CHAPITRE XXV
Obsèques d’un serf. — L’ esprit militaire se ranime dans le Chapsuk. — Diversions en faveur de la Circassie. — Usages drcassiens. — Idées des Turks sur la liberté du commerce. — Excursions au nord. — Opérations militaires. — Nouvelles pénibles d’Angleterre. — Un musulman orthodoxe. — Soins des femmes pour les blessés. — Retraite des Russes. — Revue de la campagne.
Pseomuz, 8 novembre 1838. — Un aulre repas funéraire qui a eu lieu dans celle vallée m'a fourni quelques nouvelles particularités sur ce que l’on peut appeler l’ancienne religion nationale de ce pays. In célébration était en honneur d’un serf défunt. Neuf moutons et un bœuf furent sacrifiés- et Luca, qni était présent, remarqua qu'à mesure qu’on les tuait celui qui était chargé de cet office prononçait le nom du serf, et ajoutait : Ne craignez rien ; ceci vous mènera au ciel ! Les mêmes honneurs se rendent même aux mânes des serfs étrangers, — Polonais et Russes. J’eus ma part du festin, quoiqu’il eût lieu à une distance d’un demi-mille; deux hommes me furent envoyés avec un beau quartier de mouton, de la pâtisserie, etc.
14. — Serasker-Okû , le politique renommé de l’Abazak , s’est encore laissé surprendre; de sorte que je suis forcé de mettre en doute lalégitimiléde la réputation qu’on lui a faite. Deux hommes, sous le costume et le caractère de très-pauvres derviches, arrivèrent à son hameau il y a quelque temps venant du territoire russe, cl réussirent à se faire passer près de lui, par la sainteté de leur conversation et de leurs habitudes , pour des dévêts allant en pèlerinage au tombeau du prophète, et qui aimaient mieux passer sur le territoire des fidèles que sur celui des ghiaours. Ils prièrent ensemble, et s’enlrelin rent delà situation et de l’avenir du pays; puis les deux dévols feignirent d’apercevoir, dans l'état de blocus de la côte, un i. 7
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danger auquel ils n’avaient pas songé auparavant. Us prièrent donc Mehmct de les escorter vers la frontière russe, ce qu’en hôte hospitalier il s’empressa de faire; et l’on sait maintenant avec certitude que peu après qu'il les eut quittés ils changèrent leurs misérables guenilles de derviches pour un beau costume russe, de sorte que l’on ne doute pas que ce ne fussent des espions déguisés. Ils parlaient couramment le lurk ; et Mchmet avoue maintenant qu’il a été trop communicatif avec eux. Peut-être est-ce un politique plus profond que je ne pensais, — et un traître par-dessus le marché !
La nature plane et sans défense du pays à l’embouchure de la Chapsekwa a fait que toute opposition aux opérations des Russes et aux travaux du fort qu’ils y construisent y est presque impossible. Néanmoins, la tranquillité complète dont on les a laissés jouir dans ces derniers temps m’avait fait craindre qu’il n’y eût des traîtres parmi les gens de la vallée. Il se peut que les Russes de la garnison l’aient pensé aussi. En ce cas, ils auraient maintenant reçu une leçon qui a dû nous détromper eux et moi ; car s’étant imaginé que leurs bons voisins ne feraient pas difficulté de partager avec eux l’herbage de la vallée pour leurs bestiaux, et ayant hasardé il y a quelques jours à cet effet une petite excursion au delà de la portée de leurs canons, ils firent rencontre d’un corps de cavaliers circassieus qui sortirent brusquement d’un bois, et qui sabrèrent vigoureusement tout ce qui n’eut pas d'assez bonnes jambes pour regagner lestement l’enceinte du fort.
