CHAPITRE XXII
Un ûrman de la Porte. — Renouvellement de relations amicales avec les chefs du nord. — EmigrAlion de la Kabarda dans l’Aliazak. — Nouvelles de l’Abazak. — Les Russes voleurs politiques. — Maladies dans l’armée russe. — Annonce farte par les Russes que les mesures agressives de la campagne sont terminées. — Progrès du serment national parmi les tribus du Caucase.
Satche, 16 juillet 1838. — Selon le grand maître français dans l’art de la guerre, le moral d’une armée est avec sa situation matérielle dans la proportion d’importance de trois à un. La condition morale des troupes russes consignées ici ne saurait être bonne, ainsi que nous l’attestent non-seulement la fréquence des désertions, mais aussi les communications que bous avons reçues par d’autres voies. D’abord les Géorgiens ont trouvé moyen de nous faire savoir que d’après ce qu’ils ont ouï dire une révolte aurait éclaté dans leur pays (on croit aisément ce que l’on désire). Ensuite lcsKabardans nous ont informés qu’il y avait bon cs|>oir que les Russes échouassent dans leurs tentatives actuelles contre cette côte; et maintenant nous apprenons que les Azras ont refusé de combattre, ayant ouï dire qu’on avait reçu sur la côte un firman du sultan. Le fait est que la non-participation desKabardans et des Azras à plusieurs des dernières affaires avait déjà été remarquée par les Circnssiens avant que l’on eût reçu ces communications.
Quant au document en question — firtnan ou non — il a été apporté à Djankhoti, prés de Pchat , il y a de cela dix ou douze jours, par Hascscb, un de ceux qui faisaient partie de la députation envoyée à Daùd Bcy, députation avec laquelle je me rencontrai l’an dernier à mon arrivée sur la côte, et dont par suite le départ fut retardé. Ilasesch étant allé seul à Constantinople avec des lettres, il y est demeuré depuis lors ;
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el il rapporte que revenant avec ce firman et une immense quantité de lettres, ses ordres étaient de sc rendre à Trébisondc, d’v obtenir l’aide du pacha pour s’y procurer promptemeut un bon bâtiment, puis de regagner la Circassic dans le moins de temps possible. Le pacha ne l’en a pas moins retenu deux mois àTrébisonde; et je suis maintenant curieux de connaître le contenu du document, attendu qu’on pourra du moins être mis par là à même de conjecturer si ce délai doit s’attribuer à une simple négligence, ou aux manœuvres des consuls de Russie près d’un pacha timide ou mercenaire. On peut remarquer en effet que ces deux mois étaient de la plus extrême importance pour la Russie dans ses projets d’amener la soumission des habitauls de la côte, el que ses agents ont fait ici des efforts inhabituels pour les mettre à profit. On nous a dit ici que ce firman était accompagné d’instructions prescrivant de n’en rompre le cachet que lorsqu’on aurait réuni les députés de toutes les populations musulmanes du Caucase. Bokhundùr, dans leChapsuk, a été désigné comme le lieu où se tiendrait cette auguste assemblée, pour laquelle des délégués sont partis de ce district il y a quatre jours. Cet événement inattendu a produit sur toute l’étendue de la côte l’impression la plus vive et la plus profonde, et celle impression a encore été accrue par des lettres dont le firman était accompagné, lettres exprimant l’espoir qu’on ne laisserait pas plus longtemps les Circassiens « presser seuls la détente du fusil, » et les encourageant du reste à ne pas se laisser abattre. Ces lettres n’ont ni signature ni cachet, et on est ici fort en peine desavoir de qui elles peuvent venir et quelle foi on y doit mettre. J’ai fait remarquer aux personnes d’ici qu’en tout cas elles ne peuvent pas avoir été écrites sous une inspiration hostile à leurs intérêts, puisque le conseil qu’elles donnent est précisément l’inverse de celui que contiennent les lettres des généraux russes. On a reçu aussi par la même occasion des lettres de Séflr Rev; Séflr Boy recommande de nouveau
