‹ Journal D'Une Residence en CircassieChapitre 6 sur 35 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Ascension d’une montagne hantée. — Fête religieuse. — Accroissement de discipline. — Opérations des Russes. — Hydromel des Circassiens. — Honnêteté. — Festin funéraire. — Principes de morale militaire de la Russie. — Serasker-Okû Mehmet de l’Abazak. — Fête de Merem. — Quête d’une nouvelle mariée. — Pratique médicale.

Pseomcz, 1" octobre 1838. — Vers la fin d'août nous apprîmes que les Russes étaient activement occupés à rembarquer leur armée de Chapsekwa, armée qui devait être nombreuse, car trente-neuf bâtiments, vaisseaux de guerre ou transports, y ont été employés en deux fois, seize d’abord et vingt trois ensuite. Le fort de la vallée de Chapsekwa est achevé; mais l’emplacement paraît en avoir été forLmal choisi, car il a été presque entièrement inondé par un débordement du cours d’eau sur la rive duquel il est construit, à proximité de la mer.

Immédiatement après cette embarcation, la (lotie, se montant à une trentaine de voiles, parut dans la baie de SùgAldjak (Sùdjùk-ILalèb) ; et dés qu’elle eut jeté l’ancre elle dirigea un feu nourri sur les côtes basses et déboisées de la baie, feu qu’elle continua pendant deux jours pour en écarter les défenseurs. Pendant ce temps l’armée avait reçu de Ghélendjik un renfort considérable et un nombreux parc d’artillerie; à la fin du deuxième jour elle fut promptement débarquée en deux divisions, l'une à l’angle N.-E. de la crique que présente la baie, sur une faible éminence où se trouvait autrefois (avant qu’il n’eùt été détruit par la marine russe) un petit village de marchands turks, l’autre à l’ouest, sur une éminence plus considérable, où depuis l’armée entière a été concentrée et où elle est maintenant activement occupée de la construction d’un fort, travaux auxquels il est presque impossible

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d'opposer rien d’efficace, tant à cause de la nature du terrain

que parce que dans ces environs les Circassicns manquent de

canon.

Les Russes ont ainsi définitivement abandonné le fort que leur ont cédé les Turks, cl remplacement qu’ils ont choisi pour leur nouveau fort est préférable en cela qu’il commande une grande partie de la Ires-riche vallée, et qu’en même temps il reste eu communication avec la mer. Ce bombardement des bords de la baie pendant deux jours avant qu’une armée pût se hasarder à prendre terre est une curieuse confirmation de l’assertion de Sou Excellence le comte Nesselrode à S. E. le comte Durham quant à l’occupation militaire de celle côte par la Russie.

J’ai enfin reçu, le 25, quelques-unes des lettres apportées pour moi de Constantinople par Arif Reis il y a plus d’un mois. Les autres que j’ai déjà envoyé chercher deux fois inutilement, sont retenues dans le sud par les chefs , qui espèrent ainsi me faire retourner chez eux leur communiquer mes nouvelles en personne; car ils sont jaloux de la préférence que nous avons montrée pour le nord, et de la supériorité de considcraliou dont jouissent les chefs de celte partie du pays , à qui toutes les communications du dehors ont été adressées. Néanmoins le seul motif qui me fasse désirer en ce moment de rester ici est que l’action y est maintenant transportée, et que c’est là par conséquent que je puis être le plus utile. J’éprouve ainsi une punition sévère et imméritée, car les lettres que l’on me soustrait de celte façon sont les premières qui soient arrivées depuis plus de six mortels mois. Ces difficultés de correspondance, cette ignorance totale où je suis tenu, pendant tant de mois consécutifs, du sort de ma famille et de mes amis , et de tout ce qui se passe dans le reste du monde, sont assurément la plus grande de toutes les privations que j’aie à endurer ici.

Il y a daus ces environs une montagne appelée Kadjérè-

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Khiaps, qui non seulement est la plus élevée de toutes celles qui bordent la côte jusqu’à Gaglira, et qui présente ainsi le plus beau panorama, mais qui en outre passe pour être hantée à son sommet, où se trouve un étang ténébreux, par je ne sais quel être surnaturel (un cheval blanc est, dil-'on, le seul être vivant qu'ou y ait jamais vu), qui maintient sa solitude en mettant à mort quiconque est assez présomptueux pour venir la troubler. La seule personne que l'on m’ait citée comme ayant eu la hardiesse de risquer l’aventure est un jeune Turk; mais j'ignore ce qui lui eu advint.