Les gens du Chapsuk ont aussi donné quelques preuves d’une énergie dont mes compatriotes et moi nous les avions crus peu capables, d’après tout ce que nous avions ouï rapporter durant notre séjour dans celte province l’hiver dernier. D'aWd, ceux de l’est, qui n’avaient pas prêté le serment lors de notrcdèparl , ont de leur propre mouvement réuni un congrès b cet effet; puis ils ont bravement repoussé une incursion que les Russes avaient faite en force dans ces environs
EN CIRCASSIK.
il j a quatre jours, dans le dessein de metlrc le feu à quelques hameaux. Nou-sculement ils ne réussirent pas, mais ils furent chassés en désordre jusqu'au Kùban, et ils auraient été
poursuivis de l’autre cèlé de la rivière si une crue subite ne l’avait rendue inguéahlc. Ce succès, nèaumoins, a été pavé assez cher ; car notre vieil ami Ghuzel Beg, l’àme de la guerre dans celle partie de la province, a reçu sept blessures, dont une très-grave au bras droit, dont on craint qu’elle ne lui lasse perdre l’usage. Une troisième preuve favorable a été donnée par les habitants du Chapsuk sur l’Abün, des bords duquel les gens du pays avaient éloigné leurs hameaux, leurs moutons et leur gros bétail, afin d’échapper aux ravages commis par les nombreux détachements qui de temps à autre escortaient les approvisionnements envoyés aux forts d'Abùn et de Nicolaefski. l.e dernier détachement, néanmoins, ne se composait guère que d’un régiment, avec une pièce de canon; et dès que la faiblesse de cette escorte fut connue, les gens des environs se réunirent au nombre d’environ cinq cents, attaquèrent les Russes à leur retour de Nicolaefski, les repoussèrent jusqu’au fort et les y tinrent bloqués pendant trois jours. Dans une sortie que les Russes voulurent faire le troisième jour ils perdirent leur commandant, le tiers du régiment resta sur la place, et une partie des autres furent blessés. Le défaut de provisions força enfin les Circassiens de se retirer le soir de ce combat, où ils avaient infiniment moins souffert que l’ennemi.
Une personne qui est arrivée ici venant du l’sadùg nous dit que dans son opinion on n’a rien à craindre des levées que les Russes ont fait passer dans cette partie du pays, attendu qu’ils ont sur les bras une chaude guerre soulevée par les Tcbelchcnses , les Lesgbis et les Kiimûks, et que déjà un grand nombre de leurs soldats, notamment de Kabardans des plaines qui sont le plus dans la dépendance des R usses , sont revenus blessés. Celte guerre a excité une grande
irritatiou chez ceux qui ont été ainsi forcés d’y prendre part ; aussi expriment-ils hautement le vœu que quclquediversion extérieure vienne les mettre à mémo de tourner leurs armes contre leurs véritables ennemis.
16 . — Entre Kcrtsiz , mon hôte ici , cl Hazmalso son frère, il s’est élevé une dispute dans laquelle les deux parties ont également réclamé mon intervention, et que je puis mentionner comme propre à mieux faire connaître h s usages du pays. Hazmatso s’était le premier adressé à moi, et avec une sorte de honte rare chez nous à son âge (il a la trentaine) il m’avait exprimé le grand désir qu’il a de se marier, et son espoir que je l’aiderais. A cette confidcuce ainsi maintenue en des termes généraux je répondis favorablement, lui disant que la jeunesse était la bonne époque pour le mariage, et que la vie plus heureuse qu’il y trouverait compenserait pour lui le reproche qu’il appréhendait de s’étre marié trop tôt et d’avoir ainsi abandonné les devoirs que l’on attend des jeunes gens avant le mariage. Kcrtsiz, qui a dépassé la quarantaine, mit plus de détours dans ses approches, et, comme il arrive souvent, nuisit ainsi lui-méme à sa propre cause. Il commença par faire l’éloge de son frère, puis il arriva au sien sur lequel il s’étendit en termes plus chaleureux et prodigieusement diffus. La conclusion de cet exorde fut qu'il serait fort à souhaiter que je voulusse bien conseiller à son frère d’écouter un peu plus ses avis, en même temps qu’il faisait légèrement allusion au désir qu’avait Hazmatso de se marier, et à la difficulté de réaliser cette intention dans les circonstances où ils se trouvaient. Au milieu de tout cela, je crus saisir que le nœud de la difficulté était , ainsi qu’il est assez ordinaire, l’absence de considération des moyens matériels chez le plus jeune (qui parlait d’enlever sa belle et de l'amener à la maison, parce qu'il faudrait bien alors que son frère lui permit d’y rester, et qu’il fit ensuite de son mieux [tour arranger l’affaire du payement de la femme), et chez