fortement à ses concitoyens de nous traiter, nous autres Anglais, avec amitié. Mais je reste seul à profiler de celte recommandation ; car une lettre que je viens de recevoir m’apprend que M. L* 4 * est parti par uu navire de Semez il y a un mois. Dans celle letftiijïf . L*'* me réitère l’expression du regret manifesté par les habitants du nord au sujet de la manière bizarre dont Charnus s’est conduit à mon égard, ainsi que leur vif désir, auquel M. L’** me conseille de me rendre, de me voir les visiter de nouveau avant que je acquitte ce pays, afin qu’ils puissent effacer de mon esprit la fâcheuse impression qu’autrement je pourrais en- emporter. 11 n’est cependant pas en mon pouvoir de me conformer à cet obligeant désir , vu que j’attends de jour en jour ici le retour du messager qui doit m’apporter des lettres de Constantinople, et au sujet duquel je commence a avoir de grandes inquiétudes. Mais j’écris aux habitants du nord pour leur témoigner ma gratitude de leurs bons procédés pour mes compatriotes et pour moi, et je leur recommande en même temps de compléter la prestation du serment national et d’arranger l’affaire des Abbals cl des Djanats. J’ai été heureux d’apprendre par la lettre que j’ai reçue que cette importante affaire, conformément à mes pressantes recommandations de l’hiver dernier, a été sérieusement prise en considération, et qu’on a l’espoir de l’amener à l’issue désirée, — le retour des exilés.
Pour que je regardasse comme possible la cessaliou de l’arrivée des navires turks ici , il aurait fallu que je visse cet événement réalisé ; les forts sont presque zéro quant à l'cm péchemcnt qu’ils peuvent apporter au commerce, et la croisière n’est guère plus efficace, car elle n’a pas fait une seule capture depuis le commencement de la saison. Quant à l’emploi des bateaux à vapeur sur celte côte je le regarde comme simplement temporaire , ou peut-être accidentel à l’avenir. Pourtant, il y a six semaines ou deux mois, une
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(elle suspension se manifesta dans l’arrivée des navires turks, que les craintes exprimées à ce sujet par les gens à mon service ne furent pas sans influence sur moi , et que je commençais à songer sérieusement aux moyens que nous pourrions employer pour quitter celle côte dans le cas où en effet le commerce turk y serait inlerrompn.
Mais l’orage du mois dernier a éclairci l’horizon, et toute appréhension est maintenant dissipée par l’arrivée de bon nombre de navires sur la côte du nord , et par la nouvelle qu’ils ont apportée que beaucoup d’autres se disposaient à les suivre. Il en/est même arrivé un ( pour la première fois dans ces parages) au voisinage de Gaghra.
Nos amis du nord (à ce que j’ai appris le 13) ont accompli un autre exploit qui menace de ruine le système colonial russe. Vers le grand lac appelé Ak-Denghiz (mer Blanche) situé près de la bouche duKùban, s’étend une vaste plaine qui a été abandonnée par les habitants à cause de son éloignement de toute place de défense et de la proximité d’un fort que les Busses y ont établi sur la côte, outre qu’ils n’en tiraient guère d’autre avantage que le peu de pâturages qu’y trouvaient leurs bestiaux et la petite quantité de foins qu’ils y récoltaient. Les Russes avaient même cherché à leur enlever ce dernier avantage, en y envoyant un certain nombre de leurs colons avec des chariots, pour enlever l’herbe aussitôt qu’elle serait coupée. Trois corps d’infanterie , avec quatre pièces de canon, étaient en station pour protéger les travailleurs; mais dès que les Gircassicns connurent ces arrangements, ils prirent des mesures pour les rendre inutiles. Cinq cents cavaliers s’assemblèrent une nuit; et ayant choisi diverses stations où on ne pouvait les apercevoir, ils attendirent là que les colons fussent à l’œuvre; puis se jetant subitement au milieu d’eux, ils emmenèreut trente-deux travailleurs, hommes et femmes, et
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huit têtes de bétail , avant que les troupes eussent eu le temps d’arriver à leur secours. Trois Circassiens seulement furent blessés dans cette expédition, à la tête de laquelle était l’infatigable Mensùr, quoique le profond ulcère de son pied ne soit pas encore guéri.