Dans l’espoir de contribuer à désabuser le peuple de celte vaine croyance, et aussi à cause de la vue que me promettait la montagne, je résolus de faire l’ascension. J’annonçai mon intention subitement; et hier, au moment où je partis pour l’aventure, par une belle et froide matinée, je trouvai les gens d’ici tellement confondus de ce qu’ils appelaient ma témérité, qu’on me laissa me mettre seul en roufe, et que j’avais déjà descendu la moitié de la longueur de notre vallée quand mon hôte elun tilsd’lndar-Ükù, craignantqu’on ne leur reprochât de m’avoir laissé aller sans escorte, me rejoignirent et insistèrent pour m’accompagner. Jusqu’où cet esprit d’hospitalité aurait-il pu les conduire? je l’ignore; car heureusement je rencontrai un peu plus loin Stanislav, mon Polonais, et je pus ainsi dispenser mon hôte de m’escorter au delà du quart de la montée, où il parut bien content de rester avec un ami en attendant mon retour. Ce fut en secouant la tète d’un air de sinistre présage qu’il nous vil nous éloigner. Je ne pense pas que l’élévation dépasse 3,000 pieds (un peu plus de 900 mètres), si elle les atteint. La vue y est fort étendue, mais elle offre un certain degré d’uniformité, — des montagnes revêtues de buis et la mer, avec une portion de la baie de Ghélendjlk. Ce que je désirais le plus voir — les pics de l’Elbrûz — était caché par le brouillard à l’horizon. Nous mimes environ deux heures à l’ascension et à la descente. Nous ne n. 6

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trouvâmes au sommet ni l’étang noir ni le cheval blanc, mais seulement un sol noir et profond où végétait une herbe luxuriante et que couronnait un majestueux bouquet de chênes qui ne semblaient pas avoir jamais ressenti l’atteinte sacrilège de la hache, les plus âgés ayant été laissés se changer en poussière là où ils étaient tombés. J’ai lâché de persuader au propriétaire, qui a porté sa culture jusqu’à mi-chemin environ delà montée, de la pousser jusqu’aux approches du sommet; et peut-être avec le temps en prendra t-il le courage. Le sol des hauteurs avoisinantes paraît être également fertile.

Depuis le milieu du mois dernier, il a beaucoup plu , et hier matin le vent qui s’est mis au nord a fait baisser la température de 29 1 *, — c’est-à-dire de 58 à 29 (1); degré de froid trèspeu ordinaire, je présume, à une époque si peu avancée de la saison, et dont j’ai remarque que nombre d’arbres avaient beaucoup souffert, non-seulement sur la montagne, maisaussi dans la vallée.

Je suis parti ce malin pour assister à une autre de ces fêtes religieuses, au sujet delaquelle ma curiosité était excitée, tant à cause de son caractère singulier que du concours de gens de l’unctl’autrcsexe quis’y trouvent généralement. On peut appeler celle-ci la Fête de la Présentation, et un amateur d’origines pourrait lui en assigner une juive et la regardercomme une commémoration du sacrifice d’Ahraham ; car l’usage ici est qu’après un certain âge chaque enfant soit présenté d Dieu, et qu’un animal soit sacrifié pour lui. C’est l’objet de cette fête ; et cet usage a atteint un tel degré déconsidération, que ceux-là même qui se donnent pour musulmans et ont toutes ces observances quelque peu en aversion comme n’étant pas « ordonnées par leur livre, » sont contraints de s’y conformer, soit parla force de l'habitude, soit par l’influence de l’o-

(0 De 1 1" Rcaum. au-dessus de «ro à t» i/s au-dessous.

( Trad. )

pinion du plus grand uombre. C’est ainsique mon excellent hôte actuel, Zekwahaz-Okû, qui appartient à cette classe, a néanmoins présenté aujourd’hui son fils. Le lieu de réunion était encore dans la vallée de la Pchat, sur un pré où un bouquet de chênes vénérables forme un de ces sanctuaires solennels qui portent l’âme vers le culte de la nature. Au milieu de ce petit bois est dressée une croix contre laquelle plusieurs autres, dégradées par le temps, étaient appuyées; et devant cette croix furent de nouveau rangées les Câbles, couvertes de pains ou de pasta, telles que les avaient apportées les différents groupes venus des hameaux environnants. Je remarquai que plusieurs de ceux qui portaient ces tables (non pas tous cependant), après lesavoir remises au prêtre, ôtaient leur bonnet, s’agenouillaient devant la croix, et inclinaient le front jusqu’à terre.

