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CHAPITRE XXXIII

Hostilités dans le Psadûg. — Osman de Yardan. — Retour de l'Ahazak. Perspective de la guerre. — Arrivée de navires lurks. — Denoômeot du voyage d’Ali-Bi dans l’Ahazak. — Attaque d’un fort russe. — Progrès de l’organisation civile dans l’Ahazak. — Vestiges du christianisme sur la côte circassienne. — Fort de Sùbescb. — Particularités de la société circassienne. — Houille à Sùtcba. — Commerce circassicn. — Croiseurs russes et mauvais vents. — Surcharge. — Nouvelles du Notoubatch. — Maladie feinte. — Départ de Circassie. — Sinope. — Civilités reçues des Russes et rendues.

Khissa, i octobre. — Quelques jours avant que je ne quittasse l’Abazak le canon se lit entendre dans la direction du Chapsuk. Un noble de notre parti, Osman, nous quitta aussitôt pour aller prendre part à l’action. J’ai su depuis que les Russes avaient un matin de bonne heure fait une iucursion où malheureusement ils avaient réussi à emmener prisonniers trente-sept paysans, malgré les efforts du vaillant Ghézil Beg et d’autres pour les sauver.

Zeûz Hûsse'in-Okû Osman de Vardan, dont je viens de parler, est un des hommes les plus dignes d’estime que je connaisse dans le pays. Il est frère d’Achmet, ce vaillant chef de partisans dont j’ai parlé précédemment comme m’ayant fait à son hameau une si noble réception peu après mon arrivée dans ce pays, et qui a été tué à Chakhe lors du dernier débarquement des Russes. Osman est le frère aîné d’une famille de héros, dont deux seulement (sur cinq) sont encore en vie. A ses qualités guerrières il en joint d’autres non moins précieuses, la sagesse, la loyauté et la modestie. Aussi en avais-je fait mon principal intermédiaire pôur communiquer aux autres (amatas influents mes idées au sujet de l’établissement de magistratures locales et permanentes, et de la

surprise nocluruc des forts russes comme moyen d'obtenir quelque contre-poids aux succès de l'ennemi. J’ai préféré le concours d’Osman dans ces mesures à celui même de Hadji , parce que dans celui-ci j’ai trouvé moins de palieuce à écouter les suggestions des autres, à cause de l’activité native et de l’énergie de son caractère, qui le rendent fort peu propre à la maturité d’une délibération. Au total, je dois dire qu'en comparant la conduite générale des chefs du nord avec celle des chefs de celte partie de la côte, j’ai trouvé dans ceux-ci moins de flatteries et proportionnellement plus de sincérité. Personne non plus n’a cherché ici à nous imposer sa tutelle, ce que dans le nord les Tchùpakos et d’autres sous leur influence ont tenté de faire.

Osman, tout brave qu’il est, a coopéré avec moi à un objet que je ne puis regarder que comme d’une réalisation fort désirable : à contenir l’impétuosité de ses compatriotes, qui souvent les a conduits à se précipiter inconsidérément sur les masses de l’armée russe formées avec leur artillerie sur un terrain uni, d’où il est résulté que bien des vies précieuses ont été inutilement sacrifiées, et que le découragement s’en est suivi en raison inverse.

Le projet de surprendre les forts ayant été adopté, et Pépoque favorable étant maintenant arrivée, les préparatifs de l’entreprise sont en train ; j’ai bon espoir que le premier essai se fera avant le moment de mon départ. Il y a dix jours — c’est-à-dire le 25 du mois dernier, — j’ai reçu la visite d’Osman, et nous nous sommes longuement entretenus ensemble des mesures et des précautions nécessaires; j’attends maintenant le résultat de ses combinaisons.

Le 29 août je quittai l’Àbazak pour regagner la côte. J’eus un voyage pénible (comme l’avait aussi été celui de la semaine précédcntè, par les mêmes causes) par suite de la grande chaleur, de la difficulté des chemins et d’accès de mal de tête ; mais la nouvelle qu’un bâtiment était arrivé à Makupse avec

des lettres et des papiers pour moi était un stimulant auquel il n’y avait pas à résister.

La fin de l’année dernière et le commencement de celle ci m’ont révélé une terrible préoccupation en Angleterre : qu’adviendra-t-il de la guerre d’Asie, de la guerre d’Espagne, du soulèvement du Canada, de la question égyptienne que l’on peut croire interminable, de nos agitations intérieures et de la loi des céréales? D’un autre côté, pourtant, les traités d’alliance de la Turquie et de l’Autriche avec l’Angleterre renferment en eux un germe d’espoir pour l’Asie; car ces traités, s’ils sont exécutés avec droiture et fermeté, doivent inévitablement conduire ou à opposer un frein salutaire à la Russie, ou à une collision avec celte puissance « magnanime, qui n’a nulle confiance dans l’amitié de ceux dont les intérêts ne s’accordent pas avec les siens, et qui ne laisse échapper aucune occasion de les molester, — sans violer ostensiblement les traités (1). »

Depuis mon retour ici il y a eu chez les Russes un calme inaccoutumé ; mais je ne sais si je dois y voir ou un symptôme d’épuisement dans les expédients appelés en aide pour subjuguer ce pays, ou l’indice d’un nouvel orage qui se prépare. La saison avancée semble, toutefois, rendre peu probable une entreprise un peu considérable. L’escadre a mis à la voile pour le nord avec l’armée vers le milieu du mois dernier, et on dit que de plus elle a emmené une partie notable de chacune des garnisons des forts de la côte. On assure qu’elle s’est dirigée vers la Krimée, en même temps que les deux steamers (dont l’un, dit-on, a brûlé en mer) et toute la croisière chargée de maintenir le blocus. Ce qui est certain , au surplus, c’est que depuis fort longtemps on n’a aperçu aucun des bâtiments croiseurs, que les garnisons sont en général insuffi-

(l) Voyez sou principal historien , Karamsin , à qui il est permit de promulguer en Russie ces doctrines politiques.

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santés, cl que les Circassiens, comme je l’ai dit , se préparent

à surprendre les forts.

La seule nouvelle tentative hostile que les Circassicns paraissent craindre pour celte saison est la construction d’un fort sur les hauteurs entre la vallée d’Anapa et celle de Semez, c'està-dire sur la route que l’armée russe a suivie dernièrement pour serendrcdel’unede cesplacesà l’autre. Àvantsondépart pour le nord , l’escadre nous causa une assez vive alarme en s’approchant de celte échelle; pourtant il n’est pas probable qu'elle inquiète davantage la côte d’ici à la fin de celte saison ; c’est pourquoi le commandant en chef, Hadji Dakhùru- Okù, est parti il y a trois semaines avec un certain nombre de chefs et autres pour la frontière russe, où l’avaient appelé quelques chefs de celte province qui désiraient qu’on vint les aider à s'avancer davantage avec leurs familles et leurs troupeaux dans l’intérieur de l'Àbazak, à une plus grande distance de l’esclavage russe. Après avoir prêté à ces chefs l’aide dont i!s ont besoin , Dakhùm et les forces qui l'accompagnent resteront quelque temps dans l’Abazak pour concourir à la prestation du serment, et il ne retournera probablement chez lui qu’aux approches de l’hiver. Des bruits de guerre avec la Turquie prennent de la consistance parmi les Russes.

Deux lettres que j’ai adressées aux habitants du nord — l’une pour leur faire part des diverses nouvelles favorables au pays que nous avions reçues de Turquie , de Géorgie et de Perse, et l’autre pour leur confirmer encore ces nouvelles d’après mes lettres et mes papiers — ont causé, dit-on, la satisfaction la plus vive et répandu la plus grande confiance dans toute celle partie du pays. Dans l'Abazak, le rejet des offres pacifiques du général Sass et le serment à la prestation duquel on procède maintenant, semblent promettre que celle province tiendra bon ; et tout ce que j’ai écrit dans ces derniers temps au sujet de ce qui se passe dans la partie du pays où je suis en ce moment — et que je regarde comme la cila-

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délie de l’indépendante, tant à cause de la force naturelle du district que du courage extraordinaire des habitants et de l’ardeur qui les enflamme — parait devoir éloigner toute crainte de lui voir accepter une prompte soumission. En un mot, quelque pressantes qu’aient été les invitations que l'<>n m’a faites de prolonger un hiver encore mon séjour dans le pays, je crois que, dès qu’on aura -commencé l’exécution du projet de surprendre les forts, la conjoncture sera plus favorable pour mon départ qu’elle ne l’a été depuis un an au moins. Pourtant il ne faut pas oublier que dans toute l’étendue du pays l’esprit de résistance s’appuie surtout sur ce que les habitants attendent du dehors, et que si leurs espérances ne se réalisaient pas en temps utile le feu qui les anime pourrait bien s’éteindre.