Le 8, et les deux ou trois jours suivants, j’ai été honoré des visites de Iladji Djansil - Okû , ci - devant chef riche et influent dans la Kabarda , et qui a récemment abandonné scs propriétés et ses possessions héréditaires dans cette province, conjointement avec Beïslam-Okû, chef de rang encore plus élevé, c’est-à-dire de rang princier, et un assez grand nombre d’autres formant au total une colonie de soixante familles, lesquelles se sont fixées dans l’Abazak, où beaucoup de leurs serfs ont de temps à autre trouvé moyen de venir les rejoindre. Cette émigration a eu pour cause le contrôle militaire que les Busses exercent dans la Kabarda. J’avais beaucoup entendu parler de la belle race des Circassiens de cette province, cl Djansit-Okû répond pleinement à l’idée que je m’en étais faite, doué comme il est , outre les traits caractéristiques du type national, la haute taille, la symétrie des membres, l’agilité et la vigueur musculaire , d’une physionomie d’une mâle beauté , pleine de vivacité et d’intelligence, et de manières empreintes d’un cachet de noblesse naturelle. Il me dit qu’il avait été chargé par ses voisins, à son départ pour la côte, de me voir cl d’apprendre mes nouvelles; et je fus heureux d’être encore à même de lui offrir — comme preuve de l’exécution fidèle de celte partie de sa mission — une longue-vue anglaise qu’il parut recevoir avec une extrême gratitude, cet instrument étant très-recherché, et les circonstances où il se trouve ne lui permettant pas, je présume, d’en faire l’acquisition. Hassan Bcy parut regarder son hameau comme hautement honoré par la présence de ce chef, qui vient maintenant pour la pre-
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niicre fois dans ces vallées où l’avait devancé sa haute réputation de loyauté et de bravoure.
Il me confirma ce que j'avais souvent ouï dire du vif et profond intérêt que les provinces intérieures prennent à la lutte actuelle soutenue pour l’indépendance, et de l’espoir qui s’y était élevé dans res derniers temps que l’intervention de l’Angleterre viendrait enfin y mettre un terme favorable • et dans ce dernier cas, ajouta Djansit-Okû , il était certain que tous ceux qui avaient discontinué la guerre reprendraient immédiatement les armes, l’inimitié contre leurs envahisseurs s’étant accrue d’année en année, à mesure que l’on avait mieux connu la nature de la suprématie russe. '
25 . — Le 17 nous avons appris ici qu’une escadre nombreuse s’était réunie à Toapse ; et pendant plusieurs jours les habitants de différentes parties de la côte furent alarmés par cette croisière, qui laissait dans l’incertitude quant au point sur leqael se porterait l’attaque projetée. Le doute a pourtant clé levé; car nous venons d’apprendre que vingt-cinq navires, grands et petits, s’étaicnl réunis à Chapsekwa , de très-bonne heure dimanche dernier (22), et qu’ils y avaient immédiatement débarqué leurs troupes et leur artillerie, sans avoir rencontré, que nous sachions, d’opposition sérieuse. Il est vrai que cette échelle en particulier n’en permet guère ; car la vallée s’ouvre vers la mer sur une grande largeur, et il y a là un espace considérable de sable uni. Les Russes ont ainsi montré plus d’énergie que je n’en aurais attendu d’eux, et ils paraissent avoir bien apprécié l’effet moral qu’aurait produit contre eux la moindre interruption apportée dans leurs opérations militaires par suite des pertes que leur a fait éprouver l’orage du mois dernier. Sûbesch , à quelques heures au nord d’ici, et Waïa , à quelques heures aussi au nord de Sûbesch, sont les points où je pense que l’on doit les attendre ensuite, attendu qu’au total ils présentent pour l’établissement d’un fort plus d’avantages qu’aucune des autres
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localités du rate de la côte. Une bonne réception, au surplus, leur est préparée à Sûbesch.