Non loin de là, d’un côte de cette enceinte sacrée, une couche rustique fut disposée pour moi ; de l'autre côte se ran ■ gèrent les femmes, qui avaient commencé à arriver peu de temps après moi, et dont le nombre pouvait se monter en tout à une soixantaine, vieilles et jeunes: — les matrones sur la pelouse autour d'un feu , et les jeunes filles près d'un groupe d’arbres adjacent. Le cérémonial fut plus solennel que dans l’occasion précédente. Il commença comme dans celle-ci par une courte invocation au Grand Dieu (Ta Skbo), lui demandant de leur accorder toutes ses bénédictions et de détourner d’eux tous les maux. En prononçant cette invocation , le grand prêtre étendait vers la croix sa main droite à laquelle il tenai t un gobelet de bois, de la môme forme que ceux dont on se sert dans le service de nos églises, et qui était rempli de chuat -, à sa main gauche il tenait une large galette de pain sans levain. Remettant ensuite à ceux qui se trouvaient près de lui ce pain cl ce gobelet, il en reçut d’autres de leurs mains successivement à cinq ou six reprises différentes, et chaque fois il recommença la même bénédiction , que répé-

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taienl à voix haute tous les assistants à genoux sur plusieurs rangs derrière le prêtre, la tète découverte, et touchant la terre du front à la fin de chaque prière, ce que faisaient aussi les matrones. Le chuat et les pains furent ensuite distribues entre tous ceux qui se trouvaient là. Les victimes — à savoir un veau, une brebis et deux chèvres — furent alors amenées devant la croix, chacune d’elles tenue par deux hommes; et le prêtre, après avoir prononcé une bénédiction sur chacune, leur versa successivement sur la tête du chuat contenu dans l’un des gobelets, et y brûla quelques poils avec un des cierges allumés au pied de l’arbre derrière la croix- Cela fait, on emmena les trois animaux pour les égorger, ce qui fut pour la congrégation le signal d’une séparation passablement tumultueuse, — du moins pour la partie la plus jeune. Quelques-uns allèrent aider à dépecer les victimes et à en répartir les différentes parties dans une rangée de grandes chaudières ; d’autres s’amusèrent, en attendant que le repas fût prêt, à courir, à sauter, etc. , pendant que les anciens employaient cet intervalle à causer entre eux. Quant au grand prêtre, — qui apportait à ses fonctions une dose considérable de dignité, — il resta durant tout le temps debout devant la croix et les tables, la tête découverte, un manteau sur les épaules et un bâton à la main , dirigeant ses assistants dans leurs fonctions , dont il semblait qu’une égale répartition de la viande entre les soixante tables environ qui se trouvaient là ne fût pas la partie la moins importante. Le prêtre béuit chaque table successivement avant qu’elles ne nous fussent servies sur la pelouse où nous faisions cercle, — aux femmes aussi bien qu’aux hommes, — en même temps que du chuat à discrétion. Comme la première fois, notre repas commençai! à peine, que ceux qui en avaient fourni la partie animale firent le tour du cercle pour réclamer le surplus assez considérable de notre pain et de notre pasta ; et il fut à peine terminé que l’assemblée se dispersa. Le nombre

de personnes présentes en celte occasion pouvait être de quatre à cinq cents. On m’a dit que l’an dernier il y a eu des assemblées cinq fois aussi nombreuses, et qu’après la célébration on s’y livrait de même aux amusements de la danse, des courses de chevaux , du tir au blanc, etc. La diminution du nombre des assemblées de celte année est attribuée à la détresse croissante cl aux inquiétudes causées par les progrès des Russes, lesquels, par parenthèse, n’étaient pas oubliés dans les prières, le prêtre ayant demandé au Ciel qu’ils pussent être « frappés d’aveuglement. »

