CHAPITRE XXX
Nouveaux renseignements au sujet de Sûdjùk-Kalèh et de Sûkûra-Kalèb.
Chasse au sanglier dans la vallée de Iiatekai. Un conseil de
„ uerrc . Manque d’une attaque projetée contre les forts russes. — Une escarmouche. — Bruits. — Voyage dans le sud. — Réapparition de la Botte russe en vue de la côte. — Inébranlable énergie des Circassiens. — Méli Gosch. —Embûche tendue aux Russes à Toapse. — Les Russes effectuent une descente à Sùbesch. — Les Azras. — Opérations militaires sur la côte.
Okhoz, 6 avril. — Je suis bloqué ici par l’orage, dans le narueau J' A» rtnmir l’envoyé, dont la femme m’a logé dans une maison rapprochée de la sienne, et comprise comme celle-ci dans l'enceinte de la famille ; elle m’a de plus fait dire que je n’eusse pas d’inquiétude ; qu’elle était disposée à me bien recevoir et en état de le faire, nonobstant l’absence de son mari. Depuis hier au soir nous avons eu un vent trèsfort de l’E.-N.-E. accompagné de grésil, ce qui ne permet guère de voyager, si l’on n’y est poussé par des affaires bien urgentes. Rien de tel ne me pressant en ce moment, je suis très-content de faire une balte, attendu que je ne m’étais mis en roule que pour aller faire une visite d’adieu à la femme de Séftr Bcy, et occuper ainsi les trois jours de réflexion que le juge en chef m'a demandé de lui donner pour la transcription de la déclaration que j’ai jugée nécessaire au sujet de l’histoire de Sûdjùk-Kalèh. Il vint me voir en toute hâte lorsqu’il sut de quoi il s’agissait, et aborda le sujet avec l’inlérôt le plus empressé; — trop empressé, même, — car j’eus grand’peine à obtenir de lui qu’il écoutât patiemment et avec réflexion l’exposé que j’avais mis par écrit, et à l’arrêter dans les longues digressions où il se jetait sur des souvenirs accessoires ne se rattachant qu’indireclement à . la question princi-
EN CIRCASâlE.
pale ; et au lieu d’adoplcr mon exposé comme je m’y étais attendu dans le cas où scs propres souvenirs s’accorderaient avec les renseignements que j’avais déjà reçus d'ailleurs et auxquels j’avais donné une forme plus concise (et ils s’y accordaient en effet), il décida qu’il en rédigerait lui-méme un autre , disant que je n’avais été renseigné qu’imparfaitcment. Quoique sa loquacité me fasse craindre que sa déclaration ne devienne un traité de omnibus rehus et quibusdam aliis à l’occasion du temps passé, il m’a cependant fourni deux faits qui peuvent avoir une certaine importance. Le premier, c’est que l’on conseilla à son frère, qui s’était conduit avec une grande bravoure à la dernière défense d’Anapa (1811) et y avait reçu douze blessures , d’adresser à ce sujet une pétition au gouvernement turk, qui lui accorda en effet une pension de 350 piastres à prendre sur les droits payés à Anapa par le commerce turk, et autant sur les droits de même nature perçus à Sùdjùk-Kalèh ; qu’en conséquence de celle inadvertance du ministre d’asseoir la moitié de sa pension sur un revenuqui n’existait pas, on lui conseilla de nouveau d’adresser une seconde pétition au nom eau sultan lui-méme, ce qu’il fit, cl qu’à la suite de cette nouvelle démarche la totalité de sa pension fut immédiatement assise sur les revenus de la douane d’Anapa. On verra par là qu’en toute probabilité Sùdjùk-Kalèh fut porté à une époque sur le kùtûk ou registre des revenus du gouvernement turk ; mais il est encore plus évident qu’à l’époque en question (181 1 ou 1812), sinon dès trente ans auparavant , ainsi qu’on l’affirme ici, Sùdjùk-Kalèh avait cessé d’être une station du commerce turk , et que les Russes étaient à peu près aussi bien fondés en équité à user en 1 829 du bénéfice d’une cession turque de Sùdjùk-Kalèh, qu’ils l’eussent été à recevoir des Génois la cession de Sùkùkh , de Vardan, de Maniai, ou de toute autre des nombreuses factoreries abandonnées cl ruiuées de celle ci-devant république.
Le second renseignement qui me parait important est que Sùkiim-Kalèh fut construit, comme je l’ai dit , par le même chef indigène qui fouda Sûdjûk-Kalèh, ainsi que Poti; mais qu’au lieu que les officiers turks ont été installés à Sùdjùk, aucun ne le fut jamais à Sùkùm, qui eut toujours dès l’origine une garnison d’Azras du voisinage, et qui fut jusqu’à la fin gouverne et défendu par eux. Si je puis encore effectuer mon voyage dans le sud, je prendrai de plus amples informations sur ce point important.
llatekaï , 15 avril. — Dans tous ces environs (où j’ai -longtemps résidé), je suis au milieu d’amis aussi bons que respectueux, chez qui les attentions pour mon bien-être et mes goûts semblent presque l’emporter sur toute autre considération. Ici je suis certain que ma conduite sera toujours l’objet de l’interprétation la plus favorable, et que pour juger mes actions on ne s’attachera pas à les scruter avec cette attention rigoureuse à laquelle nos moindres mouvements à nous autres Anglais ont en général été assujettis, comme si c’eût été pour nous un devoir absolu de ne jamais nous relâcher — môme pour un jour — de cette pesante étiquette dans laquelle on nous enveloppait, corps et âme. Je me suis donc hasardé (entre autres divertissements de même nature) à satisfaire mon désir longtemps contraint de prendre part à une chasse au sanglier. A cet effet , je m’adressai il y a trois jours à Parakhosch , le neveu de mon hôte j et dès le lendemain matin il vint de bonne heure m’annoncer que tout était prêt. Je m’accoutrai pour la lutte avec les jungles de la montagne et leurs sauvages habitants ; puis mon écuyer et son oncle, leurs fusils passés en bandoulière, appelèrent leurs chiens et partirent avec moi : d’autres chasseurs avaient pris les devants et nous attendaient. Le souffle piquant d’une froide brise de l’est animait les teintes argentées de celte claire matinée d’avril ; et pendant que notre petite troupe traversait une des parties boisées de la vallée, les chiens courant ça et là, por*
EN CIRCAS5IK.