Un autre symptôme favorable pour le pays est que ce fatal embargo mis sur son commerce par le défunt sultan parait s’étre relâché depuis sa mort ou avoir été suspendu; car un navire d’un assez fort lonuagc — outre celui qui a apporté mes lettres — est arrivé depuis celui-ci à la même échelle, un troisième encore plus grand à Agùïa, et un quatrième à Djan • khoti. Ces navires ont rapporté que onze autres bâtiments se disposaient à quitter Trébisondc, et nombre d’autres divers autres ports, les autorités faisant simplement observer aux intéressés quec’était à leurs risques et périlsqu’ils violeraient le blocus russe, — risque auquel les marias turks sont accoutumés.

Pour finir l’histoire de l’excursion d’Àli-Bl dans l’Abazak , je dois dire que huit ou dix jours après mon arrivée ici lui et son escorte revinrent aussi, évidemment assez peu satisfaits de ce que leur avait valu en définitive un aussi long délai. Ali— Bi, individuellement, avait eu deux serfs, sept chevaux, deux cottes de mailles avec brassarts, un excellent fusil richement orné (estimé la valeur d’un serf), et deux bœufs. Zeûz IIûssein-Okù Osman , le personnage le plus important après I!. 17

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Ali-Bi , ramène un beau cheval ; et les autres amis ou serfs de leur suite ont eu, pour être divisés également entre eux, deux chevaux, deux cottes de mailles, trois brassarts et trois Vache*.

Makupse, 28. — Le 7 de ce mois, après avoir attendu un mois à Yardan l’époque Axée, j’arrivai ici pour être à portée au besoin de m’embarquer sur un joli bâtiment neuf gréé à l'européenne; mais depuis lors nous n’avons pas eu de vent favorable, sauf le 22 et le 23 qu'il a soufflé de l’est, mais avec tant de force que nos deux capitaines ont craint de mettre à la mer, déclarant que par une mer aussi grosse et un pareil vent — et ils auraient pu ajouter avec un lourd chargement et cent vingt passagers — leur navire n’était pas en sûreté : ce que je n’ai su que quand il était trop lard pour changer mes dispositions.

Ce long intervalle n’a pas été dépourvu de nouvelles, et de nouvelles d’une assez grande importance. En premier lieu, les craintes que les habitants du nord avaient d’une autre invasion de leur territoire ont été pleinement réalisées; car l’escadre russe, qui avait fait voile pour la Krimée en août, est revenue vers le commencement de ce mois à Anapa, et y a mis à terre une force que l’on évalue à 24,000 hommes. Cette armée s’est avancée à l’est dans la vallée d’Anapa ; et au départ de celui de qui je tiens cette nouvelle clic y était campée, dans le dessein , à ce que l’on supposait, d’y construire un nouveau fort sur une grande échelle. En ce cas il faudra que les Circassiens renoncenten grande partie à la culture et à la pâture de celte spacieuse et fertile vallée ; et comme d’importantes routes de communication seront aussi interrompues, le découragements’était emparéà tel point d’une partie des habitants du district, que la question de la paix avait été soulevée parmi eux. Mais leurs voisins du Chapsuk — quoique attaqués vers le mémo temps, sur la ligne de l’Abùn, par une force considérable, qui avait réussi, malgré une résis-

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taoce des plus vigoureuses, à détruire quelques hameaux et une quantité considérable de blé et de fourrages — leur ont fait dire que s’ils cherchaient à faire la paix ils ne réussiraient qu’à se placer entre deux feux, et qu’ils trouveraient en eux des ennemis plus implacables que les Russes. Il y a probablement de l’exagération dans ce récit, mais les symptômes qu’il révéle ne laissent pas-d’étre assez alarmants.

D’un autre côté, j’ai enfin la satisfaction d’annoncer que la surprise des forts a reçu ici un commencement d’exécution; et bien que cette tentative n’ait pas entièrement réussi, je ne doute pas qu’elle ne conduise à un succès complet, et qu’elle ne balance ainsi entièrement les décourageantes nouvelles du nord. Le fort de Sasche est celui qui fut choisi pour la première expérience. Sa situation offrait à cet égard les plus grands avantages; car des hauteurs d’un côté et d’épaisses forêts des deux autres environnent le fort de si près, que les assaillants pouvaient se rassembler à quelques minutes seulement du point d’attaque. Ces hauteurs permettaient de plus d’observer d’assez près ce qui se passait dans le fort pour que chacun se familiarisât avec les arrangements intérieurs de la place. Pendant que je m’y trouvais moi-même à cet effet, la sentinelle la plus rapprochée eut la complaisance de nous crier, à moi et à ceux qui m’accompagnaient, de nous éloigner, sans quoi on ferait feu sur nous. On a pu aussi avoir des informations précises par un noble au service de mon hôte Hassau-Bcy (le gardien de ses chevaux), qui avait ses entrées au fort pour l’échange des prisonniers et autres réclamations qui le mettaient en rapport fréquent avec la garnison.

La nuit du 9 fut fixée pour l’attaque. Trois cents guerriers environ furent alors réunis par Osman dans la vallée de Sasche; et tous les arrangements nécessaires ayant , comme je l’ai dit, été pris à l’avance, la troupe s’avança en plusieurs divisions ainsi qu’il avait été réglé.

L’assaut fut donné vers minuit. Cinquante ou soixante des

plus jeunes escaladèrent sans ichtlles les remparts de terre sur le point le plus rapproché de la mer; et la surprise fut si complète que cinq ou six seulement furent tués ou blessés. Le reste eut bientôt passé au (il de l’épée tous les artilleurs que l’on trouva postés à leurs pièces , et de tous les officiers qui voulurent s’opposer à l’irruption furieuse des Cireassicns , tous furent tués à l’exception d’un seul. Le surplus de la garnison se réfugia dans les baraques, d’où l’officier échappé au massacre cria de cesser les hostilités. Après s’être ainsi emparés du fort , quelques-uns des Cireassicns, tout en attendant la jonction de leurs frères, rôdaient dans leur nouvelle possession ; les uns se mirent à attaquer les provisions , pendant que d’autres criaient à ceux du dehors de venir les renforcer. Yakûb , un de ceux-là , répondit très-maladroitement et très-mal à propos à cet appel qu’on ne pouvait pas envoyer de renfort, attendu que la plupart de ceux qui restaient en dehors avaient été tués ou blessés, et qu’en conséquence il fallait évacuer le fort. A celte annonce aussi désespérante qu’inattendue — car l’obscurité , ainsi que le bruit et le tumulte du combat dans l’intérieur du fort, avaient empêche de remarquer ce qui se passait hors des murailles — la petite troupe qui y avait pénétré craignit de pousser au désespoircc qui avait échappé de la garnison (et le nombre en était encore au moins cinq fois aussi grand que celui des vainqueurs); et elle se décida ainsi bien malgré elle à renoncer à une conquête qu’elle se jugeait hors d’état de compléter seule. La principale cause de ce désappointement provenait de ce que les cinq hommes qui avaient été placés aux embrasures des pièces commandant le fossé, pour repousser les canonniers à coups de pistolet chaque fois qu’ils se présenteraient, avaient négligé cet important devoir et s’étaient inconsidérément joints à la troupe escaladante ; d’où il était résulté que les canonniers, n’étant pas surveillés , avaient tiré à mitraille au moment où le fossé était rempli de Gircassiens, et que la plu-

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pari de ceux-ci avaient clé tués ou blessés. Ce carnage subit frappa les autres d’une telle terreur, qu’ils hésitèrent à poursuivre l’entreprise et ne s’occupèrent qu’à enlever les corps de leurs axnis ; et la somme des désastres fut naturellement grossie quand ceux qui s’étaicnl emparés du fort l’abandonnèrent, laissant ainsi à la garnison la libertéde recommencer son feu. Àu total , il j eut du côté des Circassious vingt-trois morts et à peu près autant de blessés.

Ainsi a échoué, parla faute d’un petit nombre d’individus, une entrçplri$edoot l’eDtière réussite a tcuu à peutle chose, et qui doit néanmoins avoir d’importants résultats en encourageant les Circassicns à d’autres entreprises du même genre, et en prouvant au gouvernement russe l’inefficacité des mojens sur lesquels il compte pour conquérir la côte et en conserver la possession , — mojens qui d’ailleurs ne comportent guère d’amélioration , car la construction de tons ces forts en pierre serait un travail de bien du temps, d’une grande dépense et d’une difficulté encore pins grande; et c’est au total , je crois, un travail que nos ennemis ne peuvent avoir ua instant la pensée d’entreprendre.