J’ai omis de mentionner comme nouvelle preuve de l’habitude où sont les musulmans du pays de se conformer aux observances religieuses de la majorité , que la veille de la fêle, après mon excursion à la montagne hantée, ayant demandé un verre de chuat, que peu de gens ici préparent aussi bien que mon hôte et qu’il m’a appris à aimer à défaut de mieux , on me répondit que la quantité considérable qu'on en avait tout fraîchement faite, de même qu’un grand nombre de pains sans levain , étaient déposés dans le piti ou maison servant pour la cuisine, et que le tout devait y rester jusqu’au soir, où un ancien ayant qualité pour cela viendrait prononcer une bénédiction sur le chuat et sur les pains en présence de tous les habitants du hameau, hommes et femmes. Je ne voulus pas qu’ou apportât à cause de moi aucun dérangement dans ces dispositions, et je demandai seulement de l’eau pour apaiser ma soif; mais déjà mon hôte avait envoyé chercher un ancien, qui ne tarda pas à arriver. On me pria de ne pas paraître à la cérémonie, parce que dans ce cas les femmes mariées n’y assisteraient pas. J’ai su , au surplus, que le tout consiste en une prière pour la prospérité générale de la famille, ou plutôt des familles du hameau , prononcée sur le pain et sur le chuat ; après quoi on me servit de l'un et de l'autre.

Le chuat — boisson nationale des Circassiens — se sert

généralement dans d'énormes sébiles de bois à manche; et rarement je vois circuler ces « coupes généreuses » au milieu d’un groupe de guerriers vigoureux sans songer aux copieuses libations de nos ancêtres, dont l’hydromel ou métheglin ressemblait probablement au chuat, sauf que dans celui-ci on ajoute au miel et à l'eau une certaine quantité de farine de millet, — ce qui , peut-être, ne fait qu’en favoriser la fermentation.

Parmi les objets sur lesquels — en notre qualité de quasigouverneurs du pays — nous cherchâmes l’hiver dernier, mes compatriotes cl moi , à diriger l’attention spéciale des chefs du nord , était la suppression du commerce avec la Russie sur le Kùban à l’est du Chapsuk (pour l’achat du sel), ainsi que le châtiment d’une baude de voleurs qui s’était organisée à Adughùm, cl dans laquelle un noble du clanTchùpako passait pour être impliqué. Je suis heureux d'apprendre que pendant mon séjour dans le sud on s’est occupé de ces deux importantes affaires : les voleurs ont été punis par l’incendie de leurs maisons, la confiscation de leurs propriétés, etc., et le trafic du Kùban a été supprimé, sauf sur un point peu étendu, médit on, au voisinage d’Ubïn. La suppression complète sera . d’un accomplissement difficile jusqu’à ce que les affaires aient pris une nouvelle face, à cause de l’exemple que les gens du l’sadùg ont si longtemps donné à leurs \oisins.

8. — Quelque fatigante, quelque pénible même que soit devenue cette vie de séparation , de privations et de solitude (solitude intellectuelle), et quelque pernicieuse qu’ait été jusqu’à présent pour le corps cl pour l’esprit l’influence des inquiétudes de toute espèce qui nécessairement l’accompagnent, j'ai maintenant devant moi pour cinq ou six mois — cinq ou six mois d’hiver — la perspective d’une situation pire encore.

Le général russe qui commande à Semez, adoptant le plan suivi depuis quelque temps dans le sud, a fait savoir ici

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qu’aussitôt que le fort en cours d’exécution serait achevé on en commencerait un autre à l’extrémité orientale de la vailéo

d’Auapa ; qu’il se propose de rester tout l’hiver dans ces quartiers avec son armée, et de dévaster le pays, « à moins que les habitants ne désirent qu’il eu soit autrement, » c’està-dire à moins qu’ils ne consentent à traiter avec lui (ce qui est synonyme de soumission), promettant dans ce cas de retirer immédiatement scs troupes. Or, il sc trouve malheureusement que la moisson de celle année, quoique extrêmement abondait te, est extraordinairement tardive, a cause des pluies et des orages que nous avons eus récemment. L’autre branche principale, maintenant menacée, de la richesse des habitants dans les parties moins montucuses et plus ouvertes du Notouhatch et du Cbapsuk, consiste en nombreux troupeaux de moulons cl de gros liétail, dont les provisions (aussi bieu que les leurs propres) sont faciles à découvrir pendant l’hiver dans les forêts, et peuvent ainsi être aisément détruites.

Les expéditions dévastatrices des Russes seront surtout redoutables si, comme on l’annonce, les mouvements de leur cavalerie légère, pareille à la cavalerie circassiennc, sc combinent avec ceux de leur infanterie et de leur artillerie. Une telle perspective, ajoutée à tout ce que les habitants ont souffert depuis tant d’années, a rempli d'épouvante la population de celle partie du pays ; et celle disposition des esprits fait naître en moi de grandes appréhensions.