tant le nez de temps à autre vers les forêts bien connues des hauteurs situées devant nous, et montrant ainsi leur participation instinctive à nos projets , je jouissais de cette délicieuse mais indéfinissable légèreté d’esprit que la scène, l’atmosphère et l’exercice étaient si bien faits pour produire , et qui me semblait promettre à notre entreprise — où, après tout , il ne s’agissait que de tuer un ou deux porcs sauvages — des résultats tout autres que ceux auxquels la réflexion l’aurait réduite. Mais telle est la nature du bonheur humain à son zénith : — l’espérance!
La vallée de Hatckai que nous remontions en ce moment, est une des plus belles de cette partie du pays. Le fond en est coupé par les nombreux méandres d’un cours d’eau limpide et caillouteux , affluent d’un ruisseau plus considérable, le Bakhan; et tout l’intervalle compris entre les deux rangées de hautcursqui l’encaissent est occupé par des prairies en pente d’une extrême fertilité, parées de nombreux hameaux et d’arbres vénérables, disposés en groupes pittoresques ou projetant isolément leur port majestueux . Ces hauteurs elles-mêmes, en parfaite harmonie avec le paysage qu’elles dominent, offrent, c’est-à-dire celles du côté oriental, des bois d’un aspect non moins majestueux , des prairies d’une non moins grande fertilité et des hameaux plus resserrés ; tandis que la rangée opposée, du côté de Semez, se projette en pics verdoyants plus élevés, s’élançant en quelque sorte du sein de bois encore plus épais et moins entremêlés de prairies et de hameaux. Au sud, les hauteurs semblent se mêler et se confondre, et la masse noirâtre de forêts primitives qui les recouvre ferme do ce côté le paysage. Ce fut dans cette dernière direction que nous dirigeâmes nos pas, nous proposant, toutefois, d’explorer en chemin les bois de la rangée de l’ouest. Déjà nous avions péniblement et sans résultat gravi au milieu des broussailles deux de ses pentes escarpées, — n’y ayant rien vu que les traces de la nuit, — et quelques-uns de nous avaient
gagné le iront rugueux d’un troisième escarpement , tandis que d’autres exploraient plus bas les bords resserrés du ruisseau, quand tout à coup l’alarme fut donnée. Aussitôt le père de mon écuyer, vieillard trapu et vigoureusement bâti, qui se trouvait le plus prés de moi, se jeta d’arbre en arbre jusqu’au lias de la ravine presque à pic qui s’enfoncait à nos pieds, avec une telle hâte et si peu de précaution — à ce qu’il semblait, — qu’on eût pu supposer à le voir ainsi descendre que peu lui importait de se rompre le cou pourvu qu’il évitât quelque mort plus pénible. Entraîné par son exemple je pris le môme chemin, bien qu’avec un peu plus de précaution ; et je serais certainement arrivé au fond les habits en lambeaux, si le drap en eût été de fabrique européenne ; mais grâce à sa solidité je ne me déchirai que les mains et les jambes, faisant ainsi ressortir la supériorité d’adresse de mon vieux compagnon qui n’avait pas la moindre égratignure : à moins d’admettre que comme les objets de notre poursuite il ne fût, du moins par la peau, du genre des pachxjdermes. C’était du reste une fausse alarme; car, au lieu de sangliers, nous ne trouvâmes que trois vieux chasseurs à peau tannée. Notre troupe étant alors en état d’entreprendre des opérations sur une plus grande échelle, et nous trouvant en ce moment sur la lisière de bois moins fréquentés, où l’on pouvait s’attendre avec certitude à rencontrer du gibier, nous primes des dispositions plus scientifiques. Mon écuyer et sou oncle furent chargés d'aller avec les chiens explorer au-dessus de nous les épais fourrés qui couvraient en partie le sommet escarpé du quatrième échelon de hauteurs, pendant que les anciens iraien l se poster au débouché du prochain ravin pour couper la retraite à l’ennemi s’il tentait de s’échapper dans cette direction. A notre arrivée sur ce point, nous sentant (moidu moins) un peu fatigués, nous nous assîmes sur quelques buttes qui se trouvaient là et nous prîmes nos pipes; mais nous étions à peine installés, qu’un coup de fusil, aussitôt suivi
d’un cri, nous remit vivement sur pied. J’étais le plus rapproché du ravin, et je m’élançai d’un pas que je croyais rapide vers le haut d’un étroit sentier à travers les halliers; mais un de mes compagnons à barbe grise me dépassa encore une fois avec la vitesse d’une flèche. De nouveaux cris , qu’il comprit mieux que moi, se faisant entendre en ce moment de la forêt au-dessus de nous, il revint immédiatement sur ses pas avec la mémo rapidité, pendant que moi je l’imitais comme une recrue novice imite l'instructeur. Je ne tardai pas à découvrir la cause de toutes ces évolutions. C’était un énorme sanglier noir — ne le cédant certainement pas beaucoup quant à la taille à une vache des Highlands (1), et bien autrement fort — qui descendait d’une course désespérée le ravin au dessus de nous, écartant les jeunes arbres qui lui barraient le chemin comme si c’eusscnt été autant d’orties. Un spectateur inexpérimenté aurait pu croire que notre barbe-grise allait chercher à éviter un si terrible antagoniste, qui avait en outre l’avantage de la descente : il ne chercha au contraire qu’à lui barrer le passage. Il n’y put cependant pas réussir; car le sanglier, coupant notre sentier par le travers en deux ou trois énormes bonds., s’enfonça au-dessous de nous dans les halliers du fond du ravin, et nous l’y perdimes de vue avant qu’aucun de nous cAteu le temps de saisir son fusil pour lui envoyer une balle. Courant à toutes jambes à l’issue du bois pour tâcher de l’apercevoir de nouveau, j’arrivai en deux minutes en vue du débouché du ravin; mais déjà le sanglier avait disparu et avait gagné la prochaine hauteur. Tout ce que je pus voir ce furent les chiens qui suivaient laborieusement sa piste; mais leur poursuite fut vainc, car au bout d’un moment ils revinrent de ce trot résigné qui semble dire c’est inutile ! Hélas! voilà bien des mots pour
(i) Les vaches highlandaises (ou des terres d’Écossc) sont d’une race plus petite que les nôtres. ( TYaduct .)