Depuis l’assaut, les plus grandes précautions ont été prises dans le fort pour prévenir une autre attaque. On a fait venir des artilleurs des forts les plus proches ; on a demandé aussi un ingénieur qui a fait exhausser les murailles et a augmenté la force des palissades; et durant ces opérations, le canon a fréquemment tiré chaque nuit pour effrajer les assaillauts.

1" novembre. — Depuis que j’ai jeté ce qui précède sur le papier, j’ai eu la visite de mon jeune ami Tchismago Omar, qui est venu m’informer que les gens du sud — loin d’étre découragés du résultat de la dernière entreprise — ont résolu de faire une semblable tentative sur le fort d’Ardler, et que celte tentative est seulement différée à cause d’au exprès que leur avait cnvojé Hadji Dakhüm-Okù pour leur demander

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de l’attendre lui et son monde , afin qu’ils y pussent prendre part.

L’infatigable Hadji , je suis heureux de l’apprendre , a réussi à jeter dans l’Abazak les premiers fondements d’un gouvernement local semblable à celui de la côte; avec celte différence, pourtant, que les magistrats ont été choisis parmi les membres’voisins de la môme fraternité, au lieu de l’ôtre indistinctement, circonstance qui peut avoir son avantage , bien que l’on puisse en douter.

Gomme les volontaires circassiens ne sont pas punis pour indiscipline, les gens de Sasche cherchent à se dédommager du manque de réussite dans l’attaque du fort, par une chanson dans laquelle on tourne en ridicule celui dont la maladresse et la couardise Jont fait échouer l’entreprise. Il se peut qu’il soit ainsi suffisamment puni; car, bien qu’un peu faible de caractère , il n’est pas sans fierté.

A novembre 1839. — Je dois enregistrer ce district parmi ceux où subsistent encore des vestiges du culte chrétien , — des observances pareilles à celles que j’ai précédemment décrites en l’honneur de Mérem s’étant présentées durant mou séjour ici. lin relevé statistique fait le long de la côte entre Anapa et Gaghra montrerait, je crois , un partage presque égal de la population entre les adhérents de cette ancienne foi et ceux de l’islam. La suprématie ultérieure de l’une ou de l’autre doit en grande partie dépendre du sort politique que l’avenir réserve au pays ; car cette portion jusqu’ici intégrale, quoique numériquement faible, de la société humaine devant, selon toute apparence, être en définitive absorbée par l’un ou l’autre des deux grands éléments voisins , l’élément moscovite ou l’élément musulman , du résultat de leur conflit doit dépendre le sort de l’autre. Jusqu’à présent, toutefois, l’égalité dont je parle est purement numérique ; car comme les sectateurs de Mahomet joignent au sentiment d’un commun patriotisme qui pousse tous les Circassiens sans

exception à défendre leur pays un autre sentiment d’une influence bien plus générale et bien plus profonde dans le monde oriental, la défense de leur foi, leur esprit est proportionnellement imbu d’un plus haut, et l’on peut dire d’un plus saint enthousiasme, qui leur a valu un grand ascendant moral, ce que prouvent assez lesconquétes progressives de leur croyance sur celle du reste de leurs compatriotes ; et ceux-ci, hors d’état d’assigner une raison « à la foi qui est en eux, » semblent n’avoir d’autre barrière défensive que la force d’inertie d’impressions que leur ont léguées leurs pères, — sentiment vénérable par son antiquité, mais faible comme tout ce qui est vieux.

De fréquentes mentions d’hommes et de chevaux tués dans ces derniers temps en passant devant les divers ports de la côte, — notamment devant ceux de Sûbcsch etdeToapse, — me font éprouver une sorte de tressaillement nerveux au souvenir des dangers analogues auxquels plus d’une fois je me suis exposé. Depuis qu’avec mon escorte je passai devant le premier de ces deux forts à mon arrivée ici il y a un mois, neuf hommes , sans compter plusieurs chevaux , ont été tués par ses seuls canons ; et il semble qu’il n’en fallait pas moins pour mettre un terme à la folle hardiesse qui faisait s’exposer ainsi, et pour décider les habitants à ouvrir dans les hauteurs une autre route plut fatigante et moins dangereuse.

L’emplacement de ce fort — comme celui de la plupart des autres — est au débouché d’une petite vallée bordée à droite et à gauche d’une double ligne de collines boisées ; mais au lieu que partout ailleurs les hauteurs offrent, près de la mer, des sentiers plus ou moins roides et embarrasses, qui permet* lent de faire un circuit et d’éviter le canon des forts, celle qui couvre Sûbesch au nord devient vers son extrémité tellement âpre et escarpée qu’elle est absolument impraticable , et que ceux qui arrivent sur ce point sont forcés ou de suivre la plage , dans l’espoir hasardeux de passer sans que mal leur

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arrive, ou de chercher un autre passade en remontant assez loin dans les terres, à travers des fourres où jusqu’à présent nul chemin n’est tracé, et en franchissant des rochers d’un accès difficile.

Souvent j’aurais bien voulu éviter celte partie delà plage, attendu que pendant près d’un quart de mille le passage y est entièrement à la merci des canons d’un fortin élevé à cet angle du fort , et encore plus rapproche de la mer. Mais comme les habilanls eux-mémes, qui vont et viennent journellement sur ce point, ne se montraient pas convaincus de la nécessité d’ouvrir une route plus sûre , il aurait pu paraître malséant à moi — dans la situation où je suis ici — de chercher l’obscurité de la nuit, comme faisaient les femmes , ou de réclamer à grands cris l’ouverture d’un autre chemin. Tout ce que je pouvais faire chaque fois que je passais là était donc de recommander à la troupe généralement [nombreuse qui m’accompagnait de ne pas rester serrée et en corps, mais de se disséminer autant que possible , et de franchir la passe quelque peu rapidement ; et même pour ces simples précautions j’ai toujours eu à combattre leur insouciance.

C’est ainsi que lors de notre dernier voyage pour nous rendre dans le sud , non contents d’avoir échappé au danger de suivre dans cet intervalle d’un quart de mille une ligne perpendiculaire au fort, sur lequel nous tenions les yeux constamment fixés de peur qu’il ne prit fantaisie à un des canonniers de tirer sur nous, nous n’eûmes pas plutôt la possibilité de quitter le chemin escarpé que nous suivions pour entrer dans une petite vallée utilement abritée au sud par une éminence, qu’un de mes gens , au lieu de prendre le sentier habituel par les hauteurs, se mit à galoper vers le sommet de l’éminence, d’ou il nous cria de le suivre. Je le suivis en effet, dans l’espoir que quelque chemin sûr, quoique plus rapproché , avait été depuis peu ouvert de ce côté ; mais je ne tardai pas à m’apercevoir, à ma grande surprise et

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à mon grand déplaisir, qne celui qui s’ôtait ainsi constitué notre guide faisait déployer la longue ligne de notre caravane de voyageurs et de chevaux chargés dans l’espace uni et dénué d’arbres que la vallée offrait autour du fort et sous le feu de ses canons, et cela parce qu’il avait su que d’autres y étaient passés récemment sans qu’il leur fût rien arrivé!

Comme selon toute probabilité mon séjour au milieu de ce peuple touche maintenant à son terme , on m’excusera peutêtre de m’arrêter encore sur certaines particularités propres à mieux faire connaître leur singulier commerce de présents. Entre autres objets de celte sorte que j’avais laissés à mon dernier hôte de Khissa, était un excellent cheval kabardan, indépendamment d’un beau cheval gris que je lui avais déjà donné précédemment. Depuis, sa femme s’est rendue avec les deux chevaux au hameau de leur ami Ali-Bt, — celui que j’ai accompagné dans l’Abazak où il était allé reconduire son plluir ou pupille. Il va sans dire qu'Ali-Bi et sa famille reçurent comme il convenait la femme de leur ami avec une hospitalité empressée, et que le présent qu’elle leur amenait fut de la part d’Ali-Bi l’objet d’éloges que méritait du rcstel’cxcellcnte condition des deux chevaux. Mais sachant parfaitement qu’un autre présent était attendu de lui eu retour , et que comme noble du plus haut rang ce présent devait être plus considérable que celui qu’il recevait, il donna délicatement à entendre qu’il regardait la politesse comme intempestive, eu egard à des pertes qu’il avait faites récemment, et qui ne lui permettaient pas d’y répondre d’une manière convenable. Néanmoins, le moment venu, il congédia sa belle visiteuse, gratifiée de deux jeunes esclaves et d’une couple de buffles , ce qui coûta à Ali-Bt la plus forte part de ce que lui avait valu son voyage de l’Abazak.

