CHAPITRE XXIII
Voyage au nord. — Recherche inefficace après un noble polonais. — Le firman supposé de la Porte. — Culle de la croix. — Culte de Tchiblé, l’esprit du tonnerre. — Hospitalité. — Vie domestique des Circassiens. — Bruits de guerre. — Mariage à la Sabine. — Dénoûment de la recherche du noble. — Ouverture pour des missionnaires.
Pseomus , près de P chat , 22 août 1838. — Comme voici venir l’époque où j’ai résolu de quitter ce pays dans le cas où le messager que j’ai envoyé à Constantinople pour mes Ictlres anglaises ne serait pas revenu et que je ne recevrais pas de renseignements sur ce qui se fait au dehors pour sa cause , aussi Lien que sur futilité de mon séjour ultérieur ici, je suis parti de Kliissa le 16, dans l’espoir de voir le firman et les lettres anglaises que l’on dit avoir été apportés par Hasesch, et d’y trouver quelque chose sur quoi je puisse me diriger au milieu de ce brouillard d’ignorance. Son navire étant prés d’ici, et lui-méme y étant attendu pour se rembarquer d’ici à deux ou trois jours, je reste ici «à écrire des lettres dont je veux le charger, et j’ai envoyé mon drogman au juge Mcbmcl pour lui demander communication de la lettre anglaise, dont je me propose de prendre des copies pour les habitants du sud, la foi de quelques-uns d’entre eux commençant à se refroidir après le premier feu.
Le voyage ne m’a rien offert de bien remarquable. Dans les montagnes du sud . j’ai trouvé cet été le temps beaucoup plus sujet à des fortes pluies que l’été dernier, que j’ai passé dans le nord ; mon journal marque de la pluie (une lois dans les vingt-quatre heures) vingt-huit fois depuis le commencement de juin, y compris les orages des nuits du 11 juin et du 27 juillet , outre d’autres moins notables. Aussi l’herbe a-t-elle conservé jusqu’ici uue fraîcheur et une verdure auxquelles on s'attendrait peu à cette latitude et dans le pays natal
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de la figue, de la vigne et de la pèche. Un des moindres orages que nousayonseusm’a retenu unedemi-journée à Chimtoalch, cet orage avait déjà duré toute la nuit précédente, ce qui avait fait prédire que la rivière de Sang serait inguéable. Elle avait en effet un aspect assez menaçant et assez irrité, cl elle s’est trouvée trop forte, au mauvais gué qu’avait choisi mon guide, pour le petit cheval que je montais; néanmoins il a gagné en nageant la rive opposée, et il ne m’en a coûté qu’un demi-plongeon , qui n’est compté pour rien parmi ces hardis enfants des montagnes, et qui leur tire seulement un sourire. La Waïa, lorsque nous en approchâmes, me fut représentée par les gens de mon escorte comme infiniment plus à craindre, à cause de sa plus grande rapidité ; pourtant j’y trouvai moins de difficulté qu’au passage de sa voisine l’Àsche : — probablement l’orage précédent avait été partiel. Et de fait . des étrangers ne doivent pas se hasarder à traverser ces torrents de montagnes, notamment ceux du sud , après de fortes pluies, sans être accompagnés d’un guide expérimenté. Une autre difficulté que j’éprouvai , — et elle fut plus grande que celle des rivières, — fut de faire comprendre au brave mais inconsidéré Hadji Ismaël, l’anapali à la charge de qui j'étais remis, qu’il n’était nullement nécessaire et encore moins à propos — moi qui me trouvais le seul chainon qui quanta présent les rattachât à l’Angleterre — de nous donner en point de mire aux canons de tous les forts près desquels nous passions. La première fois que j’eus à lui faire cette observation, ce fut à Toapse, où je m’aperçus qu’au lieu de nous faire prendre par une gorge dans les hauteurs qu’un paysan lui avait indiquée, il continuait de longer la grève dans la direction du fort , près duquel — c’est-à-dire à portée de fusil — j’avais vu à l’aide de ma lunette, abrites au haut d’un monticule, un certain nombre d’hommes à pied que je supposai être des Russes, de même que beaucoup d’autres que l’on apercevait plus loin sur la plage, et au sujet desquels
bonne chère, en commémoration de l'honneur fait à celle
vallée par Tchiblé, l’esprit du tonnerre.