décrire — cl décrire fort mal — une scène de cinq ou six
minutes d’inlérét palpitant.
Le sanglier étant irrémédiablement perdu, nous nous mimes à gravir, en nous aidant des arbres, la pente rapide que nous l’avions vu descendre, nous dirigeant vers l'endroit d’où le coup de fusil était parti; et nous trouvâmes enfin le jeune Parakhosch près d’une énorme truie dont la balle avait traversé l’œilelqui était làétendue morte devant lui , entourée des chiens qui la déchiraient à belles dents, et qui parfois faisaient un bond en arriére quand lés tiraillements dont clic était l’objet donnaient à la tète un mouvement qui ressemblait à la vie. Pourtant de pleines bouchées de soies avaient été pour eux le seul résultat de leur confiance devenue plus grande, quand un d’eux plus habile que les autres découvrit que la peau du ventre était moins épaisse que le reste : alors ce devint un spectacle tout à fait désagréable à voir, et je me levai pour quitter le cercle qui s’était mis à fumer. On m’offrit de poursuivre notre amusement; mais j’aimai mieux reprendre le chemin de notre hameau , car cette truie morte avait abattu mon ardeur de chasse, surtout quand je sus que bien qu’il n’y en eût d’abord avec elle que trois autres, elles étaient entourées d’une vinglained’heureux cochonnets, dont qnelques-uns avaient probablement été ainsi privés de leur mère pour mon plaisir. Tout témoignage de pitié pour cette famille d’orphelins m’était néanmoins interdit, sous peine de froisser le sentiment tout opposé de mes compagnons musulmans, dont les traits, à la vue de cette curée miseen lambeaux, semblaient annoncer l’appréhension que le chien impur ne contractât une nouvelle souillure au contact encore plus impur de la truie. On rappela donc nos voraces associés, et la truie à demi déchirée fut abandonnée aux loups.
21 avril. — Le 9 de ce mois j’ai vu le juge Mchmet, avec qui rendez-vous était pris dans un hameau des hauteurs de Semez, et j’ai reçu de lui la déclaration dont j’ai parlé, décla-
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ralion qui confirmera pleinement, je pense, ce que j’ai allégué au sujet de la prétention des Russes à un droit sur Sûdjûk-Kalèh basé sur la cession qu’ils s’en sont fait faire, et conséquemment sur l’illégalité de la saisie d’un navire anglais qui y était venu dans des vues de commerce.
La possession de cet important document, et l'approcho de l’époque probable de la reprise des opérations des Russes sur la côte, ainsi que du retour du messager qui est allé chercher mes lettres à Constantinople, m’avaient rendu tellement impatient de regagner la côte du sud, où les uns pouvaient être attendus et où j’avais donné rendez-vous à l’autre, que j’étais sur le point de me mettre on route, malgré ce que l’on me disait du misérable état où les chemins étaient encore, du manque général de fourrages et du temps depuis lequel on n’avait pas eu de vent qui permit à des bâtiments d’arriver de Turquie, quand, le 14 et pendant une partie des deux jours suivants, le givre et les pluies reprirent avec force; le 16, je reçus la visite de Chamuz, qui mit un nouvel empêchement à mon départ. Convaincu depuis longtemps de la possibilité de s’emparer par surprise pendant la nuit des forts russes à murs de terre, et depuis longtemps aussi ayant ouï parler de la grande mortalité qui a régné dans la garnison du nouveau fort de Semez, je n’avais pas cessé de mettre à profil toutes les occasions d’engager les chefs influents cl sûrs à organiser cette entreprise; mais je désespérais de réussir à la faire adopter dans cette partie du pays, et je m’étais décidé à retourner à la côte du sud , dans l’espoir d’y avoir plus de succès. Le vieux chef, néanmoins, vient maintenant me dire que lui et d’autres, notammeul Mcnsùr, se sont occupés d’une levée d’hommes, et que dans deux jours il serait à même de m’indiquer le lieu du rendez-vous général, où l’on désirait que je fusse présent. Je reçus en effet cet avis le 18, et en conséquence je partis le 1 9 pour la vallée d’Anapa, où je trouvai le pied d’une grande colline occupé par de nombreux groupes
•le cavaliers et d'hommes à pied, rassemblement qu’ont grossi de nouvelles arrivées, et qui s'élève peut-être en ce moment à 3,000 hommes.