Dans l’espoir auquel je ne veux pas renoncer que cette côte entrera quelque jour en relation d’amitié avec l’Angleterre, il peut cire à propos de dire ici , en addition aux té-

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moignages de la présence de la houille qu'offrent diverses localités sur la côte, que ce combustible, dont la valeur s’accroît presque de jour en jour, a été découvert dans les excavations faites par les soldats russes pour la construction du fort de Sùtcha , et cela si prés de la surface , qu’ils l’extraient maintenant du sol pour leur consommation. Or la possibilité de se procurer ce charbon dans une localité si commode et tellement centrale sera d’une haute importance pour les futures relations des bateaux à vapeur.

Autant que je puis l’apprendre ici, antérieurement à la reddition d’Anapa , durant la paix , ce port recevait chaque année une trentaine de bâtiments , grecs, autrichiens, italiens , etc., portant de 10 à 12,000 kilos (environ 200 tonneaux). Le printemps et l’automne — surtout l’automne, après la moisson — étaient les meilleures époques, et on se procurait alors une cargaison complète en vingt ou vingtcinq jours , cargaison qui consistait en grain , en peaux , en suif, en beurre, en miel, en fourrures, etc., outre cinquante à soixante passagers par chaque bàtimcul. Sur la partie de la côte qui s’étend de Sùbesch à Gaghra , les arrivages annuels étaient à celte époque d’environ soixaute navires venant des mêmes pays, — navires généralement frétés par des marchands, — et portant chacun de 6 à 7,000 kilos. Dans l'espace de trente à quarante jours ils trouvaient leur chargement complet, composé en partie comme ci-dessus, mais principalement de buis , pour lequel les meilleures stations sont de Hamish à Chemiwhatch inclusivement. Ils avaient aussi des passagers au nombre de cinquante à deux cents par navire, selon la saison. On peut compter vingt navires de moindre tonnage annuellement pour le reste de la côte de Sùbesch à Anapa. Des bâtiments de petite dimension tels que ceux qui font maintenant le trafic de la côte y étaient autrefois à peu près inconnus. Aujourd’hui les passagers , jeunes ou vieux , payent chacun (selon la plus ou moins grande affluence des

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passagers et le nombre des bâtiments) de 45 à 80 piastres pour partir de cette côte (les passagers fournissant leurs provisions et faisant la traversée sur le tiilac) ; pour y revenir il en coûte de 50 à 130 piastres., et proportionnellement dans les deux cas pour leurs marchandises. Quoique nombre d'entre eux aient en outre à paver environ 200 piastres pour le passage de Trébisonde à Constantinople, et 100 piastres à peu près de Constantinople à Sinope ou à Samsùn, tous les navires qui arrivent ou qui partent n’en trouventpas moins des chargements complets de marchandises et de passagers; et pour le passage de Constantinople à Sinope ou à Samsûn, notamment, les bàtimcns transportent souvent de 80 à 120 passagers, c’est-à-dire autant que l’espace leur permet d’en tenir. On peut calculer en toute sûreté qu’un steamer qui établirait un service entre cette côte et la côte turque ferait parfaitement ses affaires.

Je ne puis clore ces souvenirs sans payer quelque tribut à mon fidèle serviteur Luca, que son attachement pour les Anglais, et encore plus peut-être le vif intérêt que lui avaient inspiré la cause et le caractère des Circassiens, ont porté à visiter leur pays avec moi pour la troisième fois, malgré ce qu’il souffre toujours en mer et le danger auquel il se croyait exposé de la part des Busses; car bien qu’il soit né à Akhalzik , et par conséquent sujet du sultan , sur le territoire duquel il a toujours résidé depuis sa jeunesse, il s’est mis en tète que les agents de l’empereur de Russie pourraient chercher à revendiquer son allégeance. Cet échantillon, le premier que j’aie rencontré, me fait au total favorablement juger de la chaleur et de l’énergie du caractère circassicn.

Sur le point comme je le suis de courir une seconde fois l’aventure en m’embarquant sur une de ces barques turques de si fragile apparence , les vents , le temps et les croiseurs russes sont maintenant pour moi un objet principal et continuel d'observation , d’autant plus que je vois clairement que

les très-nombreux passagers du navire avec lequel je me propose de partir — sinon le capitaine lui -même et son équipage — comptent sur mon habileté anglaise pour décider du moment propice à notre embarquement. Il y a une quinzaine le vent avait paru devenir favorable; mais il changea au bout de deux jours, et depuis lors de légères brises du sud ont constamment régné. Au surplus, des deux inconvénients que nous avons à redouter — les mauvais vents cl les croiseurs russes — ce dernier est presque devenu le principal ; car des bâtiments russes , qui évidemment nous épient, se montrent presque chaque jour au largue , — sollicitude d’une ténacité peu habituelle, et dont je ne suis pas éloigné de me croire la cause.

Il y a deux jours, vers les deux heures après midi, pendant que j’étais occupé à écrire, on vint m’avertir qu’on allait s’embarquer; je serrai immédiatement mes papiers, et après avoir donné des ordres pour mes paquets je me dirigeai vers le rivage, dont une éminence considérable sépare notre hameau. Arrivé là , je trouvai que les choses n’étaient pas aussi pressées que cet appel avait semblé l’annoncer. A la vérité le vent, qui soufflait légèrement du N.-O. , était favorable; mais immédiatement dans la ligne de notre vallée, cl à une douzaine de milles de la côte, se tenait une ancienne connaissance , — le cutter à trois mâts qui m’avait jadis douné la chasse , — et que déjà la veille j’avais remarqué croisant à la même place. De plus, un peu au sud , uon loin^de la côte et près du fort de Waïa , on voyait à l’ancre un bâtiment plus considérable, qui naturellement quitterait sa position au premier mouvement que ferait le nôtre, celui-ci ne ( pouvaut être sorti de la crique où il était caché sans être aussitôt aperçu de ces deux navires et du fuit même de Waïa , dout il ne fallait pas oublier non plus la chaloupe canonnière.

Une autre raison qui s’opposait grandement, à mon avis, à ce que nous pussions penser à nous embarquer, était l’é-

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norme quantité de passagers que notre capitaine avait engagés, et à qui il avait promis , pour les empêcher d’aller trouver un autre bâtiment plus estimé à l’ancre à Sûkûkh , de partir dans la soirée de ce jour-là , quel que fût le vent. Je repris donc aussitôt le chemin de notre hameau, et j’envoyai dire aux gens réunis aux abords de la crique que le moment ne me semblait pas propice pour mettre à la voile , et que pour mon compte je ne partirais pas. Un message me fut promptement renvoyé de la part du capitaine et des passagers, me suppliant instamment de revenir à tout événement jusqu’à la crique. Voulant montrer que j’étais disposé à m’embarquer au cas où les circonstances deviendraient favorables dans la soirée, je repris avec mon bagage le chemin du rivage. Je trouvai en arrivant que notre barque avait été tirée de l’enfoncement où on l’avait tenue cachée; les nombreux passagers étaient fort indécis s’il fallait ou non risquer le départ. Les navires ennemis étaient encore dans leur première position ; seulement celui qui était mouillé se préparait à lever l’ancre. La brise était toujours favorable, mais faible. Le soleil était alors couché ; et il semblait qu’au milieu de l’obscurité qui s’avançait ce dût être à un coup de pair ou non de décider si nous serions ou non aperçus par un des deux croiseurs. Le plus petit se trouvait presque directement dans la direction que nous devions prendre, et il était impossible qu’encombré de monde comme il l’était notre navire pût lutter de vitesse avec le cutter. Mon opinion resta donc toujours la même, et quelques-uns des passagers la partageaient. Toutefois, ce ne fut pas sans peine que je parvins à faire entendre raison à l’équipage. Cependant le capitaine finit par céder et par déclarer que nous ne partirions pas ce soir-là ; déclaration qui eut l’effet que je désirais , en décidant près de la moitié des passagers à aller trouver l’autre bâtiment, cl en ne nous laissant ainsi que le chargement avec lequel nous pouvions convenablement faire la traversée.

Mardi 5. — Le Notoubatcb étant de nouveau dévoué aux hostilités, j’avais une impatience extrême de recevoir encore une fois avant mon départ des nouvelles de ce qui s’j passe; aussi la présence d’un jeune noble de cette partie de la côte, dont le caractère rend tout à fait dignes de coufiance les nouvelles qu’il en apporte , m’a-t-elle causé une vive satisfaction. Un nombreux congrès s’est tenu à Halokaï , vallée située au côté sud du Bakhan, et diverses communications paraissent avoir eu lieu entre ce congrès et l’assemblée beaucoup plus considérable convoquée dans un but très-différent sous la présidence du lieutenant général Raycvski, laquelle est en ce moment réunie dans la vallée d’Anapa. La première de ces communications a été, je présume — car les détails que nous donne notre jeune nouvelliste ne sont ni très-précis ni trèscopieux — une nouvelle invitation du général d’en venir à la soumission, invitation accompagnée, selon l’étrange usage récemment adopté , de la communication préalable des ordres transmis par l’empereur son maître , lui prescrivant de terminer cette année la construction d’un fort là où il était , puis de s’y retirer, et d’établir l’an prochain deux autres forts sur la côte. La réponse du congrès circassicn à ces communications et à celte invitation a été courte et péremptoire : — Quelque nombreux que soient les forts que vous pourrez construire, a-t-on dit au général, il n’y aura pas de paix avec vous.