l’aulrc, au contraire, une préoccupation de celte partie de la question qui dominait toutes les autres. Dans les meilleures
intentions, je dis donc à Hazmatso que la seule manière, outre un petit présent, dont je pusse contribuer à son établissement, était d’envoyer mon drogman avec lui dans la ronde qu’il se proposait de faire parmi ses amis pour en obtenir les présents d’usage , afin de seconder ses sollicitations. Cette proposition parut être complètement goûtée du jeune , mais elle trouva chez Kerlsiz une tout autre réception ; et je m’aperçus alors que ce à quoi il visait était d’cmpécher son frère d’épouser certaine jeune fille en qui l’autre avait mis ses affections, et de lui en faire prendre une autre moins jolie mais plus riche et tenant à une famille plus influente , et à laquelle il l’avait fiancé sans le consulter il y avait quelques années , pouvoir que l’usage attribue à Paine d’une famille sur ses plus jeunes frères après la mort du père. Kerlsiz s’étendit alors longuement sur la préférence qu’il donnait à l’honneur et à l’amitié mis en comparaison avec l’or, parce que l’or se dépense, dit-il, au lieu que l’amitié est inépuisable, et que quiconque voit ses autres ressources lui faillir peut en tout temps trouver près de ses amis les moyens de remplacer ce qu’il a perdu.
Voilà, dans la beauté et l’objet de l’amitié, une face que Cicéron lui-mème n’a pas aperçue! Rien, pourtant, n’est plus commun ici que d'y avoir ainsi recours; et de cette façon, c’est-à-dire par ce que nous appellerions une tournée do frères mendiants, les pertes de toute espèce se réparent, et on pourvoit aux nécessités créées par le mariage, par le payement des amendes, en un mot par toutes les casualilésdc la vie circassienne. Cet usage , quoique nuisible jusqu’à un certain point à l’industrie et à l’agriculture , n’est cependant pas sans influence utile, en cela qu’il incite à se maintenir une honorable réputation dans la communauté et à exercer les devoirs de l’hospilalilc vis-à-vis de scs visiteurs , afin d’élrc
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traité à son lonr sans parcimonie au jour du besoin, l’n autre de ses bons effets est d’empêcher un homme de se voir poussé, comme il est chef nous, à l’avilissement et au désespoir par le malheur ou même par l’imprudence; et le spectacle, qu’on peut reprocher à la civilisation , de gens qui périssent ou sont mis en danger de périr faute des premières nécessités de la vie est ici chose entièrement inconnue. J'ai souvent, il est vrai, rencontré des individus, des Anapalis particulièrement, qu’on me disait avoir tout perdu ; mais leur indigence ne se trahissait pas dans leur extérieur, et encore moins dans la réception et le traitement que l’on trouvait près d’eux.
Non-seulement l’autorité du père est dévolue au fils aîné, comme je viens d’en rapporter un exemple ; mais encore la déférence et le respect que l’on montrait au premier se continuent au second , et il est rare, si cela arrive, que les frères cadets mangent ou s’asseyent en présence de leur aîné. Quant à la dispute en question , j’ai refusé d’y intervenir, cl j’ai dit à Kerlsiz qu’il lui faudrait trouver des coadjuteurs parmi scs compatriotes, attendu que nos idées sur la propriété ne s’accordaient pas avec leurs usages. Mais le frère cadet , trouvant ces idées si bien en rapport avec les siennes, m’a annoncé sa détermination de quitter la maison quant à présent, et de ne pas s’éloigner de moi tant que je resterais dans le pays.