Quoique ce vestige des anciennes superstitions ait disparu sur les parties de la côte plus strictement musulmanes, cependant l’emploi du nom du tonnerre (1), tcbiblé, comme formule d’aflirmation dans la conversation courante, est commun sur la côte. C’est de Pchal à Waïa qu’on trouve encore plus que nulle part ailleurs des vestiges de christianisme mêlés à d’autres rites de ce genre. On dit que la côte des Azras en présente aussi beaucoup.
Comme nous gravissions les hauteurs boisées voisines de Chapsekwa , afin d’éviter par un détour le corps de troupes russes qu’on y a dernièrement débarqué, j’appris avec quelque inquiétude de quelqu’un que nous rencontrâmes que ce malin l’armée s’était avancée assez loin dans l’intérieur. Cette nouvelle inopinée nous obligea de n’avancer qu’avec une extrême circonspection , afin de nous assurer, partout où les bois le permettraient , que nous n’allions pas nous jeter dans quelqu’un de leurs détachements. Mais cet avis , qui nous avait d’abord paru extraordinaire, finit par se trouver inexact} car en descendant vers la vallée nous pûmes voir du côté de la mer l’armée tout entière dans ses premières positions. Quelques soldats étaient campés sur deux collines voisines, d’ou l’on domine tout à fait l’emplacement où l’on se propose , je présume , d’ériger le fort; et le gros du corps d’armée était occupé, dans un champ qui s’étend au pied de ces deux collines, à confectionner des briques, je crois, car j’en vis près de la mer des piles qu’on avait disposées pour les faire sécher.
Je vis avec plaisir, en traversant la vallée, des femmes et
(i) Non pas du tonnerre dans le sens physique, probablement, mais bien de l’esprit du tonnerre; car, dans le vocabulaire leberkesse de M. Klaproth, tonnerre est rendu par gagwa et vapeh-gouagoh , et dans son vocabulaire abaze par didouai et cijouen-dedoua. ( Trad. )
CIRCASSIli. (>.'>
des enfants restés dans les hameaux à uu mille environ des avant-postes russes, cl à une moindre distance encore des hommes livrés à leurs occupations habituelles, les uns ren- Iranl la moisson, d autres faisant fouler par les bœufs les gerbes coupées pour eu tirer le grain ; et pour toutes dispositions apparentes — si même ou leur devait donner ce caractère — contre la possibilité d’une attaque soudaine de la part des Russes, un corps de cinquante guerriers environ assis sous uu arbre!
Je trouvai à Djùbghc un autre Turk de mes amis, Chérif, dont j’ai précédemment rapporté les obligeants procédés» mon égard pcndanlma relâche à Si nope. Son frère sortit duhameau où les affaires de leur commerce les retenaient l’un et l'autre depuis quelques mois, pour venir à ma rencontre; et tous lieux me pressèrent si instamment de passer chez eux le reste du jour et la nuit, que je cédai à leur hospitalité, espérant trouver en eux de nouveaux aides pour la libération du noble polonais. En cela je ne me (rompais pas; car aussitôt que mon désir à cet égard fut connu de Chérif, il sc chargea sans difficulté de faire le rachat, me laissant la faculté de le rembourser plus tard. Le lendemain malin il envoya son hôte arec moi prendre au préalable les informations nécessaires. La précaution n'est pas inutile, car tous les Polonais désirent être rachetés et envoyés en Turquie; et si l’on venait à savoir que l’on a sur l’un d’eux en particulier des intentions de rachat, surtout de la part d'un Anglais, telle est l’opinion générale de notre richesse , et telle est aussi chez le peuple l’avidité du gain , que sans nulle doute la rançon serait élevée à un taux exagéré. Je rencontrai eu celle affaire de grandes difficultés cl de grands désappointements. Ce fut Paulo qui le premier m’avait parlé de ce noble polonais , comme lui ayant été offert à Agùïa, mais à un prix tellement élevé qu’il n'avait pu songer à l’accepter, dans l’ignorance où il était alors s'il pourrait être remboursé. Il me dit aussi que
JOURNAL D IjNP. RUSIDKNCK
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le maître du Polonais à Agiïia l’avait depuis conduit dans l’Abazak , comme pavement partiel d’une dette qu’il y avait. Celle première information ne se trouva pas exacte; mais après de longues démarches et des enquêtes répétées, nous sûmes enfin que le Polonais, après maint voyage d’un point à un autre et plusieurs ventes cl reventes dont il avait été l’objet, avait été en effet mené dans l'Abazak par le dernier acheteur. Ce fut là que je chargeai Chérif de le faire trouver, lui laissant carte blanche pour le prix. Reste à voir quel sera le résultat final.