3 ao ût. Ce matin de bonne heure, à ma grande sur-
prise, on est venu m’annoncer le retour des députés qui avaient été envoyés à Bokhundùr pour y entendre lecture du soi-disant lirman et des lettres de Séfîr Bey, et que les chefs du nord ont chargés de me voir en passant pour me faire part de la teneur de ces documents; mais ce qu’ils m’en ont dit était si confus , que c’est à grand’pcine que j’ai pu en saisir le sens prolwblc. L’objet du document turk parait être de présenter aux gens du Caucase une justification de la cession fictive de leur territoire à laquelle la Porte a été forcée par la Russie ; — de leur affirmer néanmoins que l’affection du gouvernement turk pour eux n’en est pas altérée; — de leur recommander l’union, en les exhortant à s’abstenir de toute hostilité contre les habitants des provinces qui sont entrées en composition avec la Russie, attendu que sans doute elles ne l’ont fait que par nécessité, et qu’elles se joindraient de grand cœur à la guerre si cela leur devenait possible; et d prendre sur eux de renoncer à vendre leurs serfs à des marchands; — de les encourager à continuer la guerre, mais prudemment: c’est-à-dire de ne pas chercher à emporter les forteresses d’assaut , mais d’attaquer les Russes quand ils en sortiraient ; — de leur montrer le bon espoir qu’il y a maintenant que la Turquie soit mise à môme de les secourir, attendu que l’Angleterre et les autres puissances lui sont favorables, tandis que la Russie reste seule ; — enfin de savoir d’eux avec certitude s’ils consentiraient, au cas où la Turquie entreprendrait de les secourir, à supporter les frais de la guerre ; ou bien, dans le cas où ces frais seraient supportés par la Porte, s’ils consentiraient à ce que leurs provinces devinssent portions intégrales de l’empire turk, comme le Rûméliel le Natoli (1) ?
(I) Quoique j’aie pu, par la suite, me procurer une partie au moins
Les chefs du nord exprimaient l’espoir de me voir bientôt et de pouvoir me montrer directement une autre pièce qu’ils qualifiaient de firman anglais; et pour cette raison le compte que les envoyés ont pu me rendre de cette pièce est assez maigre. Il parait qu’elle a pour objet de bien pénétrer les Circassiens de la nécessité d’agir de concert avec la Turquie, de protéger le commerce britannique et de recevoir hospitalièrement les sujets anglais, non-seulement ceux qui sont maintenant parmi eux, mais ceux-là qui peuvent y aller à l’avenir.
Hasesch, sur la demande qu’on lui en faisait, attesta par serment l'authenticité de tous ces documents, qui obtinrent ainsi pleine créance des chefs et du peuple. Une immense réunion — de quatre à cinq mille personnes, dit-ori — eut lieu à Bokhundùr, à l’effet d’en entendre lecture et d’y répondre. La lecture seule occupa trois jours entiers, le peuple ayant été disposé par rangs, et chaque phrase successivement étant ainsi portée dans toute la longueur de chaque rang. La réponse fut brève et explicite : à savoir, que tout ce que la Turquie et l’Angleterre pourraient désirer, les Circassiens étaient prêts à y accéder, et qu’ils seraient charmés de se ranger au nombre des sujets turks, pourvu qu’on les sauvât des mainsde la Russie. Environ mille signatures furent promptement opposées à cette réponse.
4. — Ce malin, longtemps avant le lever du soleil, mon sanctuaire rustique, le verger, a été envahi par mon Polonais, qui venait m’éveiller pour m’informer de l'arrivée d’un bâtiment lurk, d’où un messager était venu demander quo Hassan Bey s’y rendit; en conséquence, après avoir pris quelque nourriture — du pain, du miel et de l’eau-de-vie, — nous
de ces documents ( dont on trouvera la traduction dans l’appendice, n° VI ), je crois devoir, néanmoins, conserver ici les notes que je pris à celte époque de ce qu'on me rapportait de leur contenu, comme montrant de quelle façon on en parlait et on les entendait.