Par la même occasion j’apprends que des nombreux bâtiments arrivés depuis peu dans la baie de Semez — avec des provisions pour le fort, je présume, — trois y avaient sombré.

Lundi lt. — Depuis quelques jours nous avons eu ici un témoignage de la cherté qui commence à se faire sentir daus le nord pour les marchandises; de nombreux et magnifiques troupeaux de moutons et de chèvres, auxquels on a fait parcourir toute cette longueur de chemin le long de la grève,

EN C1RCASSIE.

ont été envoyés dans cette partie du pays afin de les y échanger (au débouché de chaque vallée) contre les bezes et les allajas (1) dont les habitants voudraient se défaire. Les prix sont exorbitants, comparés à ceux que j’ai vu habituellement payer par tête de bétail; néanmoins l’excellente condition des animaux a tenté nombre d’acheteurs et déterminé nombre d’échanges. Ceux de ces moutons qui ont été tués ici pour notre consommation auraient pu obtenir des prix à Holkham. J’ai appris avec peine qu’une incursion russe a eu lieu dans les plaines découvertes et tout à fait sans défense du bas Abùn, et que dans cette incursion environ 2,000 moutons, appartenant aux pauvres gens de ce district, ont été enlevés par les Russes.

Depuis mon retour à celte partie de la côte j’ai éprouvé une très-vive mortification à l’égard de mes recherches d’antiquité. Il y a un an environ, un homme qui demeure à trois ou quatre heures de distance dans l’intérieur du pays découvrit en labourant son champ une petite fosse dans laquelle on avait enterré une très-grande variété d’objets de prix. On m’a cité entre autres choses un grand bassin d’argent et une aiguière de même métal ; plusieurs petites figurines d’or et d’argent; des coupes, des bracelets et des colliers, les uns en or, les autres en argent; des médailles ou pièces de monnaie d’or, d’argent et cuivre, en assez grande quantité, m’a-t-on dit, pour remplir deux bonnets d’homme, etc. Aussitôt que j’eus entendu ce rapport, je priai que ce qui pouvait rester de ces objets me fût apporté s’il était possible, et quelques jours après un homme arriva avec ce qu’on en avait conservé : à savoir, un bracelet formé d’un gros laiton d’or pur très-ductile, avec des compartiments triangulaires à chaque bout, dans lesquels étaient ajustées des pierres de jaspe aux-

(l) Articles de manufacture turque, — les premiers écrus, les autres teints, — l’un et l’autre constamment demandés.

quelles tenaient les agrafes ou fermoirs; un collier court et épais de même métal (avec un crochet et un œil à chaque extrémité), passant par le milieu d’uu ornement en forme de bouée renflé au centre et allant en diminuant vers les deux extrémités, et orné de jaspes enchâssés dans des compartiments; — la moitié d’une petite coupe d’argent, et un petit nombre de médailles de cuivre, tellement corrodées par le temps que je n’y pus rien déchiffrer. On avait disposé du surplus de ces restes curieux d’antiquité; les objets d’or et d’argent avaient été destinés à la fonte pour être transformés en ornements pour les armes! La moitié de la coupe avait été vendue pour être aussi mise à la fonte, et en la coupant à cet effet on avait fait unedéchirure à la portion restante. Ceux qui prennent intérêt à ces sortes d’objets trouveront dans le dessin que j’en ai tiré une copie exacte de tout ce qui restait du travail de gravure dont la coupe avait été ornée ; et je laisse aux antiquaires à déterminer l’époque, évidemment très-ancienne, où ce trésor fut enfoui, sans doute pour le soustraire à la rapacité de quelque ennemi.

En mer, samedi 16 . — Vendredi dernier dans l’après-midi je reçus avis qu'on allait mettre à la voile ; et cet avis était si pressant et tellement inopiné, que j’eus à peine le temps jusqu’au coucher du soleil de m’équipef, de gravir notre montagne pour voir ce qui se passait, et de descendre pour gagner le navire et m’embarquer. Du haut de la montagne j’avais vu la mer entièrement libre de croiseurs et j’avais observé des signes qui m’avaient donné l’espoir qu’une brise favorable qui s’était levée se maintiendrait. Le vent n’a pas varié de direction, en effet ; mais à deux reprises il a tellement faibli que nous avons eu lieu de concevoir de sérieuses inquiétudes. La première fois nous n’étions qu’à une douzaine de milles de la côte, cl la chaloupe canonnière de Waïa eut pu aisément nous poursuivre et nous capturer ; la seconde fois — c’était hier malin vers les dix heures, — nous vîmes

EN CIUCASME.

le soleil se réfléchir sur les voiles blanches d’un grand navire qui se trouvait directement dans notre sillage et quij courait dans la même direction que nous. Dans ce dernier cas, comme la première fois, on joua vigoureusement des rames, et notre bâtiment de chasse — si toutefois il était réellement à notre poursuite — ne larda pas à s’enfoncer sous l’horizon, l.a brise ayant alors fraîchi, je conseillai de dévier un peu de notre marche; et le capitaine m’ayant dit d’ordonner tout ce que je croirais convenable, nous nous regardâmes bientôt comme hors d’atteinte.

Mais j’oubliais de mentionner un incident inattendu, qui nous causa uo extrême plaisir. Pendant la plus grande partie de la journée de jeudi le temps avait été tellement couvert que j’avais perdu l’espoir de jouir de la vue des montagnes élevées de la chaîne caucasienne qui restaient enveloppées d’une masse compacte de nuages. Un peu avant le coucher du soleil, néanmoins, ces masses de vapeurs se dissipèrent presque subitement, cl je pus jouir du magnifique spectacle de l'Elbrûz, ce géant de l’isthme caucasique , majestueusement assis au milieu des montagnes moius élevées qui forment sa cour , et dont les robes d’argent resplendissaient aux rayons dorés du soir. Dans le transport d’admiration que celte vue excita en moi, je me serais volontiers imaginé que le génie protecteur du pays avait ainsi daigné répondre à mes désirs, en récompense de mes humbles efforts pour servir cette terre dont je m'éloigne; et pendant une heure mon esprit resta plongé dans les pensées vagaboudes que faisaient naître en moi le sort passé et présent et la destinée future de ce pays où l’histoire se revêt des couleurs du roman, pensées auxquelles venaient se mêler maints souvenirs brûlants des hameaux hospitaliers de tant d’amis dont je viensde me séparer, peut-être pour jamais. Le lendemain au lever du soleil je pus apercevoir encore ces cimes d’un aspect si grandiose et si pittoresque, — prés desquelles les montagnes de Gaghra, que 11. 18

274 journal d’unf. résidence

je m'étais habitué à regarder comme fort élevées, devenaient presque insignifiantes ; — mais ce ne fut qu'une apparition fugitive, comme un dernier regard d'adieu qu'avaient voulu me jeter les montagnes de la Circassie, qui presque aussitôt reprirent leur vaporeuse enveloppe. Et pour jouir du spectacle accidentel de ces magnificences de la terre, du ciel et de l’Océan , je n’ai à prendre d’autre peine, même lorsque je suis au lit , que celle de me tourner sur ma couche, laquelle ne sccomposeque dedeux mauvaises planches poséesd'un platbord à l’autre sur le pont; de sorteque non-seulement j’ai la vue de tout ce qui m’entoure, mais que je ne perds rien ni de la pluie ni du vent. J’ai été par civilité oblige de me soumettre à cet arrangement — qui n’est pas des plus agréables en mer au mois de novembre, — afin que les femmes, qui forment la moitié environ des cinquante passagers que nous avons conservés, aient la jouissance entière de l’entre-ponl. Jusqu’ici, au surplus , le temps a été favorable , et le vent si bon , quoique faible (il commence è fraîchir en ce moment), que nous sommes déjà en vue des collines élevées de la côte asiatique, voisines de Kizil-Irmak, dont nous ne sommes plus éloignés que d une cinquantaine de milles.