8 septembre. — Luca est de retour de sa mission depuis avant-hier, ayant été retenu quelque temps afin qu’il fût présent à un congrès des chefs et du peuple qui devait avoir lieu , et de pouvoir rapporter de leur part un message à l’egard du désir que l’on avait manifesté de me voir retourner parmi eux.
Conformément à mes instructions il aurait voulu éviter ce délai ; mais le juge insista et l’obligea de s’y soumettre, en retardant la copie des documents dont j’avais besoin. Rapporter tous les messages obligeants qui m’ont été transmis serait fatigant pour le lecteur : j’en mentionnerai seulement deux, — celui du vieux Tchûrûkh, le marchand d’Aghsmûg, (jui me fait dire qu’il met à ma disposition telle quantité de marchandises que je pourrai souhaiter ; et celui d’Az-Démir, qui dit que s’il me convenait de rester chez lui dix ans je ne lui ferais que plus de plaisir; que toutes les maisons de son hameau sont à ma disposition, et que si je choisis celle qu’occupent sa femme et sa famille, ils la quitteront immédiatement pour m’y faire place. Ce sujet, ainsi que la conduite de Chamuz, ayant été discutés dans le congrès, il n’y eut qu’une voix pour s’écrier en parlant de moi : Qu’il revienne, qu’il revienne, ne serait-ce que pour un ou deux jours! Le juge fut alors chargé de m’écrire une invitation qu’il rédigea daus les termes les plus pressants. Chamuz s’est conduit dans celle
EN CIKCASSIE.
circonstance avec l’énergie et la sagacité que j’aurais attendues de lui. Il a demandé que sa conduite fût jugée par un conseil d’anciens j qu’il fût puni et tenude demander pardon si on le trouvait coupable, et qu’aulrement nous pussions être replacés sur le pied de notre ancienne amitié. C’est ce qui ne sera pas possible, je le crains, après tout ce qui s’est passé.
Quant au firman et à la lettre d’Angleterre, je vois que j’ai été de nouveau déçu; mais cette fois c’est eu commun avec tout le monde, le juge et ceux qui savent lire ayantdénaturé la teneur du document, afin de donner un plus grand encouragement. Je ne puis prétendre déterminer l’origine du document en question. Tout ce que je puis dire c'est que Séfir Boy le reçut à Andrinoplc des mains de mon compatriote Nadir Bey, et que les termes dont le premier se sert dans sa lettre semblent impliquer l’idcc que le document vient de hauts dignitaires : — mais de quels dignitaires? c’est ce que j’ignore. Je joins «à la copie du firman celle de la réponse qui a été remise à Hasesch. Celle réponse est entièrement conforme aux suggestions de Séfir Bey, et elle a reçu maintenant un bien plus grand nombre de signatures que je n’en avais mentionné précédemment. J’y joins aussi la traduction de la lettre d’envoi de Séfir Bey, qui montrera en partie la cause delà disposition actuelle des esprits en ma faveur (1). .
La manière dont a été ordonnée la levée des fonds que l’on doit envoyer à Séfir Bey montre avec quelle sérieuse bonne foi les chefs se préparent à la nouvelle constitution politique qu’ils croicntavoir maintenant en perspective. Des offrandes analogues avaient eu fréquemment lieu en d’autres occasions; mais les fonds avaient toujours été levés par contributions privée ctvolonlaire. Cette fuis, une énumération dcsTamillcs
(I) On trouvera dans V Appendice ( nura. VI et VII) la traduction de ces différentes pièces.
JOl'RNAI. DIM 1 , li ISIDIMT.