Personne n’ose parler de soumission ; mais quelques-uus des gens du peuple (cl même un des chefs que jusqu’ici j’avais rangés parmi les plus sûrs) ont conseillé d’accepter le traité proposé par le général russe, dans l’espoir de le tromper, disent-ils, après qu'il aura éloigné son armée! Mais d’autres, parmi les chefs cl les anciens (particulièrement Az-Demir, sur qui , jusqu’à présent, je ne complais pas), ont montré une sagesse et une énergie proportionnées à la crise, et résistent vigoureusement à loulcequi ressemblerait à un arcoin-

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modement. Je crois que jusqu'à présent la majorité est pour eux ; pourtant ils paraissent se défier du succès si on les abandonne à eux-mêmes, cl ils m'ont envoyé prier instamment à plusieurs reprises de rester pour aider à leurs efforts. Le dernier message que j'ai reçu à cet effet m'a été apporté par Hasesch, qui est sur le point de retourner à Constantinople pour sa mission, avec la réponse du pays au document qu'il avait apporté ; et sur ses représentations pressantes je lui ai promis de rester encore, pourvu que je pusse trouver à litre de prêt les marchandises qui me sont nécessaires pour payer mes dépenses, altcudu que je ne pouvais consentir à vivre ici aux dépens de gens qui n’ont guère de superflu.

Ses recommandations à cet égard avaient quelque chose d'amusant. — Faites-vous Circassien , me disait-il; allezvous-cn demeurer dans les maisons où on pourra le mieux vous traiter, et demandez à quiconque aura une veste meilleure que la vôtre, ou n’importe quoi, de faire un échange : ici ce n’est pas une honte.

J'ai accepté l’offre que m’a faite Hadji Ismaël — qui a été dernièrement à mon service et sur qui je crois pouvoir compter — de se charger de lettres pour Constantinople et de m’en rapporter celles qui m’y seraient arrivées d’Angleterre. Mais je sais quelle répugnance ont les capitaines turks à mettre à la mer en hiver, et je ne m’attends guère à revoir mon messager avant le mois de mars. Telle est la perspective que j’ai maintenant devant moi; et je crois qu'il lui faudrait un cœur solidement trempé, à celui qui pourrait lcn\isagerdc sang-froid.

Pourtant deux circonstances me font croire qu’il se prépare ailleurs quelque orage dont l'ébranlement salutaire pourrait bien avoir pour effet de dégager notre atmosphère surchargée. La première est le ton entièrement changé des adresses du général russe aux Circassicns; la seconde est une conversation qu’à ma connaissance Tausch, l’ami de Marignv, a eue

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avec un habitant respectable de Djûbghc, conversation dans laquelle le premier, après un long factum contre nous autres Anglais et des assurances du peu de probabilité que la guerre éclatât entre la Russie et la Turquie, fut assez peu circonspect pour mal parler aussi du sultan, qui les flattait par des démonstrations pacifiques, ajouta-t-il, tout en se préparant activement à la guerre.

Le bruit court que les Tchelchenses ont recommencé la guerre avec un nouvel acharnement, — femmes, enfants et jeunes filles y prenant part.

13. — Mon hôte est revenu aujourd’hui du quartier général russe à Semez, où il était allé en mission pour un échange de prisonniers ; et les nouvelles qu’il m’apporte sont loin d’élrc rassurantes.

D’après les renseignements actuels, il parait que les Russes pnt en construction trois forts dans le district de Semez : un sur l’emplacement de Sùdjûk-Kalèh, un second à l’nnglcN.-O. de la baie, et un moins considérable plus haut dans la vallée, non loin de notre précédente résidence. Il semblerait donc que le but du général soit d’expulser les habitants non-seulement de cette riche vallée, mais aussi des hauteurs qui s’élèvent entre elle, la vallée d’Anapa et la mer, et d’établir une ligne de communication entre la baie de Semez et Anapa au moyen du fort projeté à l’extrémité orientale de la vallée à laquelle cette dernière place donne son nom. Heureusement qu’il existe cnlic les deux vallées un défilé peu praticable, qui tendra difficile l’exécution de ce projet.

Je ne puis que m’étonner que ces hommes d’Etat et ces guerriers qui ont déploré si hautement, comme fatale à Constantinople, la faute que l’on a commise en laissant la Russie acquérir Sébastopol et s’y fortifier , n’aient pas aperçu le meilleur moyen qui restait pour réparer celte faute : à savoir, de tirer de ses serres la baie de Sùgûldjak et celle de Ghélcndjik et d’y former une contre-station. La baie de Ghé-

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lcndjik, notamment, quoique inférieure à Sébastopol en étendue, peut cependant recevoir une force navale considéra ble. C’est un admirable abri comme rade; on y a sous la main en abondance des matériaux de constructions navales, et une puissance amie des habitants y trouverait surtout des avantages naturels qu’à peu de frais et sans grande dépense de science on pourrait rendre sinon absolument inexpugnables, du moins d’une plus facile défense que Sébastopol.