Le bruit s’étant répandu que quatre bâtiments, par trois desquels j’avais envoyé des lettres importantes, avaient été saisis cl confisqués sur la côte turque, entre Samsùn cl Tréhisonde, district où domine l'influence hostile du pacha de celte dernière ville, j’ai envoyé Luca à Psid, il y a quelques jours, prendre des informations à ce sujet près de l’équipage et des passagers d’un navire qui y est arrivé. La nouvelle que j’avais reçue était exacte ; mais ce que je n’avais pas su d'al>ord, c'est que subséquemment un ordre était arrivé de la Porte de relâcher les individus qu’on avait emprisonnés et de
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restituer les bâtiments, attendu qu'il n'était pas au pouvoir du sultan d’ empêcher les marchands d<f trafiquer là où il leur plaisait. Le commentaire est probablement surajouté par ceux qui ont rapporté le fait ; mais en tout cas il sert à faire voir quelles idées dominent en Turquie sur les privilèges du commerce. Les prisonniers et les déserteurs russes cl polonais qui se trouvaient à bord de ces quatre navires, et qui avaient été achetés ici par des marchands, furent néanmoins remis entre les mains du cousul de Russie sur la demande qu'il en avait faite aux autorités turques, influence néfaste qui montre combien peu le quasi-souverain de la Turquie conserve aujourd’hui d’indépendance réelle. J’ignore encore quel peut avoir été le sort de mes lettres.
1 6 . — Surl’avis que nousavions reçuquelesRussesdu nouveau fort de Semez devaien t faire hier u ne sortie, cl sur l’in tention que j’avais manifestée dequilter Pseomuzpourmcrapproeherdu point menacé, un loug débat s’est engagédepuisdeux jourscnlrcmoi et Yésan-üké Mchmct Ali duCliapsuk, homme d'un grand talent dans l’opinion de mon hftlc, et qui s’est imposé le devoir de discuter avec moi cet important sujet. Les raisons qu’il fit valoir pour que je me rendisse dans le nord auraient suffi pour m’y décider, alors même que je n’en aurais pas eu d’autres. Je fis donc dire hier au soir que je partirais dans deux jours. Ce malin, cependant, l’homme de talent est revenu me trouver pour placer devant moi une nouvelle face delà question, et pour me presser de rester ici avec autant d’instances qu’hier il me pressait de partir. Ce double plaidoyer peut servir de spécimen des grands débats qui ont lieu fréquemment ici sur les sujets les plus frivoles, non pas tant par manque de décision que par l'aptitude naturelle des Circassicns pour la discussion, et par la grande habitude qu’ils en ont ; ce qui a conduit mon drogman à me faire remarquer la grande différence qui cxisteâcel égard entre eux et les'l urks, cl l’immense supériorité des premiers dans la facilité, la viva-
cité, et je puis ajouter, l’éloquence avec lesquelles ils expriment leurs idées. L’homme de talent a justifié sa réputation autant que l’occasion le comportait, car il a également bien plaidé le pour et le contre.
Âghsmûg, 29. — Il y a neuf jours que je suis arrivé a celte s'ation, où l’on avait décidé que je m’arrêterais. Dès la veille de notre arrivée tes sons de la guerre étaient'distinctemcnt venus jusqu’à nous; car l'armée russe était alors en chemin pour la vallée de Semei (d’où l’étroite vallée d’Aghsmùg n’est éloignée que de 6 milles), qu’elle atteiguit le 2t. Son mouvement dans la plaine d’Ànapa avait eu pour objet d’y opérer sa jonction avec un corps nombreux d’infanterie et 1,200 hommes de cavalerie qui arrivaient des bouches du Kùhan avec des provisions et des munitions. Trois cents charrettes accompagnaient l’armée à sou retour, ou plutôt je devrais dire que l’armée (que l’on dk se monter en tout à environ 8,000 hommes) escortait ces charrettes, son mouvement n’ayant pas eu d’autre objet. Néanmoins, les dévastations dont on avait fait la menace avaient rois tout le pays eu mouvement; et depuis plusieurs jours notre hameau est encombré d’hommes armés, ainsi que tous les hameaux en vironnants.