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ii été faite dans toute l’étendue des provinces, et la contribution de chaque famille (montant ti environ soixante centimes) a été déterminée et prélevée en conséquence, comme initiation du peuple au payement de contributions d’un emploi d’intérêt général. Je crois que, nonobstant sa nouveauté, la levée de contributions de ce genre sera d’une exécution plus facile que l’abolition du commerce des serfs , non-seulement à cause de la prédominance aussi ancienne que générale de ce commerce, mais aussi parce que la production bornée des districts montagneux et la difficulté des transports qui résulte de la nature du pays, surtout dans le sud, ne laissent guère au peuple d’autres moyens de se procurer les approvisionnements qu’il tire de Turquie. Je me suis, néanmoins, toujours élevé contre ce commerce, comme étant contraire à la religion que l’on professe ici; et il m’a semblé que ceux à qui j’en ai parlé appréciaient tous la vérité cl la justesse de mes observations. Néanmoins , je ne crois pas que cet usage puisse être efficacement combattu tant que des mesures à cet effet ne seront pas prises en Turquie par la fermeture du marché aux esclaves, et l’application de mesures pénales aux capitaines qui en importeraient à l’avenir (I).
Je rapporte avec grand plaisir l’incident suivant, si bien en harmonie avec les sentiments anglais, l'n homme du Godowbaï, travaillant dans la forêt, se rendit coupable d’uu crime contre nature (crime naturalise en Russie). La famille de l’enfant violenté apprit le fait; le frère de la victime se mit immédiatement à la recherche du coupable et le tua. La
(I) On peut remarquer en passant que ce commerce lurk des esclaves rirrassiens établi depuis si longtemps est une des preuves irréfragables que jamais le gouvernement turk n’a regardé la Circassie comme partie intégrante de l'empire ; car aucun point de la loi musulmane n’est plus explicite, plus clairement compris et plus généralement suivi, que celui qui défend de ve idre ou de retenir comme esclave un sujet quelconque du padiebah.
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fraternité du mort, dans cette circonstance nouvelle, réclama le prix du sang, selon l'usage établi -, mais un congrès spécial fut réuni , et il y fut décidé que la conduite du frère était justifiable et digue de louanges , et que non-seulement il n’y avait pas de compensation à exiger pour la vie du coupable , mais qu'il serait bien que ce qu'il possédait fût confisqué et s i famille dispersée, de peur qu’un crime aussi détestable ne s’y reproduisit par héritage.
Il nous revient de différents endroits que les Russes ont réuni une force navale considérable à Sùkùm-Kalcli , et que la guerre a éclaté sur la frontière asiatique de la Turquie ou en l’erse \ mais je doute encore de l’exactitude de ces bruits publics.
12. — Luca vient d'assister à une célébration près d’une des nombreuses croix existantes dans celte partie du pays , — cl dont chacune, à ce qu’il parait, a son jour spécial. Les rites semblaient être un mélange de ceux du christianisme et de quelque autre culte. En cette occasion , une cinquantaine de personnes seulement étaient présentes : c’étaient tous des chefs de famille, et chacun avait apporté avec soi une ou plusieurs tables pour prendre quelque nourriture. Outre les provisions apportées , deux ou trois chèvres lurent sacrifiées; au moment du sacrifice des torches allumées furent tenues prés de la tête des victimes , pendant que d’autres étaient placées sur la croix. Les tables furent disposées à peu de distance de celle-ci, et chacun en passant devant elle ôtait son bonnet ; mais personne n’approcha de la croix à l’exception de trois ou quatre, qui prononcèrent à voix haute une courte prière, — une invocation à la Divinité de détourner d’eux la guerre, la peste et les autres maux, et de leur envoyer du bonheur et d’abondantes moissons. En approchant de la croix et en disant la prière, l’un d’eux tenait d’une main un morceau pris sur une des tables , et de l’autre un bol plein de la boisson nationale, le chual l'un et l’autre fu-
JOUlttYlC d’une RÉSIDENCE rcnt ensuite distribués entre les assistants (1). Une réaction en faveur de ces pratiques de l’ancienne religion s’est manifestée, à ce qu’il parait, non-seulement ici, mais dans d’autres localités du nord ; nombre de gens disant tout haut que c’est depuis qu’on en néglige les rites que tous leurs maux actuels ont fondu sur eux. A Semez, il y a eu dernièrement une célébration des rites consacrés àTchiblé, l’esprit du tonnerre , plus solennelle que celle dont il a été question précédemment, à l’occasion de trois chevaux tués et d’un arbre frappé par la foudre.