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nous sommes mis en route Hassan et moi avec une nombreuse escorte. Nous avons longé la côte pendant quelques milles en nous dirigeant au nord, et nous avons trouvé à l’ancre un joli petit brick île Samsftn, dont la cargaison, c’est-à-dire les passagers et les ballots, était déjà presque toute à terre. Au nombre des passagers je remarquai deux femmes, l’une de 30 à 40 ans, et l’autre d’une dizaine d’années plus jeune. Elles portaient de beaux paradjas cl des voiles blancs comme la neige, cl elles paraissaient remplies d’une joie des plus vives, — la jeune surtout, au moment où s’élançant des épaules de l’homme qui la transportait du bâtiment à la grève, elle se sentit sur le sol natal ; — car elle et sa compagne revenaient daus leur patrie après avoir été affranchies par les Turks auxquels elles avaient été vendues. Ce cas est très-fréquent, tant pour les hommes que pour les femmes ; et môme j’apprends qu’il est de règle générale chez les Turks de ne pas garder en servitude au delà d’un très-petit nombre d’années les esclaves ainsi achetés, môme russes et polonais. Après le débarquement le brick a été amarré vis-à-vis de notre vallée j et quand je l’ai quitté on avait commencé le déchargement des 300 kilos de sel environ qu’il avait à bord.
Les nouvelles que ce navire m’apporte ne sont pas peu contrariantes. J’apprends que le messager que j’avais envoyé à Constantinople pour mes lettres était de retour à Sinopc il y a un mois, et que l’on supposait que le bâtiment à bord duquel il se proposait de revenir ici avait remis à la mer peu de temps après : or, comme il n’est pas arrivé, il est à craindre qu’il n’ait fait naufrage ou qu’il n’ait été coulé bas par ces dernières rafales. J’apprends de plus que lors de l’arrivée d’Arif (1) à Sinopc à son départ de celte côte , il y avait couché dans un café seul avec Andrea, domestique congédié
(l j Capitaine du l.azistan à qui j’avais confie nos lettres après la niorl du drogman de Nadir Bev.
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de Al. U***, et qui dans ces derniers temps a loué ou vendu ses services aux Russes ; que durant la nuit Area avait trouvé moyen de fouiller les poches ou le bagage de son compagnon, et qu’y prenant mes paquets il en avait extrait les lettres qu’il avait remplacées par d’autres papiers, puis avait remis les paquets à leur place après les avoir recachetés, de sorte qu’Arif ne s’était pas aperçu du vol avant son arrivée à Constantinople. Quant aux lettres, on me dit que notre consul à Trébisonde avait informé mon compatriote M. L 444 , lors de son arrivée dans celle ville, qu’elles étaient entre les mains du consul de Russie !
Depuis quelques jours nous avons eu de fortes pluies, dont une conséquence parait être que les soldats travaillant dans les fossés boueux des ouvrages de Toapse, et mal nourris comme ils le sont toujours, ont gagné une dyssenterie d’un caractère assez alarmant pour que la construction du fort fût en grande partie suspendue ; aussi les Circassicns méditent-ils une vigoureuse attaque sur l’armée affaiblie.