Désirant savoir plus exactement ce qui se passait dans la vallée de Semez, d'où nous entendions incessamment le bruit de l’artillerie et de la fusillade, je partis de bonne heure le 27 sous l’escorte de Halûz Khétagalch, uu brave vieux chef du Chapsuk, et d'autres guerriers de sa province. Nous arrivâmes un peu avant midi sur le théâtre de l’action, et nous trouvâmes l’armée russe en train d’allumer ses feux de bivouac cl de prendre position pour la journée afin de se remettre des fatigues d'une marche d’environ 3 milles, depuis l’extrémité nord de la vallée de Semez jusqu’à une petite plaine entre les hauteurs qui la limitent dans celle direction. Des marches d’étendue analogue étaient tout ce qui avait été
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fait la veille et l'avant- veille ; mais l'étonnement que m'avait causé d’abord une (clic lenteur de mouvements diminua quand je vis en quel état la surface du pays avait été réduite par les torrents de pluie qui étaient tombés dans la nuitdu 21, le 2 1 cl dans la nuit du 26, et qui avaient en effet dù rendre les chemins argileux de la vallée de Semez, de même que les montées de ses hauteurs, à peu près impraticables pour l’artillerie et les voitures chargées, difficultés encore augmentées parles nombrcuxdétachemcnts de Circassicns qui se portaient sur tous les points autour des Russes, cherchant les positions les plus favorables pour les attaquer et les harceler.
Le 28 l’armée fit un nouveau mouvement d’environ 3 autres milles en suivant le sommet des hauteurs en question jusqu’au point où elles se terminent dans la vallée d’Anapa ; mouvement pendant lequel uncorpsde Circassiens, beaucoup plus faible numériquement que l’ennemi, fit inutilement tout son possible pour amener les Russes à une action. Ce matin l’armée tout eulière a levé le camp longtemps avant le jour, et favorisée par un froid plus intense, par la clarté de la lune et par de meilleurs chemins, elle a rapidement gagné Anapa et les redoutes qui l’avoisinent. Aucune dévastation n’a été commise par les Russes dans la vallée de Semez. Quatre maisons y ont été brûlées, mais ce sont les Circassicns eux-mêmes qui y ont mis le feu pour priver d’autant l’ennemi des abris qu’il y aurait pu trouver.
Ainsi s’est évanoui pour le moment le fantôme de dévastation dont le général russe cherchait à épouvanter les habitants, quel que puisse être d’ailleurs le motif de ce changement de conduite.
30. — Nous retrouvant de nouveau dans la longue lune du Ramazan, nos seuls repas sont le diner immédiatement après le coucher du soleil, et le déjeunec entre ♦ et 5 heures du matin. Aujourd’hui après mon repas matinal, et tandis qu’assis sur mon divan qui me sert de sofa le jour et de lit la
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nuit je me préparais à faire un nouveau somme, miss Paak, la nièce de mon hôte, est entrée complètement habillée pour me prier de lui prêter un foulard, attendu que la matinée était très-froide. — Et où pouvez-vous aller à une pareille heure, je vous prie^ 1 — N’entendez-vous pas le cri ? m’a-t-elle ré|K>ndu ; voulant parler du cri d'éveil poussé pourquclqu’un qui venait d’expirer. Quand un cri de celte nature se fait entendre les voisins sont tenus d’aller s’y joindre, en même temps que des messagers sont envoyés à ceux dont la demeure est plus éloignée.
Hier, au moment où je m’y attendais le moins, je fus surpris et agité (tel est maintenant l’effet que cela produit sur moi) à la vue de deux gros paquels de lettres apportés pour moi à Khissa p;r un des serviteurs de Nadir Bey qui arrive de Constantinople. La date de ces lettres s'étend depuis le mois d'octobredc l’an dernier jusqu’au mois d’avril de celle année : — telle est la pénible Iciileur apportée dans l’envoi des correspondances, non par manque d’occasions, mais faute de messagers soigneux. Il est néanmoins assez remarquable que sur eetle côte bloquée toutes les lettres qui m’ont été écrites d’Angleterre depuis que je l’ai quittée au mois de septembre 1836 jusqu’à la date ci-dessus mentionnée me soient arrivées sans lacune.
Les lettres que je reçois aujourd’hui sont accompagnées d’un fragment du Times du 19 décembre 1837, par lequel j'aperçois pleinement pour la première fois les tergiversations de notre ministre au département des affaires étrangères (1) à l’égard de ce malheureux pays, et je crains qu’il ne me faille ajouter de la Turquie aussi, puisque les intérêts circassiens cl turks sont étroitement unis.
Juste ciel! se peut-il que l'Angleterre aussi, après des siècles d’une telle gloire, soit déjà attirée dansée tourbillon,
(I) Fortign Secretary.