Comme nos deux compatriotes ont eu lieu d’étre mécontents de quelques-uns des nobles de cette partie du pays, — les Tchùpakos Indar-Okûs, — à cause de leur rapacité pour des présents , j’ai établi ma résidence, durant ces trois dernières semaines, chez un homme de la classe des thfokwatls , et j’ai toute raison d’en être satisfait. Je suis chez mon hôte sur le pied de la plus intime amitié, et si ma position le comportait — ce qui malheureusement n'csl pas — je pourrais être constamment dans la société de toutes les familles et de toutes les femmes qui m’entourent. Néanmoins, comme la vie des Circassiens se passe en grande partie hors de leurs maisons, j’en vois assez pour me former de sa nature une idée nette.
Autour de moi sont les chaumières de quatre familles (dont deux de veuves), tous parents, je crois, et qui paraissent vivre en parfaite harmonie. Au milieu de notre pré est un bâtiment long et élevé, où se fait en grande partie la cuisine de la maison des hôtes, cl où l’on serre , dans les temps pluvieux ou trop chauds, les productions des jardins qui nous entourent. Parmi les choses les plus dignes de remarque est la liberté avec laquelle les deux jeunes filles des deux
(l) Ces détails ne (liftèrent pas essentiellement de ceux que j’ai rapportés plus liant d’après M. Longwoud sur une célébration analogue ; — t. I-r, p. 210. ( 7 ’rad.)
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veuves reçoivent dans la journée , et le soir jusqu’à une heure assez avancée, la visite de nombre d’hommes, — des jeunes aussi bien que des vieux, — qui préfèrent ces deux familles à celles où il n’y a pas de filles. L'une de celles-ci , bien qu elle n’ait que seize aus , parait tout à fait bonne à marier ; et avec les plus favorisés de leurs visiteurs on ne remarque guère cette réserve décente à laquelle on s’attendrait d’après la tenue grave et modeste des jeunes filles circassiennes hors de chez elles. Je crois, toutefois, que ces jeunes gens sont ou des cousins , ou des membres de la môme fraternité (lesquels , comme je l’ai dit, se comptent quelquefois par milliers); or, avec ceux-là, le mariage est totalement prohibé , et ces jeunes filles soûl tenues, parla loi circassiennc, de ne voiren eux que des frères, appellation commune par laquelle on lesdésignc souvent. La nature ainsi mise au défi — dans cette intimité permise entre cousins si éloignés — reprend pourtant accidentellement scs droits; et l’escapade récente de deux jeunes gens à qui l’usage avait ainsi laissé la liberté de s'engager leur affection mutuelle , et qui sont allés se mettre sous la protection d’une autre fraternité éloignée, montre combien sont futiles les lois humaines quand elles sont en opposition avec celles de la nature. L’étonnement des autres à la vue d’une telle perversité est réellement amusant. J’ai lâché d’ouvrir les yeux à mon hôte sur l’imprudence qu’il y a à permettre une telle liberté de rapports entre jeunes gens de sexe différent; mais il a paru regarder la chose comme de nulle importance, et il m’a répondu par une sorte de question préalable.
Les frères déjà grands des deux jeunes filles couchent dans la môme çhambre qu’elles et leur mère. 11 faut sc rappeler, toutefois, que les Asiatiques n’ôlent la nuit que leurs vclcmeuts de dessus.
Les familles de ce hameau paraissent fort industrieuses et très-actives. Les hommes s’occupent de chevaux cl de la culture de la terre, les femmes âgées des soins journaliers du
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i! «Miagc, «le la cubine, du jardinage, eide la préparation de la bine, du lin et du chanvre pour la confection des vêtements; enfin les jeunes Hiles ne sont pas moins activement occupées à coudre, laver, filer, lisser, et à d’autres travaux analogues.