1 i . — Trois grands navires qui passèrent il y a quelques jours en vue du fort de Saschc, et qui lui tirent le salut ou un signal, étant revenus hier y jeter l’ancre avec neuf ou dix autres bâtiments, bricks, etc., les habitants de cette vallée (et d’autres aussi sans doule)sesonl alarmés de la réunion d’une telle force dans leur proche voisinage. Quelques-uns de nous se sont rendus sur la hauteur pour rcconnaitrejla flottille, cl nous nous sommes assurés au moyen de nos longues-vues que les plus grands bâtiments étaient un deux-ponts et deux frégates. Nous en avons inféré qu’il se prépare une nouvelle attaque sur quelqu’une desaulres échelles de la côte. Dans ce hameau, toutefois, nous avons été tirés d’incertitude à cet égard par l'arrivée hier au soir d’Omar Bcy,chcf des environs de Gaghra, qui, à son passage à Sasche, avait été — du consentement des chefs — voir son beau-père, chef d'un district voisin de Sùkâm-Kaièb, et qui a été obligé d’en-
li er au service de la Russie, où il occupe le grade de lieutenant colonel. S’étant informé du motif d’uue telle réuniou de bâtiments, il fut chargé par sou beau-père de dire à Hassan Bey et aux autres chefs de n’éprouver aucune inquiétude à cet égard, attendu que la campagne était terminée, et que rien ne serait cutrcpris autre que l'achèvement des forts de Sasche, de Tcapscet de Chapsekwa. Une partie de la flottille, ajouta ( il, avait amené des troupes pour remplacer les Géorgiens et les Azras, qu’on allait renvoyer immédiatement chez eux, atleudu que le marché passé avec eux était pour un mois de service, cl qu’il y en a maintenant près de quatre qu’ils y sont entrés. La Russie fait-elle de tels marchés avec ses Polonais ou d’autres de ses sujets? N’est ce pas là une preuve suffisante de la politique de temporisation qu’elle juge encore nécessaire d’employer, même avec les Circassicns qui sont déjà en son pouvoir ?
Mais ce que j’ai appris avec encore plus de plaisir d’Omar Bey, c’est le succès complet de la mission dans les montagnes des districts intérieurs de Sùkùm-Kalèh, mission à laquelle il a été employé et dont il revient en ce moment. Les habitants de ces parties intérieures, qui, par la nature inaccessible du pays, sont entièrement hors du contrôle des Russes, ont adopté d’enthousiasme le serment national, et ont immédiatement commencé à mettre la mesure à exécution. Plusieurs milliers d’hommes l’ont déjà prêté; et les habitants ont fait dire par les délégués que si leurs compatriotes de ce côtéci veulent le? aider de 2 ou 3 mille hommes, ils tomberont immédiatement sur les Russes et sur leurs alliés de la côte, et qu’ils détruiront Sùkùm-Kalèh. Les gens d’ici , néanmoins, ont décidé de ne fias accéder à cette proposition, le fîrman leur ayant conseillé de ne pas se faire des ennemis de ceux qui sont involontairement alliés des Russes. Je pense que c’est un’e politique dont on peut attendre de grands résultats. C’est celle que j'ai toujours conseillée aux gens d’ici ; mais je
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doulc que son utilité l'eût emporté sur leur amour de la guerre, qui chez eux est une passion héréditaire, si on n’avait pas réussi à la leur démontrer d’une manière si péremptoire. J’envisage la propagation rapide de cette grande mesure — la prestation du serment national — avec une satisfaction toute particulière, comme un acte dont nous autres Anglais pouvons revendiquer l’honneur; car bien que son origine chez les Circassiens date de trente ans, depuis on l’avait laissé sommeiller, et c’est seulement à la visite et aux exhortations de M. Urquhart et de ceux d’entre nous qui ont marché sur ses traces que sa reprise et son cfGcacité actuelle doivent s’attribuer et sont attribuées en effet, tant comme mesure de guerre que comme mesure de gouvernement.