E.\ CIUCASSIE.
dans cct impérial maelstrom, qui doit bientôt, s'il est assez puissant pour l’entraîner, engloutir la liberté et les lumières de plus du quart de notre espèce, — de la partie précisément qui se glorifie de la civilisation la plus avancée? — Se peutil que l’audace aventureuse de Daûd Bcv, et les preuves de tact cl de sagacité rares qu'il a données en venant se jeter seul au milieu d’un |ieuplc réputé féroce, en vue de faire de ce pays (ce qu’il pourrait aisément devenir) une sorte d’ouvrage avancé inexpugnable pour la défense de la Turquie, de la Perse et de l’Inde, aient été si mal appréciées par ses concitoyens et qu'on ail condamné à la démolition les travaux auxquels il a voué plusieurs années de sa vie? — N’aurai-jc donc été, moi aussi, qu’un aveugle instrument dans le vaste laboratoire du machiavélisme moderne? — N’aurai-jc été poussé par de fallacieuses promesses dans ce dernier refuge de la liberté de l’Orient, que pour attirer ses fds héroïques, par la lueur trompeuse d’un faux espoir, sur le terrain qui doit bientôt manquer sous leurs pieds, cl les laisser sans aide et sans secours aux serres de leurs impitoyables ennemis? — Se peut-il donc, enfin, qu’au lieu de n’élre, ainsi que je l’avais passionnément es|>éré, que l'un des premiers à soutenir et à fonder ici les droits commerciaux de mon propre pays, et à assurer le salut des Circassiens, je sois destiné à être laissé seul, — flétri comme incendiaire et méprisé comme contrebandier? Non, je ne puis, je ne veux pas croire que l’Angleterre soit disposée à se laisser passivement conduire au triomphe du despote impérial! et comme je sais maintenant que beaucoup de mes concitoyens travaillent à dévoiler et h contrecarrer la conduite perverse des auxiliaires que le tzar s’est laits en Angleterre, je resterai à mon poste, et je continuerai d’encourager ce peuple infortune à espérer la fiu de ses longues souffrances et à avoir confiance dans le triomphe de la juste cause pour laquelle il lutte depuis si longtemps, — celle de l'indépendance nationale.
JOl'RNAX D UNE RESIDENCE
7. — Le 1°' j’eus la visite de Kùsch Hascsch, brave tamalti ou ancien de l’Adughûm -, Hascsch était accompagne de Hatùkh Uzùkh, brave guerrier et marchand entreprenant de ces environs, ainsi que de plusieurs autres personnes. Mis à bout de patience par les retards continuels apportés au départ de Hascsch (l’envoyé) et de ses importantes dépêches — quoique depuis six jours le vent se fût mis au nord, — je leur exprimai chaleureusement mon opinion à cet égard, et je cherchai à leur faire sentir combien de telles lenteurs faisaient de tort à leur cause. Le résultat de cet entretien fut que Hascsch et Uzùkh, avec un troisième, partirent immédiatement pour Djankhoti. Mais le lendemain ils revinrent en toute hâte me faire part de l’agréable nouvelle qu’ils avaient apprise en chemin, du départ du bâtiment depuis quatre jours; et comme depuis plusieurs jours le vent a été favorable et modéré, je ue doute pas que nos envoyés ne soient maintenant arrivés à bon port, à l’extrême mortification de ceux qui depuis si longtemps étaient aux aguets pour leur capture: car deux ou trois petits bâtiments russes paraissaient avoir reçu cette mission spéciale.
Le 3, j’ai appris de Navrûz, un des dépendants de Nadir Bey, que l’intention du prince est de sc rendre en personne à Londres avec la réponse des Gircassiens, et que sur sa demande on lui avait envoyé pour le voyage un arc, une armure, et d’autres articles de l’équipement militaire de ses compatriotes. Cet avis ne me laisse plus guère de doute sur ce que je supposais depuis longtemps, — à savoir, que la surexcitation prodigieuse causée ici par la supposition que la Turquie et l’Angleterre s’étaient entendues pour faire en commun un appel aux Circassiens et les pousser à exprimer leur opinion et leurs vœux quant à la destinée politique qu’ils préféreraient, que celle surexcitation, dis-je, a été produite par mon compatriote Nadir Bey, lequel aurait obtenu de Séfir Bev qu’il écrivit à ses concitoyens, pour
EN CIRC VSS1K.
obtenir d’eux une adresse qu’il porterait en Angleterre (1).