A la hauteur de Sinope, lundi 25. — Depuis que j’ai écrit les lignes qui précédent, j’ai éprouvé, je crois, plus de désagréments et d’ennuis que je n’en avais rencontré depuis le jour de mon arrivée en Circassie , — ennuis d’autant plus difficilesàsupporter que nous nousjattcndions moins. Le veut d’est fraîchit ur peu trop dans la soirée et pendant la nuit du 16» ce t nous fit passer une nuit d’inquiétudes et de fatigues à la hauteur du cap Kizil-Irmak. Le matin le vent tomba tellement, puis nous devint si contraire, qn’après avoir longtemps louvojé et avoir eu souvent recours aux rames il nous fallut jeter l’ancre, au coucher du soleil, à quelques milles de Gherzèh, où nous reçûmes d’un officier de marine turk l’avis désagréabltvd'une stricte quarantaine, et l’annonce que

EK CIRCASSIK.

ceux qui auraient pris part, contre les défenses officielles, au commerceaveclaCircassiescraienl punis. Cettedoublean nonce jeta subitement la tristesse sur notre bâtiment, tristesse qui contrastait étrangement avec la joie que nous aurions dû ressentir en nous voyant arrivés sans accident à unecûle amie. A notre arrivée en rade de Gherzèh, le 18 , un officier de quarantaine vint immédiatement;! notre bord, et, entre autres i n formations, prit le nom de tous les passagers et de tous les gens de l’équipage ; en même temps il nous enjoignit strictement de n’avoir aucune communication avec la côte, nous faisant savoir que nous aurions une quarantaine de huit jours. Avec ma cabine à l’air, et dans l’étal fort peu agréable aux yeux et à l’odorat oii se trouvent maintenant le lillac, l’entre-pont et la cale, la seule pensée de cette quarantaine avait quelque chose d'effrayant.

Il me parut cependant possible que ces nouveaux réglements, d’un caractère beaucoup plus russe que lurk, fussent spécialement et uniquement dirigés contre les trafiquants circassicns , a l’instigation du nouveau consul russe établi a Sinope. Je jugeai donc à propos de faire savoir au pacha de celte dernière ville qu’il y avait un Anglais à bord; et en conséquence je me décidai à lui faire parvenir une lettre par laquelle je l’informais en termes civils que c’était moi qui avais envoyé chercher le batiment pour me ramener; que je préférais faire ma quarantaincà Sinope, et que si des mesures de rigueur extraordinaires étaient prises contre les gens du navire — ainsi que j’en avais entendu faire la menace — je serais obligé de regarder ces mesures comme dirigées contre moi, cl de m’en plaindre à notre ambassadeur.

L’officier de quarantaine était le seul scribe que nous pussions avoir ; le soir il vint civilement à bord et s’assit au milieu de nous pour eu remplir les fonctions. Néanmoins ce ne fut pas sans quelque difficulté, et sans avoir feint plus d’une fois de me mettre fort en colère, que je pus le décider à transcrire

276 JOUBNAf, d’unk résidrnce

la partie la plus essentielle de la lettre, c'est-à-dire la conclusion. Sur ces entrefaites la pluie nous avait pris j elle continua presque sans interruption, accompagnée d'un vent trèsfroid, pendant deux nuits et deux jours. J’eus grand’ pcineà calmer nos Circassiens , qui, indignés du traitement qu’on nous faisait subir, voulaient forcer la consigne et descendre à terre ; enfiu, le 20 de bonne heure, nous reçûmes, en réponse a ma lettre , avis que nous pouvions nous rendre à Sinope. Nous y étions à l’ancre peu de temps après le coucher du soleil. Toutefois, le premier échantillon de notre nouvelle localité fut loin d’étre encourageant. Le 21 au point du jour nous aperçûmes les plus hautes montagnes couronnées de neige > un vent d’est piquant et violent s’était levé ; il ne nous restait pas un morceau de bois et guère plus d’eau pour notre cuisine; et pendant que tremblants de froid nous nous tenions sur notre triste pont, criant de tous nos poumons qu’on nous apportât du bois et de l’eau, nous eûmes la mortification de voir les gens du port livrés à leurs occupations ordinaires et ue prenant nullement garde à nos cris, sauf quelques Circassiens qui de temps à autre s'avançaient sur une jetée, et semblaient compatir à notre situation , mais sans pouvoir rien faire pour l’adoucir.

Sinope, 28. — ■ Grâce à l’influence, je crois, du consul russe récemment installé ici, nous avons été forcés de rester quatre jours de plus en rade à bord de notre petit bâtiment. Durant ce temps, néanmoins, nos nombreux amis de la côte ont trouvémo^en de nous approvisionner abondamment d’une grande variété de mets, de fruits , etc., outre du sucre, du café et autres nouveaux raffinements. Je me sentais revenu , d’ailleurs, dans la portion du monde dontje suis depuis si longtemps exclu, en vojant des bateaux à vapeurarriver etpartir, et en attrapant çà et là quelques nouvelles par les chaloupes qui allaient et venaient entre la côte et les nombreux navires à l’ancre dans la baie. Ces soulagements, néanmoins, ne pou-

EN CIRC ASSIE.

vaient compenser ccquc nous avions à souffrir à bord, à cause de la foule qui nous encombrait et de notre position en plein air jour et nuit; aussi ne me lassai je pas de réclamer avec insistance la permission de descendre à terre, quoique pour toute réponse à mes réclamations répétées je ne pusse obtenir du remplaçant du pacha (celui ci étant absent) d'autre réponse que cet atermoiement si commodect si souvent emplové, bakalum, nous verrons. Le 2f, pourtant, le pacha arriva de Constantinople, et débarqua au milieu d’une grande consommation de poudre dans les canons de son steamer cl aux batteries delà ville. Je me décidai immédiatement à lui envoyer une nouvelle lettre, et je réussis enfin dans ce que je désirais. Le lendemain matin nous reçûmes la permission de débarquer , et l’empressement avec lequel les femmes, notamment, luitaientè qui passerait en premier de notre bâtiment sur l’embarcation qui devait nous conduire à terre montrait assez ce qu’elles avaient souffert.

Aucune disposition, néanmoins, n’a encore été prise ici pour le nouvel établissement de quarantaine à la côte; en conséquence nous avons tous été entasses , au nombre de cinquante, dans une grande maison inachevée, où de légères cloisons en planches figurent des cspècesde chambres à l’étage supérieur, toutes sans plafouds sauf la mienne; le rez-dechaussée n’est qu’un magasin non terminé, sombre et délabré, dont on lient la grande porte fermée sur nous jour et nuit, avec une sentinelle au dehors, et celle porte ne s’ouvre que pour livrer entrée aux provisions et à l’eau. Aucune des fenêtres n’a de vitres, et cependant l’atmosphère de notre maison est tellement viciée par la foule qui l’eucombre, que j’ai souvent regretté ma cabine au grand air sur le pont du navire. La meilleure chambre, ou plutôt la seule passable, m’a été assignée à moi et aux personnes à mon service; mais par compassion pour les autres j’éprouve l’obligation de me soumettre encore ici à l’inconvénient dont j'ai tant souffert eu

278 journal d’une résidence

Circassio, celui de tenir un lever tout le jour, et de leur abandonner la jouissance d’une de mes fenêtres donnant sur l'a vanl-cour , et d'où ils peuvent communiquer avec la foule de leurs compatriotes et de leurs amis qui s’y assemblent.

Nos amis de la ville nous tiennent, comme auparavant, abondamment pourvus de toutes les recherches qu’elle fournit. 'Parmi les plats qu’on nous envoie beaucoup sont excellents, entre autres certaines pâtisseries légères, vrais papillons qu’on pourrait faire envoler d’un souffle sans le miel dont leurs ailes sont chargées.

5 décembre. — Un Anglais cl un Suisse, ainsi que quelques autres personnes que j’ai vues ici, assurent avoir ouï dire qu’ordre avait été donné aux commandants de la croisière russe par l’empereur lui-méme, lors de son voyage en Géorgie, de me faire pendre immédiatement si on réussissait à s’emparer de moi. J’ai su aussi depuis que le consul russe d’ici a employé toute son autorité près du pacha pour obtenir que je fusse jeté en prison, ainsi que tops ceux qui m’ont accompagné ; et depuis j’ai eu lieu de croire que je n'ai été sauvé de cet inconvénient que par le passe-port anglais dont j’étais pourvu, et dont le paehaeut connaissance aussitôt apres mon débarquement. Toutefois, un des capitaines du navire fut incarcéré il y a quatre jours, immédiatement à notre sortie de quarantaine; mais une lettre quelque peu sévère que j’écrivis à ce sujet au pacha fit relâcher sur-le-cbamp le prisonnier. La conduite ultérieure tant du pacha que du gouverneur de la ville a prouvé leur désir que je n’eusse pas à me p’aindre d’eux ; en même temps que les attentions de plus en plus empre sées des Circassiens et des Turks intéressés dans le commerce de Circassie — et dont il me faut chaque jour recevoir un grand nombre — montrent qu’ils se sont formé de mon influence une idée qui dépasse de beaucoup la réalité. Il est fort à regretter qu’il n’y ail pas ici quelque résident anglais pour arrêter par sa présence (et sa correspondance) les

EM UHCASSIE.

chicanes auxquelles on peut toujours s'attendre partout où un agent russe est établi. Il n’y a d’autre motif à alléguer pour la résidence de celui d’ici que le désir de tyranniser ceux qui se livrent au commerce avec la Circassic ; car, autant que je puis voir, tout le commerce étranger de la place est anglais.

