et percevant en compensation les droits mis sur le commerce ; au lieu qu’à l’égard de Sôdjùk-Kalèh il ne parait pas certain que le sultan y ait jamais perçu aucun droitsur le commerce turk, ni qu’il y ait eu jamais un résident fiscal. Ce qui est incontestable, au surplus, c'est qu’il n’y a jamais envoyé ni garnison ni gouverneur, et que la place était

( I ) On trouvera dans \’ Appendice des explications ultérieures sur cette affaire extraordinaire , et sur les traités sur lesquels le ministre des affaires étrangères d’Angleterre a basé sa décision encore plus extraordinaire à ce sujet. On y trouvera aussi une déclaration solennelle touchant l’hisloire de Sûdjùk-Kalèh , rédigée et signée par le juge en chef et d’autres des principaux ancien s de Circassie. (K°* xt et xn de I 1 Appendice.)

entièrement abandonnée comme station commerciale depuis quarante-huit ans lors de la cession forcée que le sultan en a faite, et qu’à l’époque de l’arrivée et de la capture du Vt'xen il y en avait quarante-quatre qu’elle était complètement ruinée et absolument abandonnée. Le nom même de Sôdjùk-Kalèh (fort du Saucisson) semble impliquer son caractère de marché d’approvisionnements; et on peut dire que le titre de fort (kalèh) lui fut donné dans un sens ironique (1).

Au surplus, la vérité de l’histoire de celte place ne repose ni sur des suppositions ni sur des inductions, car il y a nombre de vieillards, tant ici qu’en Turquie, qui l’ont connue presque depuis son origine. Et maintenant que je suis eulré dans la vraie route, je trouve que les faits, tels que je les ai rapportés, sont appuyés du témoignage général du pays. J’ai déjà dit qu’on trouverait dans l’Appendice une déclaration du juge en chef à ce sujet, revêtue du scel des habitants les plus respectables.

Peut-être s’élonnera-l-ou que je ne me sois pas arrêté plus têt sur ces détails, — détails d’une telle importance pour ce pays et pour le nôtre. Je m’en étonne moi-même ; et le seul empêchement que ma mémoire me présente à ce sujet est que j’ai toujours eu l’esprit préoccupé et faussé par les récits que les Russes ont faits de la prise de la place, — récits qui semblaient impliquer une défense ; par le nom turk Ackalèh ou fort, et par l’apparence militaire des ruines que j’avais prises pour des ruines d’ouvrages turks, et non russes. Et maintenant que j’y songe, il s’était présenté il y a deux ans une circonstance qui aurait pu me mettre sur la voie des informations : c’est l’observation que je fis à proximité de la place d’un monticule couvert d’berbe, dont un des côtés laissait apercevoir de la chaux. J’avais rapporté un peu de cette chaux

(I) On a vu dans une note précédente quelle autre étymologie a cté donnée du nom de Sûdjûk-Kalèh ( Traduct .)

EN CIKCASS1E.

à notre logement comme une découverte; à l’occasion de quoi Chamuz me dit qu’elle avait été déposée là par les Russes. Toujours préoccupé, néanmoins, de l’idée d’ouvrages turks primordiaux (les constructions circassiennes étaient petites et tout à fait différentes des constructions russes), je pensai que la chaux avait été apportée là pour des réparations ou des augmentations, — et non pour des constructions nouvelles.

Quoique le gouvernement turk ait été ainsi rendu complice de cette singulière friponnerie politique, je ne doute pas qu’il ne dit néanmoins la vérité s’il était appelé à la déclarer, et à justifier de son droit originaire de possession et de gouvernement sur le fort du Saucisson. Toutefois, s’il se montrait peu disposé à fournir un témoignage hostile au grand protectorat du nord, on pourrait en avoir abondamment de la bouche des particuliers.