Voiei maintenant huit jours qu’a eu lieu le mouvement vers Anapa ; cl comme je n’ai ouï parler d’aucun autre, sauf une démonstration insignifiante dans la direction du nord, j’ai eu encore une fois peine à inc rendre compte de ce que le général Kayevski et ses troupes avaient voulu faire. Dernièrement, néanmoins, le bruit s’est répandu qu’à tout événement la petite vallée de la Psébebsi allait être ravagée par ordre spécial de l'empereur, parce que c’est là que se trouve le hameau du plus invétéré de tous les ennemis de la Russie, de Haùd-OkA Mensûr, qui organise et conduit en personne les principales incursions qui se font sur le territoire russe, et qui était aussi à la tête de celle qui fut dirigée contre les colons occupés à faire leurs foins dans les plaines au nord d’Anapa. Tandis que le général était encore à Semez près de son fort, cl que Mensûr s’occupait activement à réunir une force suffisante pour l’attaquer chaque fois qu’il s’en écarterait , le dernier reçut avis du quartier général qu’il était inutile que lui et ses guerriers se donnassent la peine de venir à Semez , attendu qu’ils pouvaient se regarder comme assurés de recevoir une visite chez eux.
A celte courtoisie martiale Mensûr fil une réponse non moins courtoise : Il serait heureux, fit-il dire, de voir le général à son hameau ; et s’il voulait n’amener que dix hommes avec lui , il l’y recevrait seul. Le général pouvait rester dans le pays avec son armée aussi longtemps qu’il lui plairait, et y faire autant de mal qu’il pourrait; mais il ne devait pas
(i) J’ignore encore par quelle influence l’original d’un document si important et d'un si haut inléril a été supprimé , et j’ai inutilement cherché à la recouvrer. Les recherches seront néanmoins continuées, aussi bien par esprit de justice envers les Circassiens que dans l’espoir que le temps approche où une telle expression de leur vœu national sera appréciée en Angleterre comme elle doit l’ètre.
liO JOL'ISN AI, DUNE RESIDENCE
trouver à redire à ce que Mensûr conduisit avant peu une force égale de l’autre côté du Kùban , et qu’il restât le même temps et pour le même dessein dans les limites du territoire russe. En conséquence de tout ceci, et les avis que les Circassiens reçoivent de ceux de leurs compatriotes eu rôles dans l’arniêc russe quant à ses mouvements projetés s’étant presque toujours trouvés exacts , on ne paraissait pas douter que les premières tentatives de dévastation se porteraient le long de la plaine ondulée de la grande Hokhoï, approche la plus directe et la plus praticable de l’entrée du val de la Psébebsi. Mais maintenant que l’armée a fait une si longue halte au sud , où elle est en partie employée à couper les roseaux où Mensùr et ses hommes se cachaient pour fondre à l’improviste sur les colons agricoles, on suppose que la première tentative pourrait bien être dirigée sur la large vallée de la Vasloghaï, déjà ravagée par Williamincf. C’est ce que le temps montrera. En attendant, on ne laisse pas les Russes en repos dans le district inhabité qu’ils occupent en ce moment , et le soiD de leur sûreté les oblige de tenir leur artillerie constamment en jeu.
Une amusante conversation eut lieu au coin de mon feu l’autre soir, au sujet de la détermination prise par les Circassiens de détruire tout ce qu’ils ne pourraient pas emporter hors du chemin de l’armée russe; et à l’égard du blé pour lequel on se croit tenu à plus de ménagements que pour aucune autre chose maintenant en danger, comme étant l’élément essentiel du « soutien de la vie, » — le pain. Les musulmans ont pour le pain une vénération religieuse que devraient connaître tous ceux qui viennent parmi eux. C’est ainsi que j’ai fréquemment remarqué le soin avec lequel des miettes ou des morceaux de pain tombés à terre étaient poussés dans un coin ou jetés au feu (et non dehors, alors même que des oiseaux eussent été là pour s’en nourrir), de peur que
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par accident on ne vint à marcher dessus, cl que ce premier des dons de Dieu ne fût ainsi dégradé (1).