Une matrone qui est en ce moment en visite ici vient souvent voir l«'s deux jeunes fill«‘S; et j’ai remarqué que lorsqu’elle arrive, qu’elles soient assises devant la chaumière ou à l'intérieur, elles ne manquent jamais de se lever (tout intimes et parentes qu’elles sont), et-qu’elles restent debout jusqu'à ce qu’elle-mèmc se soit assise. Elles montrent le même respect aux visiteurs de notre sexe quand ils entrent dans la maison , ainsi qu’à moi quand je passe même à quelque distance de la fenêtre. Devant la chaumière que j’occupe est le chemin direct entre deux des autres-, mais ce chemin est maintenant rarement pris par les femmes: elles font maladroitement un détour par le derrière de ma maison, pour se conformer à l’étiquette qui prescrit de ne pas passer devant des hommes. L’une ou l’autre de ces deux jeunes filles, et quelquefois toutes nos femmes, ne manquent jamais d’accompagner jusqu’aux contins du territoire du hameau celles de qui elles reçoivent la visite; et on ne laisse jamais- une jeune femme — mariée ou non — se rendre seule chez elle. ’
D’après tout ce que j’ai vu, je me sens porté à regarder les Uircassiens pris en masse comme le peuple le plus naturellement poli que j’aie jamais connu ou dont j’aie jamais lu quelque chose.
La plupart di's hauteurs qui environnent ce vallon jusqu’à une étendue de nombre de milles à l’est et à l’ouest , sont couvertes d’épaisses forêts de chênes, dont les seuls habitants sont des animaux sauvages, parmi lesquels le daim et le sanglier sont nombreux. Ici comme ailleurs, les hommes portent très-communéinent un épieu court; mais en cela ils paraissent plutôt diriges par un ancien usage que par aucune néciS'ili- actuelle, car je n’ai jamais ouï dire que des sangliers
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eussent fait du mal à quelqu’un, à moins qu’on ne les attaquât.
17. — Un habitant de ce hameau est revenu aujourd'hui de la forteresse de Ghélendjik, où il avait conduit quelqu’un affligé d’un cancer ou de je ne sais quelle autre maladie analogue; en de tels cas on a la permission de s’adresser aux Russes. La conduite de ceux-ci en recevant ceux qui viennent ainsi les trouver est à la fois humaine et politique.
Cet homme rapporte qu’une flotte nombreuse se trouve tanta Ghélendjik qu’à Doba, et que des forces très-considérables ont débarqué dans ces deux places. Il a su d’un interprète arménien que ces forces vont encore s’accroître, une partie de la flotte ayant appareillé pour Chapsckwa, afin d’en ramener les troupes, qui ont maintenant terminé la construction du fort. Il ne put savoir précisément quelle était la destination de ces forces. L’interprète lui dit que probablement on avait le projet d’élever un fort dans la baie de Semez, — mais qu’en tout cas il croyait que le pays, vers le Kùban, allait être de nouveau dévasté. Hélas! il n’a déjà que trop souffert de la grêle et des orages. Quel sera le terme de tels maux?
En conséquence de ma visite au commencement de juillet dernier aux corvettes échouées à Sasche, dans le but de m’assurer du meilleur moyen d’en tirer les canons, deux personnes me furent députées peu de temps après pour m’inviter à y aller surveiller les opérations, pour lesquelles un corps très-nombreux était alors réuni. Quoique fort occupé en ce moment-là des lettres que j’avais à écrire, je partis, de peur que le zèle ne se refroidît; mais nous n’étions qu’à moitié chemin quand nous fûmes rencontrés par deux ou troisautres personues, qui nous informèrent qu’une querelle avait eu lieu, qu’il y avait eu du sang versé, et qu’en conséquence le rassemblement s’était dispersé. Je suis fâché d’avoir à dire que c’est le second événement de celle nature qui se présente
depuis quelque temps, cl cela par suite de la même cause. Un noble du clan de KhAnsch désirait avoir en mariage une fil!c de Hadji Dakhùm-Okù, du clan Barzek, demande à laquelle ce dernier répondit que le rang du clan du premier ne l'autorisait pas à élever une telle prétention. En conséquence l’aspirant enleva la jeune fille et sa famille la garda pendant quelques semaines; au bout de ce temps le père de la fille, qui s’était procure l’aide de sa fraternité, parvint à la reprendre, mais non sans effusion de sang, une quinzaine de personnes ayant été tuées ou blessées en celte occasion, — et cela peu de temps après que les Russes avaient effectué leur descente à Ardler! Bientôt après il fut question d’un congrès pour l'arrangement de cette affaire. Mais il ne parait pas que ce congrès ait eu lieu, ou que du moins il ait rien arrangé; car les deux partis, comme je l’ai dit, en sont de nouveau venus aux coups après s’être assemblés pour l’eulèvcmcnl des canons. Celte fois deux ou trois hommes ont clé tués cl plusieurs blessés.