L’autre nouvelle apportée par mon hôte est que le général a ou prétend avoir reçu un document relatif à ce pays, revêtu des signatures du sultan et de l’empereur, et qu’il a invité les Circassiens à envoyer des délégués pour en prendre connaissance. Il se vantait en outre de la mésaventure arrivée aux lettres que j’avais confiées à Arif Reis, et disait qu’il connaissait le contenu de ces lettres.

27. — Depuis la mi septembre environ le temps n’a pas cessé d’être variable ; la plus grande partie a été pluvieuse, et parfois nous avons eu de ces pluies que les contrées montagneuses voisines de la mer connaissent seules. Le 20 ce temps fut accompagné d’un coup de vent S. S.-0.,dans lequel un grand bâtiment russe s’est perdu corps et biens près de Pchat. Ce bâtiment était chargé d’esprits cl de vin pour la garnison, mais une partie est tombée entre les mains des Circassiens du voisinage : abondance fatale , car beaucoup d’entre eux paraissent avoir pris goût à l’usage délétère de l’eau-de-vie, quoique je n’aie encore vu qu’un seul exemple d’ivresse produite par son abus.

Outre la pluie nous avons eu de la grêle depuis le 23 ; il est aussi tombé beaucoup de neige, et depuis quatre jours il gèle le matin. Ce matin le thermomètre est descendu à 25* (l), ce qu’on m’assure être très-rare à celle époque de l’année. Au surplus, avec la gelée le temps s’est remis.

(i)3 2/io Iléaum. au-de«ous de zéro. ( Trad. )

KN CIKCASS1E.

Nous avons eu ici un grand festin funéraire en mémoire d’un frère d'un des propriétaires de ce hamean. Pendant les trois jours et les trois nuits qui ont précédé cette commémoration, notre hameau a été encombré de femmes qui venaient aider aux préparatifs, cuire le pain et les pâtisseries et brasser le chuat ; le jour du repas un grand nombre d'assistants ont en outre apporté leurs contributions en pain, pâtisserie, miel, chuat, mouton, etc.

Au jour désigné, le nombre de personnes réunies doit avoir été de beaucoup plus de cent, car j’ai compté environ quarante femmes, vieilles et jeunes, qui descendaient en procession à un champ voisin (pendant que d’antres restaient au hameau), pour y assister avec les hommes, lesquels étaient beaucoup plus nombreux, àuneprière prononcée par le mollah sur la tombe du défunt. D’après l’usage général de cette partie du pays, on aurait dû apporter sur sa tombe son sabre nu, et y décharger son fusil et son pistolet, en mémo temps qu’on en aurait fait faire trois fois le tour à son cheval, àqui on aurait ensuite coupé une oreille en mémoire de son défunt maître ; mais comme le frère de celui-ci se donne pour musulman, ces rites, après un court débat, ont été omis. Selon l’usage, le repas a eu lieu en plein air (quoique la journée fût froide) dans le champ dont je viens de parler; les femmes s’étaient rangées, les matrones en avant, dans un des angles du terrain plus élevé que le reste, où on avait aussi réuni les comestibles, — des piles de pains, et six ou huit grandes chaudronnées de viande. Les hommes étaient plus bas à quelque distance. On tua à cette occasion treize moutons et une vache, altenduque de la viande et d’autres provisions devaient y être distribuées non-seulement pour être mangées sur place, mais encore pour être emportées par les plus pauvres. Je n’y ai pas assisté, mais j’ai pu voir tout ce qui se passait de la porte de ma chaumière, où une excellente pièce de mouton, de la pâtisserie, du miel, etc., m’ont été envoyés.

Aussi (61 après le repas rassemblée sc sépara, attendu que beaucoup étaient venus de loin ; et je n’ai pu m’empècher d’admirer la manière gracieuse dont les femmes sc disaient adieu entre elles, — ce que je p\is voir alors d’une manière plus particulière que jusqu’alors je n’en avais eu l’occasion, — d’abord par une légère accolade de leur bras droit, puis par un serrement de la main droite. La nuit précédente, nous avions eu tant de monde à coucher ici, qu’il avait fallu répartir les maisons , même celles destinées à la cuisine, les unes entre les hommes et les autres entre les femmes.

