‹ Journal D'Une Residence en CircassieChapitre 21 sur 35 · IV · texte numérisé non relu

IV

Notre grand et auguste empereur requiert de vous les conditions suivantes :

Article 1". — Vous discontinuerez vos hostilités et tous vos actes irréguliers.

v4rf. 2. — Les otages que vous donnerez seront changes au bout de quatre mois, et votre juge en chef nous en fournira d’autres.

Art. 3. — Vous nous rendrez tous les prisonniers et les déserteurs.

Art. 4. — Vous ne donnerez pas refuge dans vos villages, sans l’ordre de votre juge en chef, aux individus qui peuvent être des voleurs ou des mauvais sujets , non plus qu’à ceux qui ne voudront pas se soumettre à nous.

Art. 5. — Les chevaux et les troupeaux de gros et de menu bétail de ceux qui ne se soumettront pas à nous ne seront pas mélés avec les troupeaux de ceux qui se soumettront ; car dans le cas où ceux qui n'obéiront pas mêleraient leurs chevaux ou leurs troupeaux avec les troupeaux de ceux qui obéiront, nos troupes prendront possession du tout indistinctement; et ceux qui agiront contrairement à cet ordre seront punis selon leurs fautes.

Art. 6. — Ceux qui permettront aux pillards ou autres mécréants de passer par leurs terres pour gagner nos frontières seront forcés de nous rendre tous les hommes et tous les animaux qui nous auront été enlevés.

Art. 7. — Vous devrez vous soumettre au juge qui sera désigné par notre cour de Russie.

Art. 8. — Chaque année vous devrez renouveler vos papiers de soumission fournis par votre juge russe ; et celui qui ne le fera pas cessera d'être sous la protection de nos troupes.

Habitants de la Circassie! en vous rappelant de nouveau la munificence et la miséricorde inépuisable de notre légitime empereur, et en vous recommandant d’accepter les conditions qu’il requiert de vous, je voudrais que vous sachiez

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bien que ce n’est pas dans l’intention de vous maîtriser plus aisément que ces conditions vous sont posées.

J’attends une réponse à cette proclamation, qui a été écrite sur le champ de bataille prés du village de Sutche (Sulclia).

1264, r r de la lune de sefer (mai 1838).

REPONSE DES CIRCASSIENS A LA PRÉCÉDENTE PROCLAMATION RUSSE, ENVOYÉE AU CAMP DE S.ASCHB LE 6 MAI <838.

Nous avons reçu la lettre que vous nous avez envoyée, et nous avons pris connaissance de son contenu ; il n'aurait pas été nécessaire d’y répondre, n’était-ce que par suite d’intrigues vous critiquez les Anglais qui sont ici , et que cependant nous connaissons nous-mêmes assez bien pour savoir s’ils sont ou non dignes de confiance.

Il est vrai que les marchands du roi d’Angleterre sont nombreux ; mais toutes les affaires se font par les marchands, et le pays qui n’a pas de marchands n’est pas d’une grande valeur. Les marchandises d’Angleterre sont beaucoup meilleures que les vôtres, cl pareillement la présence de ces personnes dont vous parlez nous est beaucoup plus agréable que la vôtre.

Pour en finir, vous dites que ce pays-ci vous a été donne, ce qui n’est pas. Depuis longtemps nous avons cessé d’être le jouet de vos fallacieuses paroles cl de vos actions perfides, et finalement nous resterons libres. Dieu sait que depuis dix ans vous nous persécutez de vos impostures pour détruire la confiance et semer la dissension parmi nous; mais nous ne sommes pas aussi ignorants que vous le voudriez, ce qui fait que nous restons unis. Si ces gens étaient des raïas de la cour ottomane, pourquoi enverriez-vous ici les navires et les gens de votre souverain pour y trafiquer illégalement, dans la supposition que l’empereur ottoman ne s’inquiète pas bcaucoup’de ce pays?

Nous savons quelles intrigues vous mettez en œuvre depuis longtemps pour tenter et exciter les Grecs infidèles et

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d’aulres gouvernements, à la seule fin d'affaiblir le gouvernement ottoman. C’est pourquoi, quand vous vîtes que ce gouvernement faisait des améliorations dans l’organisation de ses troupes musulmanes, vous excitâtes les Grecs menteurs et intrigants à lui déclarer la guerre et à détruire ses forces; et quand le gouvernement ottoman voulut punir scs raïas, vous offrîtes de l’aider. Mais il vous répondit : Je puis punir moi-méme mes sujets. Ayant reçu celle réponse vous recommençâtes vos tromperies, et vous fêtes cause de la destruction d'une grande quantité de troupes et de bâtiments musulmans à Navarin. El quand les forces du gouvernement musulman furent ainsi diminuées, vous commençâtes alors à vous plaindre en ces termes : Vous m’avez trompé ; en conséquence je dois vous déclarer la guerre. Et voulant déclarer la guerre, vous demandâtes la permission des autres souverains, promettant de restituer tout le territoire dont vous pourriez vous emparer. Ils se contentèrent de cette assurance, et donnèrent leur assentiment. Mais à la fin, au lieu de faire la paix, vous en revîntes à vos habitudes précédentes de tromper vizirs et ministres ; et avant par surprise établi par écrit que le pays depuis le liman de Kizil Tasch jusqu’à Sùkûm vous avait été cédé, vous forçâtes les ministres à signer cet écrit, l’épée sur la gorge et sans leur permettre d’en prendre lecture. De plus, vous trompâtes les autres puissances en disant : Les raïas des Osmanlis me sont maintenant cédés.