19 . — La recherche du noble polonais s’est trouvée n’èlre qu’une chasse de dupes. Après bien des peines et des démarches on le retrouva enfin; maison sut alors qu'au lieu du comte Kraszcnski nous n’avions trouvé qu’un voleur et un menteur fieffé du même nom ( peut-être d’emprunt ), bien connu comme tel de Stanislav et de nombre d’autres qui ont servi avec lui à Anapa.
20. — Mon hôte ici est un homme d’un esprit honnête, obligeant et curieux de s’instruire, mais nullement profond. Il parait abondamment pourvu de ce que les phrénologistes appellent V adhésivité ; si bienque non content des bons termes où nous étions ensemble et des professions d’amitié que nous nous étions faites mutuellement, il finit par étourdir mon drogman pendant plusieurs jours de ses instances pour qu’il obtint de moi que je voulusse bien lui donner les mains personnellement (cérémonial qui consiste à s’entrelacer les deux
EK CIKCASSIE.
pouces) en signe d’amitié future, ce qu’il préférerait, déclarat-il, à sa pleine chambre de trésors. Nous avons fait ce qu’il demandait , en présence de témoins et à sa grande satisfaction apparente. Mais j’ai vu ce matin un témoignage plus convaincant de sa bonne opinion. Il avait commencé la conversation par me demander si Dieu avait donné plus d’un livre aux hommes : à quoi j’ai répondu qu’il fallait que je le connusse encore mieux avant de parler religion avec lui. Je n’avais pas d’abord vu son dessein ; mais bientôt il devint apparent : — ce qu’il voulait, c’était quelque chose sur lequel sa foi chancelante pôt s’appuyer et se diriger. Car, a-t-il ajouté, les Turks disent que comme Ghiaour vous êtes destiné à aller en enfer; et pourtant vous avez refusé l’autre jour de donner une drogue qui fit avorter, parce que c’est un grand crime, cl vous vous montrez désireux d’acheter des esclaves pour les mettre en liberté : au lieu que le moindre gain aurait porté un Turk à donner la drogue, et qu’il ferait volontiersdes esclaves de tous ceux qui ne sont pas de sa foi, croyant que le paradis est seulement pour ceux qui pensent comme lui en religion. Je crains qu’ils ne nous disent pas la vérité.
23. — Hier j’ai assisté au service divin pour la première fois depuis mon arrivée dans ce pays; mais, hélas! l’objet de notre adoration, autant que nous sachions, n’est qu’un être imaginaire: — c’était Tckiblé, l’esprit du tonnerre. Je dis autant que nous sachions ; car qui peut assurer que la foudre qui frappe et lue n’est pas confiée à un ange subalterne?
Vers midi je partis à pied, accompagné de mon hôte, d’Indar-Okû Kaspolet, de tous les habitants mâles de notre hameau, et dedivers autres ; et pendant que nous descendions notre vallée nous fûmes rejoints par un bcaucoupplus grand nombre d’habitants du voisinage , quelques-uns portant sur la tôle des tables couvertes de pains et de posta. Un jeune homme nous précéda pour plac n r des pierrs en traders de
7G jolkn.vi. d’une résidence
nombreux méandres du ruisseau alors gonllé par les fortes pluies d’équinoxe que nous avons eues ; celle précaution élail prise pour moi, le seul qui fôt chaussé. Après avoir marché quelque temps le long d’un des côtes de la vallée de la Pchal, nous arrivâmes à une ancienne portion d’une forêt dcchéncs, où étaient assemblés plusieurs vieillards d’un aspect non moins vénérable que les arbresanliquesqui nous entouraient, — outre une armée de jeunes gens de tout âge, le tout formant une réunion de cent vingt à cent trente personnes, les unes assises sur des arbres renversés, d’autres sur les branches qui jonchaient la terre, et formant deux côtés d’un carré, à peu de distance du plus grand arbre. Près de cet arbre une croix était dressée, et contre le tronc étaient posées d’autres croix dégradées, qui servirent autrefois à l’usage sacré, et qui maintenant sont vouées à la lente destruction du temps.