Peu après mon arrivée, un certain nombre de chefs, et nommément les deux que j’ai mentionnés , s’avancèrent au milieu du carré long formé par les rangs épis cl serrés des guerriers qui s’étaient rassemblés autour de moi ; et après un court préliminaire soulevé par moi, le débat s’engagea sur le mérite des deux entreprises, pour le succès desquelles des mesures secrètes avaient été préalablement prises, soilen se procurant au moyen d’espionsdes renseignements surl’étatdes forts dont on méditait l’attaque, soit en plaçant des sentinelles» une certaine distance tout autour pour empêcher qu’on ne transmit à l’ennemi avis de ce qui se préparait. Dans un discours concis et bien posé Chamuz fit le premier ressortir les avantages de la prise du fort voisin de Sùdjùk-Kalèh , celte localité ayant au dehors une certaine réputation, cl une entreprise heureuse devant être utile à leur cause tant en Angleterre qu’en Turquie. Ensuite un des espions qu’il avait employés — Haiti Ismaël, vieillard d’une fidelité et d’un courage éprouvés, atalik d’un des fils de Chamuz — détailla minutieusement ce qu’il avait vu pendant la visite qu’il avait faite au fort sous prétexte de réclamer un esclave fugitif. Mais son témoignage fut d’une nature peu encourageante ; car il fut obligé de convenir que le fossé, quoique fort endommagé par la pluie, avait près de douze pieds de profondeur (la hauteur de deux hommes, selon son expression), et que le mur — formé d’une double rangée de pieux dont l’intervalle était rempli de terre — était presque moitié aussi haut, tandis que des deux entrées du fort, l’une n’aurait admis que deux hommes de front, et l’autre un seulement. Outre ces circonstances, je puis ajouter qu’à l’intérieur du fort, comme daus ceux de Toapsc cl d’autres, se trouve une sorte de citadelle carrée construite en terre, — fortin au pourtour du-
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quel sont pratiquées à tics intervalles rapprochés des meurtrières pour la fusillade; de sorte qu’à moins d’étre complètement surprise, la garnison, quoique réduite — d’après eeque l’on disait, — pouvait faire un grand carnage des assaillants.
Mensûr, qui, je le soupçonne, était originairement plus porté pour une attaque sur le fort de la colonie, et qui savait sans doute combien ces motifs de découragement pouvaient opérer sur l’auditoire, en prit avantage dans le discours animé qu’il prononça alors comme d’autant de raisons qui le faisaient changer d’opinion à l’égard d’une attaque sur le fort de Semez, et le portaient à recommander l’autre entreprise, dont la possibilité, dit-il, était connue de tous. Djambolel, très-brave guerrier du Chapsuk — province qui avait là un grand nombre de représentants — fit ensuite un discours très-sensé sur les avantages de l’unanimité ainsi que de la soumission aux instructions de chefs d’un mérite reconnu; après quoi les anciens ouvrirent la proposition d’aller délibérer à l’écart sur le mérite relatif des deux entreprises. Mais cette proposition fut dominée par ce cri assez peu civil : La discussion publique! la discussion publique ! — publicité, au surplus, devenue nécessaire, l’opinion générale paraissant pencher pour l’avis de Mensûr.
La réunion qui m’entourait se sépara, et une autre se forma en demi-cercle un peu plus bas. Kn front était un mollah qui disait les prières. Mensûr articula ensuite, de toute la force de ses poumons de Stentor, un appel énergique aux fidèles ; après quoi tout le monde quitta la place et se dirigea, à travers la vallée, vers un endroit situé au pied des hauteurs du sud-ouest, où il avait été décidé que l’on bivouaquerait jusqu’à ce que l’heure de l’attaque fût arrivée.
Un logement me fut assigné dans le dernier hameau inhabité que l’on rencontrât en se dirigeant vers le fort de la colonie, et à la distance d’environ deux heures de ce fort; comme on peut le supposer, ou ne devait guère s’attendre à
y trouver de bien-être d'aucune sorte, et notamment rien pour coucher. Le lendemain entre deux et trois heures nous étions tous en selle, moi et mon escorte, et en chemin d'un trot rapide.
A mesure que nous approchions du champ où se tenait la réunion, nous apercevions les minces colonnes de fumée qui s’élevaient de ses feux de bivouac , ainsi qu'une fumée plus épaisse couronnant une éminence à l’ouest, dans la direction de la colonie; mais arrivés au milieu des innombrables groupes étendus sur l’herbe, nous ne tardâmes pas à apprendre que l'on avait su par les vedettes répandues autour de la colonie que l’entreprise était manquée (sans doute par suite de trahison), l’ennemi étant complètement sur ses gardes. De grands feux avaient été tenus allumés toute la nuit autour des murailles, et avaient permis d'apercevoir tant en dehors qu'au dedans des murs de nombreux corps d’infanterie sous les armes. Outre ces préparatifs, la place est assise sur une éminence peu considérable, maisqui néanmoinscommande les environs; elle contient de cent cinquante à deux cents maisons, moulins, etc., et elle est garnie de seize pièces de canon . On conçoit donc qu’une attaque à force ouverte n’aurait pu être tentée sans un grand carnage parmi les assaillants. Aussi exprimai-je le désir que l’entreprise fût abandonnée. Après une excursion jusqu'à un point d’où l'on pouvait embrasser du regard la position de l'ennemi je revins au camp, et tout en recevant les nombreuses salutations de mes amis je m’attachai à consoler les plus influents, en joignant à mes regrets du manque de réussite de l’entreprise l’assurance d’une entière satisfaction des dispositions indiquées par une réunion aussi considérable.