Mais le gouvernement d’Angleterre a eu connaissance de cette dernière tromperie, cl il a refusé de la ratifier.

Nous connaissons la réputation du roi d’Angleterre; — nous savons que lui tient sa parole. Votre document, qu’il a rejeté, nous le rejetons de même; et il l’a rejeté, parce qu’il

est l’ami de l’empereur des Ottomans. Ne sonl-ce pas les Anglais qui ont expulsé les Français de l’Égypte?

Le pacha d’Égypte a adressé une prière au roi d’Angleterre, disant : Donnez-moi aussi une souveraineté. Et le roi

lui a répondu : Venez servir votre empereur comme autrefois; autrement je deviendrai votre ennemi.

Quand dernièrement votre flotte vint à la Sublime Cité, vous demandâtes à la cour ottomane de vous associer à la garde de la porte de la mer Noire, — « afin, lui disiez-vous, que les navires mêmes des puissances amies ne puissent passer sans notre permission. » Vous engageâtes celte intrigue afin qu’on ne s’aperçût pas que vous faisiez la guerre aux Circassiens; mais votre intrigue a été percée à jour.

Depuis cinquante ans vous visez à la possession entière de la Sublime Cité et de la mer Noire; mais vous reculez dans l’accomplissement de votre projet depuis que vous voyez que les flottes du gouvernement ottoman sont prêtes à vous tenir tète. L’Angleterre sait maintenant que les provinces de la Circassie sont d’un accès difGcilc et que leurs habitants sont braves; et elle nous favorise, non par calcul d’intérêt, mais parce que la cour ottomane, dont elle est l'amie sincère, n’est pas forte en ce moment.

Autrefois, quand votre empereur Alexandre écrivit à Bonaparte, il lui dit : « Unissons- nous , et prenons possession de la capitale de la Sublime Porte et de la mer Noire ; je garderai la capitale ottomane et la mer Noire, car toutes deux sont la fleur de mon pays ; tout ce qui est au delà (des Dardanelles) sera à vous. » Mais Bonaparte refusa, et il écrivit à la cour d’Angleterre, disant ; « Unissons-nous, et si la Russie inquiète le gouvernement ottoman , déclarons-lui la guerre. » Et ainsi ces deux puissances s’unirent.

Quand Yassi et Boukharest, sur le Danube, vous furent donnés, vous dites : Les iles ne nous ont-elles pas aussi été données? Établissons-y une quarantaine et un bureau de douanes, et nous aurons ainsi sous notre contrôle les bâtiments du commerce. Mais l’empereur d’Autriche dit : Cela me regarde. Le roi de France et le roi d’Angleterre se réunirent à lui ; cl ces trois puissances étant maintenant alliées II. 20

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de la cour oltomanc, elle a ainsi acquis de la force. Grâce à Dieu, la cour ollomanc s’est aujourd’hui tellement bien pourvue de munitions de guerre, de troupes, et d’artillerie, cl elle a si bien fortifié ses territoires de nouvelles et solides forteresses, que si vous recommencez à lever la tête elle saura vous répondre.

Ce n’est pas par crainte que nous écrivons; car le refrain de notre réponse est que nous ne nous soumettrons jamais à vous.

Vous dites : « Les musulmans qui sont sous ma protection sont heureux; » mais nous savons et nous voyons que les musulmans qui sont en votre pouvoir souffrent et sont dans l’indigence. Nous voyons aussi que vous enlevez nos compatriotes, et que vous cherchez à nous soumettre par la force; et pourtant si vous êtes réellement forts, comment se fait-il que tout en enlevant nos frères et en luttant avec nous vous ne réussissiez cependant pas à nous soumettre?

Grâce à Dieu , nous sa vons quels seraient notre sort et celui de nos enfants si vous vous rendiez maîtres de nous ! Dieu fasse que nous ne tombions jamais entre vos mains! car même à vos frères en religion vous infligez des souffrances et des angoisses infinies. Nous savons bien que vous êtes des tyrans; nous savons tout ce que vous faites souffrir aux Kazans et aux autres Tàlars qui s’échappent de vos forts, et qui nous racontent leurs misères quand ils viennent chercher parmi nous un paisible refuge.

Tout ce que nous avons à vous demander est que vous vouliez bien évacuer les forts construits sur le territoire circassien. Nous resterons alors dans la limite de nos frontières; aucun de nous ne vous fera la guerre, et nous vivrons en bons voisins.

Ce sont là nos seules conditions; car nous n’avons confiance ni dans vos dons ni dans vos promesses. Dans votre lettre vous parlez assez plausiblcmcnt de la sécurité dont

nous jouirions de votre part; mais nous savons que votre seule intention est de nous avoir en votre puissance : ce quoi ni vous ni personne autre ne pourra réussir.

Peut-être êtes- vous devenus fiers à cause des coins de terre dont vos esclaves se sont emparés pour vous, et qu'une nallc pourrait couvrir!

Mois de séfer Iï54.

(Sceaux de Hadji Dakùm-Okù çl d’autres anciens.)

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