Au momenloù nous pénétrâmes dans l’enceinte consacrée, tous ceux qui étaient assis se levèrent et se tinrent debout jusqu’à ce que j’eusse pris place sur un manteau étendu pour moi sur des feuilles d’arbre. Plusieurs de ceux qui arrivèrent ensuite ôtèrent leur bonnet en signe de salutation, au lieu de porter la main droite au front selon l’usage ordinaire. En avant de la croix étaient rangées en lignes quarante ou cinquante petites tables, couvertes, comme celles que j’ai mentionnées, de pains et de pasta;elcn arrière de l'arbre plusieurs larges chnudronsétaientsuspendus à une poutre transversaleau-dessusd’un grand feu. Tout près de là deux chèvres étaient attachées — le sacrifice du jour — attendant patiemment leur sort; et un grand nombre de chiens, certains que quelque chose leur reviendrait, rôdaient cà et là autour des tables, donnant assez d’occupation aux enfants chargés de les tenir à l’écart. Quant aux hommes, ils s’entretinrent d’abord quelque temps sur le lieu même de l’assemblée, puis différents groupes allèrent plus loin discuter leurs affaires privées;
EX CIRCASSIF.
tandis que d'autres — tant la bosse de la vénération est peu prononcée chez ces enfants de la nature — occupaient l’intervalle d’attente fi préparer des courroies de selle, et mon voisin Kaspolel à réparer mon ceinturon. On peut se faire une idée du temps qui s’écoula ainsi d’après ce fait que les chaudrons avaient été mis à bouillir vers le commencement de la réunion, cl que les chèvres qui devaient y entrer ne furent sacrifiées que très-longtemps apres. Le sacrifice s’accomplit de la môme manière qu’à la fête de la croix. Une invocation fut alors adressée à l’esprit du tonnerre par ceux qui avaient la charge des tables; la tète découverte pendant celle prière, ils demandèrent au Ciel de leur accorder sa protection, et de détourner d'eux et de leurs familles la foudre et tous les autres maux. Aussitôt après on servit devant moi deux grands pains plais, en môme temps qu’un bol de chual ( boisson composée de farine de millet, de miel et d’eau fermentés); puis une distribution générale des mômes rafraîchissements fut faite à toute l’assemblée jusqu’aux plus jeunes enfants, et le breuvage continua de passer à la ronde de temps en temps, jusqu’à ce que le contenu des chaudrons fût cuit. Dans le môme intervalle, les vieillards se tinrent ensemble quelques moments à l’écart, paraissant occupés à donner des instructions à un plus jeune ; celui-ci s’avança alors vers nous, et dans un discours rapide nous annonça l’approche détruis jours de fête, ainsi que le nombre et l’espèce de victimes requises pour chacune de ces fêles (des chèvres ou des bouvillons): tant pour la croix, tant pour l’abondance, tant pour détourner la peste, etc.
Un long intervalle s’ensuivit de nouveau avant que le contenu des chaudières fût prêt ; enfin ce moment si désiré, par moi du moins, arriva. Alors le grand prêtre — si on peut appeler ainsi l’indii idu eu chemise cl en caleçon occupé autour des tables — découpa la viande de façon à ce que chaque table en eût une égale portion. Sur lu table qui nous était des-
tinéc à Kaspolet et à moi on plaça une demi-douzaine d'excellents pains, que mon hôte eut la permission d'emporter pour notre usage, à* l'exception de celui qui fut coupé pour nous être distribué. Quant au pain cl à la pasta des autres tables, qui toutes étaient abondamment pourvues, le repas était à peine commencé que ceux qui avaient fourni les chèvres en firent une quête générale, dont le produit remplit plusieurs paus de manteaux. Le chual fut libéralement servi pendant le repas, cl dès qu'on eut fini l'assemblée se dispersa.
Ces solennités ont lieu très-fréquemment après cette époque de l’année; et n’auraient-elles pas d’autre utilité (ce que, toutefois, je n’admets pas, attendu qu’une religion quelconque me parait préférable à l’absence de toute religion), elles serviraient du moins à ménager fréquemment au peuple des réunions amicales, et à procurer un peu de nourriture animale à ceux qui sans cela pourraient bien n'en goûter que rarement. Car outre ce que peuvent consommer tous ceux à qui il convient d’assister à la célébration, on peut voir nombre des plus pauvres emporter chez eux des portions de viande pour leur famille, — les distributions aux pauvres faisant en ces sortes d’occasions partie des prescriptions religieuses.
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