Des forces auxiliaires de Semez et d’Ozcrek, conduites par le juge en chef , étaient venues la veille au soir grossir le corps principal, qui maintenant s’élevait à plus de 4,000 hommes. Les nouveaux arrivauls avaient donné avis que la gar-
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nison du fort de Semez paraissait aussi avoir eu vent de leurs
intentions , des renforts y étant arrivés par mer de Doba et dcGhélendjik .Je n’en fus que plus confirmé dans mon désir où j'étais de ne voir rien entreprendre pour le moment; mais comme je m’aperçus que Mensûr avait des vues toutes différentes, je me décidai à partir, ne voulant pas autoriser en quelque sorte par ma présence des mesures que je désapprouvais. Je partis en effet vers midi. Mais le lendemain deux envoyés de l’armée arrivèrent ici, et devant mon hôte et plusieurs autres personnes qu’ils avaient requis comme témoins , ils me communiquèrent l’objet de leur ambassade. Mon départ ayant été généralement connu, me dirent-ils, et l’armée ayant su que je m’étais éloigné accompagné d'une personne avec laquelle j’avais précédemment séjourné sur la côte du sud, la supposition que je me disposais à quitter le pays avait occasionné un mécontentement général. S’il en était ainsi , disait-on, il fallait que j’eusse perdu tout espoir, et dans ce cas il était nécessaire pour eux de me donner lieu de changer d’opinion. Malgré cet incident, puisque le projet contre les forts n’a pu être conduit à bonne fin dans ces environs, il me faut en essayer de nouveau sur un autre point.
Après que ces messagers m’eurent été dépéchés, l’armée avait levé le camp et s’était dirigée vers la ligne des petits forts entre Anapa et Djamalia (1), dans l’espoir de pouvoir faire quelque chose avant de se disperser. Entre ces deux for leresses il y a quatre forts — deux prés de la merci les deux autres un peu plus dans les terres , — formant une ligne de communication et de protection pour l’approvisionnement d’Anapa par terre. Ce fut vers cette ligne, mais à quelque distance, que l’armée circassiennc fit halle pour tenir un conseil de guerre , qui n’était pas terminé quand des décharges
(i J Grande forteresse située sur la rive gauche de la bouche méridionale du Kùban.
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répétées d’artillerie se flrcnl entendre dans la direction de deux des forts. Sur-le-champ tout le monde monta à cheval et partit au galop, ceux-ci vers un des forts, ceux-là vers l’autre , pendant que Mensûr se portait sur un autre point. Celui-ci arriva bientôt en vue d’un engagement des plus acharnés entre une petite troupe de ses concitoyens — moins de cent , dit-on — et un fort détachement de Russes avec plusieurs pièces de canon. C’était uu convoi d’environ cent trente charrettes chargées de provisions dont un faible parti de Circassiens avait ainsi attaque l’escorte. Bon nombre de ceux-ci étaient déjà hors de combat à l’arrivée de Mensûr, qui parvint cependant à dégager le reste.
Perdre dans un combat ou son bonnet ou tout autre article notable d’équipement est ici un grand déshonneur, comme autrefois de laisser derrière soi son bouclier} aussi parle-t-on avec éloge d’un jeune homme de ces environs, qui, ayant eu son cheval tué sous lui , tint en respect avec sou sabre les baïonnettes des Russes qui l’entouraient, jusqu’à ce qu’il eût détaché la sangle de sa selle , qu’il emporta en triomphe en se faisant jour au milieu d’eux.
LesCircassiensont ainsi commencé la douzième campagne; cl bien que cette ouverture des opérations n’ait été que partielle, elle estassez caractéristique pour prouver que le peuple n’a rien perdu de son énergie. Voulant faire tout ce qui serait en moi pour soutenir cette énergie jusqu’à ce que j’eusse reçu des avis ultérieurs , je jugeai qu’au lieu d’adopter les arrangements faits entre les deux messagers de l’armée et mon hôte actuel pour envoyer ma réponse au juge et à Chamuz , mieux valait les revoir moi-méme, leur expliquer clairement les raisons qui m’engageaient à retourner en ce moment dans le sud, et adresser à celle fin une lettre au peuple.
Chamuz n’était pas encore de retour chez lui; mais je trouvai le juge qui ne faisait que d’arriver, grandement fatigué , comme je m’y attendais , des courses et des travaux des trois
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jour néra precedentes , et de trois nuits de bivouac sans sommeil. Nonobstant sa fatigue, neanmoins, ii s'éleva avec force contre mes projets de départ ; et lorsque enfin il y donna son adhésion , ce fut tout à fait de l’air d'un homme convaincu contre sa volonté. Pourtant il promit, sans les consigner dans nne lettre , de communiquer aux autres les motifs du parti que je prenais.
On peut se faire une idée, quoique assurément au-dessous de la vérité^ de la pénible anxiété que j’éprouve, non-seulement quant au choix des moyens par lesquels je puis servir et s’il est possible sauver ce pays , mais bien plus encore à raison de la responsabilité que j’assume sur moi en contribuant ainsi à un degré assez notable à prolonger la lutte et à l’amener jusqu’à une extrémité qui peut tourner au préjudice des Circassiens. Tout ce que je peux répondre, c’est que si je les abuse en leur présentant dans l’avenir l’espoir d’un succès éventuel , c’est que moi-méme j’aurai été abusé à cet égard par mes lettres d’Angleterre. Deux événements récents ont pourtant donné quelque appui à ces espérances. L’individu qui m’a apporté mes dernières lettres — un marchand trèsconsidéré — s’est fortement élevé contre le départ de l'envoyé que je recommandais le mois dernier, représentant cette démarche comme un embarras et une dépense tout à fait inutiles , le salut du pays étant sur le point d’élre accompli. Un autre individu résidant au voisinage d’Anapa, et que l’on dit doué d’une grande sagacité, visita dernièremeut quelquesunes des provinces de l’est , sur la frontière desquelles il eut une entrevue avec le major Tausch (que nombre de Circassiens, comme je l’ai dit, croient être leur ami). Sur les instantes questions adressées par le premier au major Tauseh pour savoir s’il pouvait celle année cultiver scs terres, qui se trouvent dans une situation fort exposée aux hostilités, celui ci répondit : Assurément; car d’ici à fort peu de temps votre pays sera ou complètement abandonné à la I’ussic, ou
complètement abandonné par elle, — voulant parler sans doute de négociations entamées. Outre ces incidents, il court nombre de bruits, — quelques-uns favorables à nos espéranranccs, d’autres qui leur sont contraires.