Les gens que pour la troisième fois j’avais envoyés à Khissa pour en rapporter les lettres qu’on m’y retenait sont revenus aujourd'hui ; mais le paquet qui avait excité une si vive attente, non -seulement en moi, mais sur toute l’étendue de la côte, ce paquet ne renferme qu’un journal !

Pour ajouter encore a la position critique où cette portion importante du pays est maintenant placée, j’ai appris que les Russes sont en ce moment campés dans trois localités séparées du pays des Azras, autour de Sûkùm-Kalèh, afrn de contraindre ccs derniers deleur fournir des recrues que l’on suppose devoir être employées contre cette côte ; — que Sass est avec son armée sur la Laba, et qu’on attend d’autres détachements dans le Cbapsuk, où ils combineront leurs opérations avec celles des troupes de Semez etd’Anapa, pour dévaster le pays durant la campagne d’hiver dont on nous menace. Qu'un temps doive venir où la perle d’une position * avancée telle que celle-ci sera amèrement et inutilement regrettée en Angleterre, c’est ce dont ne peut douter un seul moment quiconque a réfléchi un instant sur ce sujet.

I.a Russie civiliser l’Orient : — quel rêve! quelle déception! Quelle preuve de ce pouvoir civilisateur a-t-elle donnée parmi les masses de scs populations natives? quelle amélioration s’est effectuée dans la condition des Russes même depuis l'époque de Pierre? — Sont-ils maintenant à un degré quelconque plus

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moraux, plus éclairés, plus heureux ou plus libres qu’ils l’aient jamais été? En quoi d’essentiel sa noblesse même a-t- clic jamais donné l’exemple? Si la Russie peut répondre favorablement à uneseulcde ces questions — et je sais qu'elle ne le peut pas — alors il nous sera permis de croire à celle mission de civilisation que l’on nous prophétise à son sujet; et taudis que telle est la condition stationnaire de ses populations natives en tout cequi mérite le nom de civilisation, la condition de ses sujets musulmans est incontestablement rétrograde, ce dont chacun peut comme moi voir la preuve écrite dans leurs villes et leurs villages dilapidés de la Krimée.

Le commerce de la Géorgie est ruinédepuis que la trahison a réuni ce royaume à l’empire; et ce qui est infiniment pis, la vertu de la partie féminine de sa population s’est perdue au contact des armées russes. L’administration morale n’y peut pas non plus être bonne, la Géorgie ayant été désignée comme lieu d’exil pour la punition des délits militaires et civils; et d’ailleurs je crois que même en Russie la femme volontairement adultère ne peut être légalement punie par son mari, du moins quand elle a pour complice quelqu’un appartenant à l’armée. Déjà les Russes mettent en pratique ici ces principes de morale militaire.

d novembre . — Une indisposition me retenant ici, j'aieu pendant ce temps l’occasion de recueillir quelques nouveaux renseignements sur l’étal religieux de cette partie du pays. La journée d’aujourd’hui est la quatrième et dernière de la fête de Mérem. Dans la soirée du 2 on prépara en son honneur du chuat et des pains sans levain qui furent déposés dans notre pété ou cuisine; et après qu’un ancien eut prononcé sur eux une bénédiction on nous en distribua une partie. L’heure venue j’allai me coucher sansy songer davantage. Mais vers minuit je lus réveillé par une musique sien loréen ne; et ax ant ouvert précipitamment les volets de ma fenêtre ou tkhanawûpch, je vis la pelouse de notre hameau cucombréc

d’une centaine d’hommes et d’enfants. Quelques-uns d’entre eux envahircutle/ntfé pours’y emparer des pains eldu chuat, pendant que les plus jeunes se livraient à différents jeux sur la pelouse à la clarté de la lune, et que ceux qui avaient leurs entrées allaient visiter les maisons des femmes, où celles-ci, mieux au fait que moi de ce qui allait arriver, étaient toutes levées et sur pied. Au bout d’un peu moins d’une heure les choristes et leurs compagnons quiltèreul enfin la place, et longtemps encore après on entendait la voix des premiers parlantdes autres hameaux de notre petite vallée, oùilss’cn allaient chantant à plein gosier l’hymne de Mèrem. Luca s’était amusé à se mêler à la foule ; mais malheureusement il ne put saisir que quelques paroles de leur hymne. En voici un passage: Tes longues robes flottantes sont resplendissantes d’argent ; tu es la maîtresse du Ciel et la protectrice des jeunes filles. Oh ! envoie-nous d’abondantes moissons, avec la paix et le bonheur'.