A l’égard des deux motifs secondaires de ma tournée, ma curiosité est à demi satisfaite quant à l’un et encore excitée quant à l’autre, par les rapports de l’hôte estimable chez qui je suis maintenant, Batûk Hattav. Au sujet de Chantkhûr, Hatav raconte une histoire fabuleuse d’un jeune homme d’une grande délicatesse corporelle, mais d’une singulière intrépidité, qui en fut le premier occupant,- du conseil donné à co jeune homme de passer la nuitsur un pont voisin, où il cull’effrayant spectacle d’un combat entre deux armées de djins ou revenants jdurefus qu’il fit d’obéiraux injonctionsdu chef des djins ; d’une jeune fille d’une grande beauté qui le rencontra là, qu’il rassura dans sa frayeur, et qu’il encouragea à passer le pont pendant cette nuit d’horreurs; du mariage qui se fit ensuite entre eux et de leur progéniture qui occupa la célèbre cité d’où elle émigra par la suite pour le Temigùï, où les descendants de ce couple mystérieux forment aujourd'hui le noble clan de Bùlatùk. Quant à la ville même, ou plutôt au village, tout ce qu’on en peut voir maintenant est un fossé entourant un espace d’une dizaine d’acres, entre les rivières de

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Ncfil et de Psebebsi(l). Je puis aisément oublier la fatigued’un vovage de deux jours par le mauvais temps de cette saison pour voir de pareilles ruines-, mais quant à la chasse sur le Kùban, ma curiosité a été puissamment stimulée par un fragment de corne que m’a montré Haltav, et par la description qu’il m’a faite d’un animal qui me parait ne pouvoir être autre chose que l'élan, ce géant de la tribu des cerfs, et qu’il dit se trouver en grand nombre dans les roseaux des terres basses et riches qui bordent les deux côtés du Kùban.

Dans une de ses nombreuses excursions de chasse eut lieu un incident dont j’ai souvent ouï parlerà Chamuz et à d’autres, ainsi que de maint autre exploit de môme nature qui ont valu à mon hôte une grande renommée. Maintenant que j’ai recueilli plus de détails à cet égard je vais le rapporter, nonobstant l’incrédulité que d’aussi merveilleux récits peuvent rencontrer chez quelques personnes; parce que pour ceux qui désireDt avoir une solution du mystère d’une aussi longue résistance des Circassiens vis-à-vis de la Russie , je n’en puis trouver d’autre — en l'absence de toute organisation et de tout moyen d’appeler contre l’invasion les forces viriles du pays — que le sentiment des obligations sociales dont chacuu ici parait fortement pénétré, et la rivalité d’héroïsme et de bravoure entre le plus grand nombre: héroïsme qui non-seulement éclaircit les rangs de l’ennemi et le tient en respect, mais qui semble incessamment faire renaître de leurs cendres de nouvelles pléiades de héros. J’en viens à monhistoire.

Hattav et neuf de scs compagnons, ayant résolu, selon l’expression do mon hôte, d’aller passer pour leur plaisir quelques jours d’été dans ces terres couvertes de roseaux (et non moinsdangereusesqu’aulrefoiscellesd’Otterbourne), s’étaient dans celle intention approchés du Kùban. Après deux

(I) Pallas ( Foyages dans les gouvernements méridionaux de Vempire de Russie, t. I, in-4°, p. 423) avait déjà vu et décrit ces ruines. (Traduct.)