Khisfa, 13 mai. — Le 24 du mois dernier j’effectuai enfin mon départ pour cette partie de la côte; mais je fus retenu pendant plus d’une semaine au voisinage de Pcbat, les gens de là refusant de me louer deux chevaux jusqu’à ce que l’herbe fût un peu poussée, ce dont j'éprouvai bientôt la nécessité, tout le foin ayant été depuis longtemps consommé partout. Au surplus, ce retard ne me fit pas éprouver une bien grande impatience, attendu qu’ayant envoyé Laça à llapctaï le 26 pour savoir quelles nouvelles un bâtiment qui y était tout récemment arrivé pourrait y avoir apportées, le capitaine l’assura de la manière la plus solennelle que pendant son séjour à Constantinople, une dizaine de jours auparavant, Mehmet (un vieux marchand turkdema connaissance) lui avait moulré un bâtiment anglais qu’il lui dit sur le point de partir pour la côte de Circassic avec un chargement de sel pour moi, comme essai commercial. D’un autre côté, nne cinquantaine de coups de canon se firent entendre le lendemain en mer, et trois jours après sept vaisseaux de guerre furent aperçus au sud le long de la côte. Les symptômes de guerre détruisirent les espérances que le rapport du capitaine turk m’avait données , de sorte que je les avais presque perdues de vue, quand, à mon arrivée à Chapse le 9 du présent mois, j’y trouvai quatre marchands turks (dont quelques-uns étaient connus de Luca pour des hommes respectables) qui venaient aussi d’arriver sur un autre bâtiment dans les environs ; et pendant les deux jours que je passai dans le môme hameau qu’eux l’un d’eux m’attesta aussi solennellement et à diverses reprises que tandis qu’il était à Constantinople un docteur anglais et d’autres de mes compatriotes étaient venus plusieurs fois au café Topkbana, et l’avaient fortement en -
EN CIRC ASSIE. £{ j
gagé ainsi que d’autres à s’embarquer avec leurs marri,» dises sur trots ou quatre bâtiments anglais qu’ils leur d' ï
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' ' dc ' a ' 1 S ' m,Wr, l uer sur l’un de ces navires avec ses le, 1res, mais que vers ce temps le bruit avait rourn H’ manières, générale que les Russes, par l’appâ, d’une récoT pense de 4000 roubles, avaient réussi à pousser les (W siens a nous assassiner moi et mon drogman (et le marchand ajouta qu’on ne parlait pas d’autre chose dans toussa ges de la côte asiatique), que le hadji avait été envové à Si
deTa vélté de™ T qUCr ^ na * ir * *■* afin de s’assure'r jours j'eus tou, le
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'S™ 'Z gUPrrC ’ Car « approchant de 1 ancre deux grands bateaux à vapeur et cinn Àh nonniéres, quide temps à autre dirigeaient leur feu sur Mon" gue Plage unie qui s’étend * l’embouchure de la ri^ " ' ’ me donnant lieu de craindre qu’il ne nous fille, r •
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et un moment apres nous vîmes surgir de tonies i«c ,• ’
de petits detachementa d’hommes complètement armés' sor" «an, des hameaux avoisinants. Nous sûmes bientôt que eet.ê alarme é«a„ occasionnée par une force navale beaucoup p,‘l
considérable, — à savoir, par dix-neuf voiles en tout que l’on avait aperçues à la hauteur de Wata, ce qui semblait annoncer que ce point allait être condamné à subir la constructiou d’un fort. Tous ceux que j’ai rencontrés jusqu’ici envisageaient sous un jour tout à fait sombre ce renouvellement de calamités, à l’exception pourtant d’une troupe de braves cavaliers que j’ai rencontrés allant au secours des habitants de Waïa, et qui paraissaient aussi joyeux que s’il s’était agi d’une course de chevaux ou d’un tournoi. Jcsuis en ce moment dans une disposition d’esprit qui me rend peu propre à relever le courage des autres ; car c’est à peine si je conserve de l’espoir du côté de l’Angleterre, et le gouvernement du sultan fait de son mieux pour mettre fin à la lutte : il a mis un strict embargo commercial sur toute la côte asiatique, si bien qn’auctin bâtiment n’en peut partir autrement qu’en secret. Celui qui . était arrivé ici n’était qu'un grand bateau ; et il était reparti, malgré le mauvais vent, dès avant mon arrivée. Un autre bateau semblable, qui semble m’étre envoyé du ciel, est arrivé la nuit dernière à Sûkûkh, près de Waïa, après avoir passé l’escadre russe à la faveur de l’obscurité. J’ai envoyé Luca savoir ses nouvelles, et en même temps prendre des arrangements pour mon passage. A moins qu’une autre ne vienne s’offrir, je ne puis laisser celte occasion m’échapper; et si le pays est sacrifié par suite de mon départ, personne ne pourra maintenant m’en imputer la faute. Quant au bruit deux fois répété de navires anglais prêts à venir ici pour moi, je sais maintenant forcé de conclure ou qu’il reposait sur quelque imposture, ou que l’entreprise a été confiée à des personnes au-dessous de la lâche : sans quoi elles ne se seraient pas arrêtées en chemin et n’auraient pas sacrifié un temps si précieux sur une histoire de meurtre qu’elles auraient pu aisément penser n’étre qu’une ruse des Russes.