Nous venons d’avoir un autre arrivage ici , — un steamer de guerre français avec le comte de Sercey et sa nombreuse suite. Le comte se rend en Perse où il est chargé d’une ambassade dont j’ai peine à comprendre l’objet précis, dans les conjonctures actuelles. Aussitôt après le débarquement de ces messieurs, je fus à plusieurs reprises instamment sollicité de me rendre au palais pour leur être présenté; mais le but principal de ces sollicitations — à ce qu’il me parut — était que le capitaine français et moi nous pussions inspecter le navire de 106 canons en ce moment sur le chantier, et rapporter nos observations réunies au pacha, dont la marotte actuelle parait être la construction navale. Son palais est attenant aux chantiers de la marine , et il parait qu’il y passe une bonne partie de son temps. Notre rapport au sujet du vaisseau a été favorable quant à la coupe et au travail ; mais nous nous sommes accordés à condamner le bois comme hélant pas à beaucoup près d’âge convenable. On pourrait aussi introduire de grandes améliorations dans le transport de ces bois de l’intérieur; car le seul moyen maintenant employé est de traîner les pièces de bois sur des rouleaux à l’aide de cinquante ou soixante paires de bœufs et de deux fois autant d’hommes, opération grossière qui fréquemment demande deux ou trois mois pour le transport d’un seul grand arbre. Pour remédier à cet inconvénient, je donnai au pacha un dessin de la machine en usage dans nos docks, et le capitaine d’un des steamers autrichiens se chargea d’en surveiller la construction ; néanmoins je doute qu’aucune amélioration soit de si tôt introduite. Le comte m’invita à venir dîner à

280 JOURNAL d'l'NE RÉSIDENCE

bord avec lui ; mais déshabitué comme je l’étais depuis longtemps de la délicatesse d’une table telle que la sienne, j’éprouvai une bien plus vive satisfaction du chaleureux intérêt que le comte et les personnes qui l’entourent parurent prendre aux Circassiens et à l’état de leurs affaires , intérêt qui sc révéla encore dans l’extrême obligeance de leur accueil , et dans l’instance avec laquelle ils me prièrent de leur permettre de fournir aux besoins que je pourrais avoir en argent et en habits. Ici cependant une mortification m’attendait , en voyant que le steamer était armé, et en réfléchissant aux humiliantes conditions imposées <1 celui qui portait notre ambassadeur lord Durham, lorsqu’il entra dans la mer Noire. Le traité par suite duquel nous fûmes obligés de nous soumettre à cette mesure déshonorante doit être abrogé, maintenant surtout que l’on sait qu’une portion des côtes de la mer Noire appartient à un état complètement indépendant et de la Russie qui a dicté ce traité, et de la Turquie qui fut contrainte d’en subir les conditions.

L’abrogation de ce traité est d’ailleurs nécessitée par la partie du traité de Vienne stipulant la libre navigation de toutes le» grandes rivières d’Europe qui arrosent le territoire de plusieurs États. A quoi sert à l’Autriche de posséder la libre navigation du Danube, aussi longtemps que l’Euxin sera pour elle mure clausum quant à la protection du commerce qu’elle y pourrait faire? Il me parait, à la vérité — eu égard au notable changement de circonstances par rapport à la mer Noire, — qu’une grande faute a été commise dans la rédaction du traité de Vienne, en ne déclarant pas, comme complément nécessaire de la libre navigation du Danube, que le détruit des Dardanelles et le Bosphore seraient sur le même pied que les autres cours d’eau navigables d’Europe. En cc qui regarde les bâtiments marchands en général, aussi bien que les vaisseaux de guerre de l’Europe, ces deux détroits, les plus importait ts du globe, auraient dû et devraient encore être dé-

clarés former comme l'Océan un grand chemin commercial ;

car il n’existe pas d’autre moyen d’assurer la neutralité de celte position d’une valeur inappréciable, — neutralité essentielle à l’équilibre des puissances et nu maintien de la paix européenne. La garde eu put être laissée à laTurquie tant que la Turquie fut assez forte pour faire respecter scs défenses; maintenant qu’il est notoire qu’elle est complètement déchue de sa puissance, sa surveillance est devenue une fiction dérisoire sous le masque de laquelle la neutralité des deux détroits peut soudainement et irrévocablement se perdre. C’est ce qu’a surabondamment prouvé le double fait des forces navales considérables entretenues par la Russie à Sébastopol d’un côté, et par l’Angleterre et la France (sous les ordres des ambassadeurs à Constantinople) dans le golfe de Smvrne de l’autre. U est incontestable que ces trois puissances sont aujourd’hui les véritables gardiennes des détroits. La clef du passage est à Constantinople; mais quelle parité d'avantages trouvera-t-on entre la position des trois puissances qui en ont la garde, si l’on compare les distances respectives où en sont les trois flottes, et la bien plus grande facilité que les vents et les courants offrent constamment à la marine russe pour s’y rendre? Encore une fois les deux détroits doivent être déclarés libres; autrement (ecommerce considérable quo nous faisons avec la Perse par la mer Noire (pour ne rien dire, d’autres débouchés par le Danube, etc., qui peuvent bientôt devenir importants) continuera d’étre empêché — comme il l’a été si fréquemment — par notre grande rivale du Nord.

Un navire marchand qui arrive de Krimée , et qui appartient à un des ministres turks, a fourni des nouvelles inattendues au sujet de la Circassic; car Luca a entendu des matelots grecs de l’équipage dire à quelques-uns de leurs compatriotes qu’environ 500 blessés russes avaient été transportés d’Anapa en Krimée. Ils faisaient sans doute partie du

2b2 JOURNAL d’une résidence

corps de troupes considérable qui était campé dans la vallée d’Ânapa, sous les ordres du général Rayevski, quand je quittai la côte circassicnne.

Constantinople, 30 . — Je partis de Sinope le 13 , après avoir réuni à un souper d’adieu les principaux Circassiens qui s’jr trouvaient alors , réunion dans laquelle tous renouvelèrent l’expression de leurs plaintes contre les difficultés, les persécutions et les entraves de toute nature qu’il leur fallait endurer par suite de l’influence toute-puissante du consul russe, lequel mettait pour condition à leur libre retour en Circassic qu’ils prendraient un passe-port pour Anapa , ce à quoi ils s’étaient fermement refusés, cette obligation leur paraissant avoir pour objet de consacrer la suprématie russe. J’ai trouvé aussi à Constantinople un nombre considérable de Circassiens que le commerce y a amenés, et qui s’y sont trouvés dans les mêmes embarras grâce à une influence analogue et pour le même objet.

1 2 février 1840 . — Mes prévisions louchant la réussite du projet de s’emparer des forts russes par surprise ont reçu la confirmation la plus satisfaisante. Deux bâtiments turks sont tout récemment arrivés de Sùkûm-Kalèh dans le Bosphore ; cl comme le bruit se répandit immédiatement que le fort de Sasehe avait été de nouveau pris par les Circassiens, j’envoyai mon drogman recueillir des informations plus précises. Les gens de l’équipage affirmèrent positivement que celle prise du fort était la seconde, qu’elle avait eu lieu quelque temps avant leur départ de Sùkùm , où tout le monde s’en entretenait, c’est-à-dire vers la fin du Ramazan (dans la première semaine de décembre), et que la réussite avait été complète, la garnison tout entière, les canons et les munitions étant tombés entre les mains des Circassiens. Enfin ils put cité le nom de plusieurs Circassiens (bien connus de nous) qui ont été tués ou blessés daus l'action.

«N CIRCASSiF.

Depuis mon retour en Angleterre au milieu tlu mois de mai dernier, des nouvelles ont continué d’arriver de tant de points différents (y compris la Russie) cl ont reçu une telle confirmation de la correspondance des consuls anglais les plus rapprochés du siège de la guerre, que raisonnablement on ne peut plus douter que les Circassiens ne se soient emparés, dans F espace de trois mois , de presque tous les forts élevés sur leur cèle, forts dont rétablissement avait été le seul résultat du déploiement considérable de forces navales et militaires fait par la Russie dans le cours des quatre années précédentes, au prix de tant de sang et d’or.