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jours do chasse , pendant lesquels ils avaient tué de trente à quarante élans, ils étaient partis le matin du troisième jour pour se remettre en chasse. Haltav cl un autre s’étant trouvés séparés du reste de leurs compagnons, ils rencontrèrent bientôt après un corps de soldats russes d’environ cinquante fantassins et trois cents Cosaques, envoyés de cecôlé-ci du fleuve, qu’ils avaient traversé sur des liteaux portatifs, pour faire prisonnière notre troupe de chasseurs. Hattavetson compagnon étaient à pied, ce qui ne leur permettait pas de songer à échapper ; songer à se rendre ne leur était pas plus possible. Pendant que l’ennemi était encore à distance , ils commencèrent leur retraite , tout en faisant feu des points favorables sur ceux de leurs ennemis qui s’aventuraient le plus de leur côté. Les deux officiers, perdant patience en voyant tomber leurs hommes, se mirent à la tète des Cosaques et s’avancèrent avec ceux-ci plus rapidement ; mais tous deux ayant été atteints mortellement, l’ardeur de leurs suivants se refroidit, et l’infanterie fit un mouvement pour entourer les deux chasseurs. Ceux-ci alors se placèrent dos à dos, chargeant et tirant alternativement, et abattant un homme à chaque coup. A la fin, cependant, leur situation devint tellement désespérée par suite de l’épuisement de leurs munitions, et de la blessure grave que l’un d’eux avait reçue, que celui-ci conseilla à Haltav de tenter de s’échapper; mais ce dernier s’y refusa. Après qu’ils curent tiré leur dernier coup, et que par des feintes ils eurent encore tenu les Russes à distance pendant un moment, ils furent pris tous les deux; et comme Haltav, qui n'était pas blessé, était encore regardé comme dangereux , on le lia avec des cordes et tous deux furent emmenés en Russie, où ils restèrent plusieurs mois, jusqu’à ce qu’on les échangeàt contrc trois prisonniers russes. Leurs habits à tous les deux (Haltav conservait les siens comme souvenir) étaient criblés de balles, dont deux seulement avaient louché le compagnon de Haltav : l’une avait effleuré le côté, l’autre avait traversé la cuisse. Du côté des Russes, il y avait

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eu une quinzaine de soldais tués ou blessés, outre les deux officiers tués. Cet étonnant combat, où se déploya si complètement la supériorité du fusil sur le mousquet, et où l’on voit un corps nombreux de Busses craindre d’approcher à portée du sabre et du poignard deux Circassiens détermines, dura plusieurs heures. J’ai à peine besoin de dire qucllattav est un tireur renommé, et qu’il est doué en outre d’uue grande force physique, d’une non moins grande agilité , et d’un caractère aussi vif qu’énergique.

Je ne puis maintenant me dispenser de consigner ici une esquisse conjugale de mon hôte Hattav et de sa femme, couple des plus estimables, et qui offre l’édifiant spectacle de l’amour et de l’estime survivant à la jeunesse. Bon musulman, guerrier d’une bravoure remarquable, Hattav est avec cela bon époux , ami généreux , gai compagnon , et de plus aussi actif qu’industrieux tant dans les affaires publiques que dans les affaires privées ; mislress Hattav, de son côté, est une femme attachée à son mari non moins qu’à scs devoirs, et apportant dans le méuage autant de bonne humeur que d'intelligence. L’un est un homme agile et robuste de quarantecinq ans environ, dont la physionomie résolue annonce en même temps une grande pénétration , et dont les yeux bruns et pleins de feu brillent de chaque côté d’un nez arqué, gros, largement développé, comme un doublefanal aux deux côtés d’un vaste promontoire. Ce n’est pas un homme avec qui on puisse se permettre même un combat d’esprit inconvenant et déplacé ; car sa réponse est souvent un coup de poignard subit et mortel : son respect est pour la force et la justesse de l’argument, et non pour la personne de celui qui l’emploie. Hattav est justement de ceux qu’il faudrait mettre en contact avec un de ces hommes à la mode gâtés chez eux par les flatteries qui s’attachent à la qualité et à la fortune, pour dépouiller le fashionable du placage qui le recouvre et mettre à nu le vrai métal dont il est lait. Toutefois, l’humeur sarcastique de mon hôte est tempérée par un excellent naturel,

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et le respect de soi-mêinc est chez lui une garantie de dignité.