Le fort de Chapsckwa, comme tous les autres, est complètement commandé par les hauteurs avoisinantes; et quand
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j’y passai, le 5 Je ce mois, une Iroupcs’élail rassemblée dans l’inlcnlion de le canon lier, au moyeu d’une pièce appartenant à un noble de Djûbghe. C’est ce que lesCircassiens n’ont pas non plus cessé de l’aire au fort de Sasche, et pendant mon voyage j’ai eu encore de nouvelles preuves de celle ardeur soutenue là où je m’y attendais le moins.
Je passai deux jours à Toapsc chez .Mî'li Gliosch, noble du caractère et des manières les plus séduisants, ce qu’il peut devoir en partie à ses voyages , — non à l’étranger, mais dans la plus grande partie de son pays, jusqu’à la mer Caspienne cl à Tiflis. Le hameau où il dculcurc et où il me reçut n’est guère qu’à une portée de canon du fort ; mais ils sont sépa rés par une rangée de collities basses, de l’une desquelles je pus examiner à loisir Ica otlVrages du fort. Une autre promenadeque je fis dans une pyrite vallée qui descend vers la mer et où se voient plusieurs Rameaux abandonnés me donna une idée satisfaisante des dispositions de défense prises de ce côté. Je pus faire seul ces Disses excursions; car depuis un temps considérable il n’était question d’aucun combat daus ce district. On me parla eu outre d’une sorte de trêve qu’avait proposée l’iuterprètc du fuel, qui avait civilement réclamé pour les Russes la permission de planter quelques légumes autour des murailles, promet la if^lpic de leur côté ils laisseraient les habitants labourer sans être inquiétés le reste de la vallée. Bien que ne croyant nufthnenl mon hôte porté pour celte trêve dangereuse, je notptis zn’epipécher de lui représenter quelles fâcheuses conséetrBfeéPjpn eu devait probablement attendre; à quoi il ne guère que par quelques re-
marques sur la slupidilijjdciftiiabilants du district (lui excepté et un petit nombre (yputres don! aucun n’est musulman), méditant alors uneR-ppA? plus-convaincante.
A mon retour dé nia lÉSnifrc promenade j’avais remarqué une douzaiuc decavalier^üi se préparaient évidemment à bivouaquer celte nuitdift rentrée de notre petite vallée. l)eux
nobles de fort bonne mine, logés à noire maison dos hôtes, semblaient s’élre entendus avec eux ; et mon Géorgien, qui se lient maintenant pour fort au fait dos usages du pays, prédisait que l’un doux se disposait à enlever une jeune fille pour l’épouser, exploit qui n’est pas rare quand on peut disposer d’une escorte suffisante. L’un de nos deux nobles partit a la tombée de la nuit, e\ l’autre quelques heures plus tard. Je les suivis parla pensée dans l’exploit dont je les croyais occupés, jusqu’au moment où je me livrai enfin au repos que me prépare d’ordinairo une courte excursion pédestre sur les hauteurs. Mais vers la pointe du jour je fus réveillé par le canon et la fusillade, cl tandis que je m’habillais il la hâte pour aller en reconnaître la cause, le bruit cessa. Je ne lardai pas à apprendre ce qui l'avait occasionné.
Mcli Ghosch, scandalisé de la tranquillité dont on avait laissé jouir les gkiaourt, et ayant remarqué une habiludequ’ils avaient adoptée d’envoyer chaque ntatin un certain nombre de soldats stationner aux abords di£ fort, avait convié quelques amis à venir l’aider à les surprendre. C’est ce qui eut lieu en effet. Sur une douzaine de Russes sortis du fort, cinq furent tués; les autres parvinrent à regagner leurs murailles. Il fallut donc sc coulentcr des armes et des babils des cinq morts. 0 t*
21. — L’apparition des Russes à Waïa n’était qu’une ruse, ou bien les bateaux à vapeur n’y trouvèrent pas assez d’eau pour que des vaisseaux pus$cnls’yhranger en ligne de bataille assez prés de la côte pour prdflégdl^dc leur feu un débarquement de troupes ; c’est pourqvyjeiqbouchurc de la Chakbe ( ou Sùbcsch J, qui jouit de cet avantage à un degré éminent, a été préférée. Dans la matinée -du ^>, par un faible vent d'ouest, la Hotte entière — r coin[iosçe de six vaisseaux de guerre, de quatre frégates ou tordîtes , des deux bateaux à vapeur et de seize bricks ou mobilités btftiraenls — parut à la
luuteur de cette dernière échelle. Lc#Circassiens étaient ve-
EN CIRCASS1E.
nus de Waïaen assez grande force; mais il leur fallut prendre station derrière les hauteurs rapprochées de la côte qui pouvaient le mieux les abriter contre les ranons cl les bombes des vaisseaux, et y attendre le débarquement des troupes. Toutefois, comme les canons balayaient la vallée dans toute sa largeur, les forces circassiennes furent nécessairement divisées; et malgré la valeur intrépide que déployèrent ceux qui se trouvaient les plus rapprochés du lieu de débarquement, ils ne purent éviter d’étre complètement écrasés sous le feu nourri de l’artillerie et de la fusillade. J’ai eu de nouveau à déplorer la perte de quelques-uns des esprits d’élite de celle parlicdu pays, et entre autres d’une cinquantaine de ses nobles les plus braves. Arslan-Bi, qui avait toujours montré un grand attachement pour les Anglais, et chez qui mon compatriote Nadir Bey avait trouvé l’hospitalité la plus libérale, jeta son fusil au moment où les Busses débarquèrent, et s’écria en tirant son sabre : Mon Dieu ! je sais que plus tôt ou plus tard il faut que je meure : — accorde-moi celle mort maintenant! Puis, suivi de sou frère qui 1’accompagnnil, il se jeta au milieu des baïonnettes, et tous deux tombèrent percés de coups. Ceci n’est qu’un exemple de ce que beaucoupd’au 1res firent au même moment. Un autre jeune homme de ces environs se dépouillant de son anléri et de ses caleçons, cl ne gardant pour toute arme que son sabre, chargea trois fois les Russes et (rois fois se fit jour au milieu d’eux sans avoir reçu une seule blessure! Trois jours après le débarquement, les grands vaisseaux remirent à la voile avec la moitié et plus de l’armée (qui était d’une douzaine de mille hommes, d’après ce que Hassan Bey en a su à Sùkùm) ; ce qui nous fait supposer que quelque autre exploit de même nature se prépare en ce moment.