Ainsi se sont passées quatre nuits de la lune où nous sommes, tandis que les journées correspondantes sont consacrées aux sacrifices , aux repas et aux distributions pour les pauvres (c’est-à-dire pour les plus pauvres, attendu que personne ici n’est positivement dépourvu de moyens d’existence), dans ceux des hameaux où l’on est le plus en état d’y faire face. Le second jour, Luca se rendit à un de ces festins dans une vallée voisiue, à l’occasion duquel l’hôte donna à chacun des convives réunis dans une grande cabane un petit morceau du foie d’une vache qu’il avait tuée, rappelant à chacun — en termes variés— - les bénédictions que Mérem ferait descendre sur lui et les siens. Nous avons eu le lendemain une célébration des mêmes rites moins complète et sur une moindre échelle, attendu que mon hôte professe l’islamisme. La seule chose remarquable qu’elle m’ait offerte est cinq repas substantiels en compensation des deux repas maigres que j’avais faits la veille et l’avant-veille. Cctllc compensation est tout à fait

EN C1RCASSIE.

d’accord avec les habitudes circassiennes, la diète maigre étant la règle et l'autre l'exception. La régularité dans les heures est tout aussi peu observée que dans la quantité ou la qualité.

Hier un petit cortège de femmes a visité les deux principales familles de notre hameau, escortant une jeune et jolie mariée, qui, selon un usage assez commun, quoique non universel, et que l’on ne regarde nullement comme dégradant, faisait une tournée parmi ses parents et ses amis pour demander des présents. Elle a trouvé ici une réception empressée -, ceux à qui elle s’adressait lui ont fourni ce qu’elle réclamait d’eux, et deux de nos jeunes femmes l’ont escortée dans sa ronde jusqu'au prochain hameau.

En pariant de jolies femmes, je puis dire que nous avons ici en ce moment la très-jeune femme d’Indar-Okù Kespolcl, dont la renommée était depuis longtemps venue jusqu’à moi comme la belle par excellence de toute la côte ; elle est venue ici chercher mes conseils médicaux. Elle est réellement jolie, et même quelques-uns de ses traits sont fort beaux. Elle n’est ni trop grande ni trop petite, et ses formes sont irréprochables; mais l’arcure de ses sourcils est trop prononcée, et l’ensemble de la physionomie a dans son expression quelque chose d’enfantin et qui manque d’àmc.

Toutefois, je ne l’ai pas vue à son avantage, attendu que depuis nombre de mois elle est atteinte de violentes affections hystériques et d’autres indispositions de femme. Lors de ma première visite, je ne croyais pas avoir occasion déjuger d’elle par moi-même; car à mon entrée dans la maison je la trouvai debout derrière la porte, et tout le haut de sa personne complètement enveloppé d’un long voile de mousseline blanche. Elle resta ainsi pendant un temps assez long immobile et muette ; enGn les instances de l’une des jeunes femmes présentes, et ma déclaration formelle que je ne m’assiérais pas tant qu'elle resterait debout, la décidèrent à me donner

l’exemple, cl en même temps à se découvrir un peu le visage. Mais elle n’y procéda que par degrés. Je pus voir d’abord le rayonnement séduisant de ses grands veux bruns pleins de douceur; puis ce fut au tour d'un nez digne d,e Phidias, et enfin chacune de ses beautés vint s’offiir à moi. Pauvre jeune femme! Ces incidents, et la réserve que j’ai du reste observée en elle, me font penser que son mal peut avoir été occasionne ou augmente par la réclusion à laquelle elle est condamnée, et par l’interdiction même du peu d’exercice permis ici aux femmes de sa condition. Après avoir essayé pendant quelques jours des médicaments que je lui prescrivais, elle finit par déclarer à quelques-unes de ses amies qu’elle n’y avait pas confiance, et qu’elle craignait que leur extrême amertume ne tuât scs espérances de maternité. Mon quinine et moi nous avons donc eu notre congé; et un conclave ayant été tenu, il a été décidé que scs accès étaient occasionnés par le démon ou par un revenant, et son mari se mit en quête d’une femme assez habile pour conjurer le diable et la délivrer. Mais à cet égard, néanmoins, les opinions sont partagées ; car un sage de cette vallée déclare que le seul espoir de guérison qui reste à la noble dame est dans un sacrifice et des prières à Tchiblé.

EX CIRCASSIE

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