L'invitation très- pressai! te qu’il m’avait adressée datait déjà de quelques semaines; et il ne fut pas plutôt entré dans la maison des hôtes, où j’étais arrivé en son absence, qu’il m’étreignit de scs bras nerveux , m’appliqua son nez épais sur le visage, et me donna un baiser sur les deux joues. Grâce à Dieu, ce n’est pas un mode de salutation commun ici entre hommes ! II alla alors, en dépit de mes remontrances, faire déguerpir sa femme de leur meilleure chambre, qui touche à la seule pièce confortable que je connaisse dans tout le pays, car elle n’offre pas de passage au vent — sauf par l’ouverture des fenêtres, qu’il a recouverte en papier, — et clic est chauffée par un grand poêle en terre au moyen duquel on y maintient à peu près la température d’été, chose fort agréable par le froid piquant qu’il fait. Il m’y introduisit sur-le-champ (non dans le poêle, mais dans la chambre), en me disant que c’était désormais la mienne; cl dépuis lors scs attentions ne se sont pas ralenties , — tenant ma chambre en ordre, arrangeant ma pipe, me tenant compagnie, et me demandant sans cesse de lui dire ce que je veux manger. Il a aussi arrangé pour moi des parties de chasse au canard et à l’oie, et a envoyé son neveu chercher à une bonne journée d’ici un morceau de cuir dont j’avais besoin. A l’égard de son nez, il dit que ce qui l’a fait enfler est un coup violent qu’il reçut dans ce combat désespéré que lui et son compagnon soutinrent lors de leur partie de chasse à l’élan sur le Kùban.

Quanta la dame, c’est une personne robuste, très-vive et assez jolie d’une quarantaine d’années; elle porte une belle robe de soie voyante et le long voile de mousseline blanche. Elle me fut présentée le premier soir pour une consultation; le second jour elle vint d’ellc-même s’asseoir près de moi sur le divan, et me dit, en me prenant la main, qu’elle ne pouvait II. 13

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pas rester loin de moi , attendu qu'elle s’était prise à m’aimer depuis que je l’avais guérie de son mal de tête rien qu’en lui tâtant le pouls ! Telle est la puissance de l’imagination. Scs visites sont maintenant fréquentes, soit en présence, soit en l’absence de son mari, et elle me dit : Laissez là votre papier; vous avez assez écrit, et je viens ici pour rire. Haltav me disait tantôt devant elle, d’un ton comiquement sérieux et éminemment caractéristique, que les femmes ont un très-petit esprit et qu'on ne doit jamais les consulter sur les choses importantes ; et que comme il avait acheté et bien payé la sienne, son devoir était de le servir et de lui obéir en toutes choses. Pour réponse elle lui a pris sa tête grisonnante et la lui a fait baisser — ce qu’il n’a jamais fait devant l’ennemi — jusque sur ses genoux. En représailles il a menacé d’acheter une jeune femme. M’étant hasardé à répondre qu’il n’avait plus guère pour cela la beauté d’un jeune homme , je me suis attiré par cette objection ce que s’attirent généralement ceux qui se mêlent à de telles escarmouches : l’homme et la femme se sont mis

contre moi et se sont récriés à la fois contre cette proposition hétérodoxe que la bonne mine fût chose nécessaire chez un homme, pourvu qu’il fût brave. 11 est aisé, au surplus, de voir eomhien chacun d’eux est lier de l’autre; car il m’a dit qu’il la laisse en tout temps libre de tuer un mouton ou même un bœuf pour régaler des visiteurs en son absence, de leur offrir du reste le meilleur de chaque chose, et de leur faire cadeau d’une ruche de miel ou de ce qu’elle croit le plus convenable ; et la femme, de son côté , me disait que lorsque la grande armée russe vint ici il y a deux ans, au lieu de quit-

ter le hameau pour se mettre en sûreté, comme avaient fait la plupart de scs voisines, elle s’en alla pleine d’espoir au haut de la prochaine colline, pour le voir combattre dans la vallée. Us n’ont pas d’enfants ; mais cette privation semble compensée par les essaims de neveux et de nièces qui remplissent toujours cette heureuse demeure. Leur jeune serf polonais

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déclare qu’il a retrouvé en eux un père cl une mère, et

qu’il ne pourrait pas désirer une vie plus heureuse, puisqu’il a tous les jours du repos, de la viande, de la pâtisserie, du miel , etc. Que le Ciel leur accorde encore un long bail d’abondance et de contentement, à l’abri de la domination moscovite !

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