Je me suis tellement fait à ma vie dans ce pays, que je puis maintenant laisser échapper nombre de particularités et d’incidents que d’autres, je n’en doute pas, trouveraient sans doute sullisammenl remarquables. Pendant la presque totalité des quatre mois que j’ai passés dans cette vallée, j’ai couché seul en dehors de la maison, d’abord sous un grand poirier sur une pelouse dans l’enceinte de ce hameau, et dernièrement sur un échafaudage que de son propre mouvement Hassan Bey a fait élever pour moi dans un verger légèrement enclos, cl qui est en quelque sorte suspendu au-dessus d’un étroit vallon entièrement boisé. Ce vallon communique avec la vallée dans laquelle on ne trouve pas de maisons de là jusqu’à la mer. Sur cet échafaudage où est établi mon lit — cl qui me sert de maison pendant le beau temps dont nous jouissons presque constamment — différents objets qui sont ici d’une haute valeur, tels que ma montre, ma tabatière d’argent, mon poignard également à monture d’argent, mes couteaux, etc., restent fréquemment toute une journée sans surveillance aucune (pendant mes promenades habituelles); et le soir je suspends aux quatre pruniers dont le feuillage me sert d’abri mes habits et autres effets : et cependant il ne
m’a jamais manque un seul article, bien que ma retraite soit bien connue dans tous les environs, cl que des groupes de voisins et d'étrangers viennent presque chaque jour s’asseoir sur l’herbe autour de moi. Il ne faut pas oublier que ma personne aussi est d’une assez haute valeur, à raison du prix qu’j a mis la munificence du général russe qui commande ici près.
Le vol dans son propre voisinage était regardé, même avant la prestation du serment, comme un déshonneur ineffaçable, et puni, quand on le découvrait, de peines rigoureuses, même de la mort quand le coupable se montrait incorrigible. C’est seulement le vol dans un district éloigné qui est encore regardé par nombre de gens comme un acte de courage et d’adresse; cl c’est ainsi que ïiarzek Alkhaz-Okù Beïslam, noble trés-respecté des environs , cherchait dernièrement à trouver des associés pour une expédition dans un quartier qu’il n’indiquait pas, mais dont les habitants sont sujets de la Russie ou en compromis avec elle, et où il pense qu’on pourrait trouver à piller. Néanmoins les individus les plus respectés — tels , par exemple , que Dakhùm-Okù et Djcriko-Okû ici, Kehri-Kù, Haùd-Okù, etc., dans le nord — sont ceux qui ont renoncé depuis longtemps à toute expédition de ce genre. La prestation générale du serment ne peut que contribuer, au reste, à faire entièrement disparaître uuc pratique qui dès longtemps a commencé à décroître.
Uu usage qui prévaut encore est actuellement beaucoup plus nuisible par ses effets, bien que dérivant originairement d’une pensée d’humanité : c’est que les provinces, ou meme les fraternités non alliées dans la même province, offrent mutuellement sanctuaire et protection aux criminels les unes des autres. Si on ne parvient pas à mettre fin à cette coutume, cescra nécessairement un empêchement considérable à l’amélioration morale du pajs.
Hadji Dakhùm-Okù , que j’ai nommé tout à l’heure, ap-
partienl au clan Barzek, le plus nombreux qu’il y ait sur toute la cête. Il renferme environ quatre cents familles nobles, chacune desquelles possède généralement depuis cinq jusqu’il vingt familles de serfs, dont tous les mâles adultes sont armés. Un des nobles, en particulier, peut mettre en campagne cent cinquante hommes sous les armes. Ce clan est renommé en outre pour son courage et sa haine pour les Russes ; et on voit par ce qui précède qu’il peut réunir contre eux une force de 2 à 3,000 hommes. Il est allié au clan non moinsémincntdcsTchûpakos du nord, qui forment aussi une fraternité des plus puissantes.
Le hadji et une grande partie de son clan occupent le district élevé appelé Ubùkb, qui s’étend depuis les sommités de la chainc principale du Caucase jusque vers le parallèle de Vardan, formant ainsi le point de départ de la ramification nord-ouest de la chainc. Retranchés dans cette position inexpugnable, le hadji et son clau sont toujours prêts à se précipiter du haut de leurs montagnes, pareils à leurs torrents d’hiver, soit pour repousser l’ennemi, soit pour tirer vengeance des traîtres.
Jusqu’à présent le fer est en très-grande demande tout le long de la cèle ; mais , si on ne le fournit pas promptement et régulièrement du dehors, je crois que les habitants de la côte apprendront avant peu à s’en fournir eux-mêmes. Le minerai de fer abonde en quelques endroits; l’art de le fondre est connu ; et dans la province d’Abazak on en fait déjà presque assez pour fournir à toute la consommation intérieure.