Les Azras qui habitent derrière Sôkrtm-Knlèh continuent la guerre contre les Russes sur celle côte, ainsi quo contre ceux de leurs compatriotes qui ont accepté la paix. Ils uni fait
JOURNAL D UN K RÉSIDENCE récemment avec succès une grande excursion d’où ils oui ramené une partie du bétail de ces derniers ; et une expédition encore plus désastreuse , dans laquelle euviron soixante-dix femmes et enfants furent enlevés d’un grand village près de la côte qui avait été surpris de nuit, fut faite l’hiver dernier par les habitants de ce côté-ci de Gaghra. Cet exploit est tout à fait propre à donner une idée du courage et de l’cxlrèmc endurcissement physique des montagnards de ces environs, qu’un vieux soldat russe, quia acquis une grande expérience de la guerre et de ses fatigues sous bien des climats et dans nombre de pays , déclare n’être égalés à sa connaissance par aucun des peuples qu’il ait vus.
Vers la fin de janvier dernier onze cents volontaires se réunirent dans la vallée de Chanda (t), et se dirigèrent à l’est pour traverser la chaîne centrale (*2) sur un point où elle est moins haute que le reste, mais où les passages en sont cependant encore tellement escarpés, tellement difficiles, tellement obstrués par les forêts, les rochers cl la profondeur de la neige, qu’il est à peu près impossible de s’en tirer autrement qu’à pied, et qu’un léger équipement d'habits, etc., est absolument indispensable. La moitié environ des hommes de l’expédition s’étaient pourvus de souliers à neige (exactement pareils à ceux dont on se sert en Norvège et dans le Canada), ce qui leur permit de prendre sur les autres une avance d’un jour de marche, de peur de surprise. Les Azras du bas pays, du côté de Sùkùm , habitent dans des villages sur un desquels l’expédition tomba si soudainement et tellement à l’improviste pendant la nuit, qu’elle put capturer, à ce que l’on
(i) Entre Gaghra et Ardler. Foyes la carte. ( Traduct ■)
(îj La hauteur de ces montagnes peut s’apprécier d’après ce fait «jue généralement presque la moitié supérieure en reste couverte de neige jusqu’au mois de septembre , et quelquefois, plus ou moins, pendant toute Tannée. Les contours en sont très-tourmentés et les formes très-accidentées.
EN CIRCYSSIE.
croit, la totalité des femmes cl des enfants. Les chemins étant complètement impraticables pour eux il fallut nécessairement que les hommes les portassent sur leurs épaules; et on n'avait pendant la nuit d’autre adoucissement à tant de fatigues , que les grands feux que l’on allumait, et qui formaient autant de puits profonds au milieu de la neige de leurs bivouacs. Cette expédition prit environ une quinzaine, cl durant tout ce temps personne n’eut d’autac abri que celui que leur pouvaient offrir les manteaux de feutre qu’ils avaient pu porter avec eux; car peu d’entre eux ou même aucun n’avait de pelisse en fourrure, comme embarrassant la marche.
Ces sortes d’expéditions sont généralement à déplorer; néanmoins il m’est à peine permis d’élever la voix contre elles, attendu que ces Azras de Sùkùm-Kalèh (ouPsibcs) étaient entrés comme auxiliaires — peut-être par force, pourtant — dans les rangs de l’armée russe qui envahit cette côte l’an dernier ; et c’est uniquement à cause de cela que l’expédition en question fut entreprise. Dans l’armée d'invasion de celte année, on n’a vu, au surplus, ni Azras ni Géorgiens.
Hassan Bey, mon hôte actuel , a depuis racheté une de ces captives — femme d’un noble de rang élevé — pour 5 ou 600 pièces de marchandises, et il l’a renvoyée chez elle sous la charge de quelques amis en qui il a toute confiance. J’espérc qu'avec le temps les autres pourront être pareillement rendues à leurs familles.
28. — Les Gircassicns, que leur perle du 15 n’a nullement découragés (celle des Busses fut du reste probablement au moins aussi grande) , et impatients d'avoir une autre rencontre avec leurs ennemis, ont transporté h Ghakhe leur unique pièce de canon (petite pièce de quatre environ); et avant-hier, après l’avoir placée sur une éminence qui commande la position des Busses et s’être cotisés pour former une certaine provision de poudre, ils tirèrent sur le camp utte trentaine de coups, dans l’espoir de décider ou de forcer les
Russes à sortir du milieu de leur grosse artillerie cl à se mesurer avec eux. Les Russes, néanmoins, n'eurent pas cette complaisance, quoique leur général, lorsqu'il avait appris ce qui se préparait ou s'en était aperçu , eût envoyé dire que si un seul coup était tiré il sortirait avec toutes ses forces et viendrait tailler en pièces tous ceux qui se trouvaient autour du canon. Au lieu de réaliser sa menace il se tint obstinément dans son camp, répondant au canon des Circassieus par une décharge du sien dont personne ne fut atteint, aussi bien que par le feu des vaisseaux de la baie. Les Circassicns avaient réplique au message du général que ce qu'il leur annonçait était précisément ce qu’ils avaient en vue.
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