L’admiration et les éloges que ces valeureux exploits des Circassiens ont obtenus de tous les journaux — sauf du petit nombre de ceux dont les éditeurs sont obligés par contrat de maintenir le courant de leurs sentiments politiques dans le lit qui leur est tracé — et qu’ils doivent obtenir de tous ceux dont la nature n’est pas glacée par l’égoïsme ou faussée par les préventions de parti, rendent superflu tout ce que je pourrais ajouter à ce concert unanime. Mats il n’en est pas de même quant aux conséquences que l’on peut tirer de ces faits, et à l’utilité pratique que quiconque observe avec sollicitude les intérêts menacés de l’Angleterre cl de l’humanité devrait s’efforcer d’en tirer, en réveillant ses compatriotes de la léthargie, de l’indifférence, de la division et du désespoir où l’esprit de parti, ce cancer de la société, nous a jetés en ce qui touche aux intérêts extérieurs. Ne voyons-nous pas

le Moscovite en pleine carrière dans la direction de Hérat, afin de contrecarrer l'effet moral des opérations militaires que ses précédentes machinations en Perse nous ont forcés de diriger sur l’Asie centrale, tout en avant soin de nous envoyer une potion calmante dans les récits exagérés des désastres qui ont accompagné sa première expédition, et après s'étre assuré le champ libre pour ses entreprises en détruisant notre inüucnccen Perse et en réussissant à en éloigner notre ambassadeur, dont elle redoutait avec raison la pénétration et les talents?

Mais notre antagoniste, nouveau Briaréc, non content d’avoir ainsi préparé ses succès, cherche à détourner notre alteution par tous les autres moyens en son pouvoir. C’est à celte fin qu’il excite la rébellion dans nos colonies; qu'il excite les Chinois, au moyen des missions qu’il entretient chez eux, à nous forcer à la guerre par leurs insultes ; qu’il fomente enfin la jalousie entre l’Angleterre et la France — dont l'uuion était son plus grand danger, — et qu’il nous pousse à prolonger par notre participation avec lui les dissensions de l’empire turk, qu’une telle intervention a pu seule empêcher de s’arranger beaucoup plus tôt, au mutuel avantage des deux parties cl à la consolidation des intérêts musulmans en général.

Mais que faire? pourra-t-on demander. Devons-nous doue nous jeter tout d’abord dans la guerre, pour des intérêts éloignés et des éventualités futures? Non, — cela n’est pas nécessaire; et nous pouvons être certains, qui plus est — puisque maintenant l’idée de la guerre nous répugne tant, — qu’il n’y a nul danger, qu’il n’y a même nulle chance de guerre (avec la Russie, du moins) aussi longtemps que nous nous contenterons de nouvelles excuses à chaque nouvelle insulte. Mais si la sagesse nous conseille de chercher à éviter la guerre , qu'elle nous fasse donc aussi preudre les moyens d’en détruire les causes. Or (et c’est ce que l’histoire

EN URCASSIF..

du monde peut nous enseigner), ces moyens ne consistent pas dans des protestations de bienveillance et de modération de notre part, mais dans la preuve que peut offrir notre conduite que nous ne sommes nullement disposés à nous soumettre à l'insulte, et dans la manière dont nous nous montrerons disposés à nous faire justice. Nulle puissance ne sait mieux que la Russie que la rumeur seule d’une guerre ou d’un différend avec l’ Angleterre paralyserait instantanément tout son pouvoir et toute son influence au dehors, et révélerait aussitôt la faiblesse qu’elle s’attache avec tant de soin à dissimuler sous le ton de hauteur arrogante avec lequel en toute oceasiou convenable elle fait parade de ses préparatifs d’hostilités. Sa force est dans notre longanimité; et c’est seulement selon que celle-ci est exercée, que celle-là devient formidable. Des lettres d’un étranger éminent par sou rang militaire et par son jugement, lettres qui ont été publiées récemment, nous ont appris, d’après des informations recueillies en Russie même , les revers éprouvés depuis peu par les troupes russes dans les provinces occidentales du Caucase ; nous avons su par là que par suite de la crainte que la guerre ne fût reprise par d’autres du côté de l’est, toutes les forces habituellement entretenues sur les points d’où elles pouvaient se porter sur Constantinople au moment où les circonstances l'auraient permis eu avaient été retirées cl avaient été dirigées vers les points que l’on croyait menacés. De là la division qu’elle a suscitée dans la question égyptienne, principalement entre la France et l’Angleterre. Un coup d'œil jeté sur une carte, et un seul moment de réflexion suffiront pour montrer combien les projets agressifs de la Russie seront immensément favorisés quand le flambeau de la liberté sera complètement éteint dans toute l’étendue de la région caucasienne. Alors ses aigles pourront relever fièrement la tète, et prendre leur vol avec une vigueur nouvelle vers les sommets de l’Olympe, les plaines de l’Eupbralc

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cl les pics de l’Hindû-Kûsch. Si néanmoins nous craignons tant la guerre, voici une occasion favorable — que nous procurent les héroïques Circassiens, qui livrent nos batailles — de revendiquer sans danger notre droit à la navigation de l’Euxin, ainsi que de toute autre mer commune. Le temps est venu pour nous d’effacer des traités cette cession frauduleuse et factice que la Russie a forcé la Turquie de lui faire de la côte circassienne ; — d’exiger de la Russie qu’elle remplisse les engagements solennels qu’elle a pris de ne rien ajouter à son territoire à l’occasion de sa guerre avec la Turquie, et de ne chercher aucun avantage exclusif; — de demander que conformément aux principes établis des lois internationales elle ne mette pas plus longtemps empêchement à notre commerce, par un blocus de la côte circassienne qui n’a jamais été ni légalement proclamé ni légalement soutenu.

Si nous ne profitons pas de la crise favorable qui s’est présentée, ne nous persuadons pas qu’une autre circonstance également avantageuse puisse se représenter plus tard. Jusqu’à présent les Circassiens ignorent complètement, et peutêtre ne la pourraient-ils pas comprendre, cette prostration du sentiment national dont l’Angleterre parait être en ce moment atteinte, par suite de l’égoïsme qu’a produit une longue poursuite de la richesse et des avantages individuels, et de la fatale extrémité à laquelle est arrivé l’esprit de parti. Pourtant la position avantageuse qu’ils doivent à leur fermeté et à leur bravoure , position qui leur a permis de faire avec leur antagoniste des conditions avantageuses, ne doit pas être perdue pour eux, ni leur sang avoir été versé en vain , alors même qu’il leur faudrait renoncer à l’espoir que l’Angleterre se réveillerait enfin pour la revendication de ses droits et des leurs.

Je crois ne pouvoir mieux conclure cette publication qu’en présentant à mes lecteurs la traduction suivante d’une lettre

EN CIRCASS1E.

que j’ai depuis peu reçue de Circassie, — nouvelle confirmation des nouvelles annonçant les succès récents des Circassiens.

« Mon cher et ancien ami, Yakùb Bey, comment vous portez-vous? Quant à nous, grâce à Dieu, nous allons trèsbien. Les nouvelles que nous avons pour vous sont réellement intéressantes. Le mercredi seizième jour de zil hitcheh, immédiatement après la prière du matin , la forteresse située sur la Waïa a été prise d’assaut en une heure. Tous les soldats qui s’y trouvaient , ainsi que les femmes, les canons, les munitions et les provisions, — tout fut pris et les maisons brûlées. Nous n’avons eu dans cette affaire que vingt martyrs (c’est-à-dire vingt morts).

« Avant cela, l’ennemi avait marché de Sùkùm sur Ard- Icr; mais il ne put rien faire. Nos amis s’étant rassemblés les arrêtèrent en chemin et firent vingt-cinq prisonniers.

« Hassan Bev.

« 27 de zil-liitcbèh 1255 » (i cr mars 1840).

( Premier P. -S.) « Mon ancien ami, depuis la prise du fort de Waïa, le jeudi 8 de moharrem , après la priète du matin, nous avons attaqué lefortdeToapse. Après un combat de sept heures et demie la place avec tout ce qu’elle contenait est tombée entre nos mains. Ceci est pour votre information. »

[Deuxième P. -S.) « Une semaine après la date ci-dessus, le fort d’Abûn dans le Chapsuk a été pris. Grâces en soient rendues au Tout-Puissant!

« En ce moment, mon bon ami, nous nous rassemblons de nouveau. »

[Troisième P. -S.) « Chckir Effcndi, Barzek Hadji Hakïun- Okù, Hùsscïn Bey et tous nos parents, vous envoient leurs salutations. »

appendice.

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