Les deux tenants de la discussion étaient mon hôte, esprit simple et pratique, cl un habitant de Semez qui a conduit sa famille ici à cause de l'invasion ; celui-ci soutenant qu’il était mal de briller le blé, et le premier répliquant que daus les circonstances présentes ce mal était nécessaire. — Enfin , s’écria notre convive, dans l’espoir de terrasser son antagoniste, cela est contraire aux injonctions de notre livre (le lÂoran). — Vous aurez fort à faire si vous cherchez à vous tenir à tout ce qui est écrit dans notre livre, répondit notre hôte, qui dit ponctuellement ses prières, car il n'y manque pas d’absurdités !
Avant-hier au soir toutes les filles de notre vallée, accompagnées de mon jeune et beau Géorgien , et emmenant une chèvre avec elles, outre des pains et d'autres objets dont elles s'étaient chargées, traversèrent les hauteurs pour se rendre à la vallée voisine, où elles devaient passer la nuit à chanter, à danser, à raconter des histoires cl à boire (c’est-à-dire les jeunes gens seulement) dans la chambre d’un jeune homme qu’on a rapporté tout récemment chez lui horriblement blesse 1 , une partie de la mâchoire inférieure et de la langue ayant été emportée d’un coup de feu. Il avait été hors d’étal de parler jusqu’à cette nuit, où il a répondu à ceux qui autour de lui déploraient son malheur : Il nous faut tous souffrir pour notre pays! La plupart d’entre nous croiraient du reste souffrir assez s’ils étaient, à part même sa blessure, dans la situation où il se trouve, car il n’a pas même un matelas pour se cou-
(1) Ce senliment est nature! en nous, et M. Bell pourrait également en remarquer l’influence sinon chez les classes riches, trop éloignées à tant d’égards des naïves inspirations de la nature, du moins chez les classes moins fortunées, en qui le senliment de gratitude pour les dons de la divinité a laissé en général une empreinte plus énergique et plus profonde. ( Tratl. )
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cher, ni couvertures par ce temps d’hiver. J’ignorais auparavant qu’en de tels cas l’usage général fût que les visiteurs portassent des présents de comestibles.
Le principal article de la fortune de mon hôte et de son
frère car à moins que la division ne soit demandée, et elle
est toujours égale , les frères jouissent en commun de l’héritage de leur père — parait consister en quarante ou cinquante tètes de bétail, avec lequel le dernier est parti aujourd’hui pour une forêt située sur les hauteurs à quelque distance d’ici, où il doit rester avec les bestiaux (préparant son manger et couchant dans une hutte) pendant les deux mois du cœur même de l’hiver, séparé de sa femme et de sa famille qui resteut dans ce hameau. — Voilà qui est courageux !
8. — Hélas! hélas! adieu à la parole militaire du général Ritjcvski; après toutes ses menaces cl ses vantcrics, lui et son armée ont regagné leurs quartiers d’hiver on peut dire à la sourdine. Khètagatch — le héros à cheveux gris de la dernière affaire de l’Abùn — vient d’arriver de l’armée circassicnne pour me communiquer cette heureuse nouvelle. La tête des colonnes a pendant un ou deux joursété tournée vers Djamatia (fort voisin de la bouche du Kùban), et au moment de son départ la totalité des troupes était déjà assez loin au nord, bien que n’avançant toujours que très-lentement; — lenteur causée sans doute en partie par le mauvais état du pays, et partie, peut-être, par le désir de sauver les apparences. Il se peut aussi que ce soit ee dernier motif qui ail porté le général Rajcvski au moment de sa retraite à proclamer qu’il reviendrait de bonne heure au priulemps, et qu'il ferait repentir les Circassiens d’avoir refusé de prêter l’oreille à ses propositions actuelles.
En qualifiant la nouvelle d’heureuse, je n’ai exprimé que mes propres impressions ; car la mortification semblait être celle qui dominait chez Khètagatch pendant qu’il s’étendait avec complaisance sur le développement imposant cl l’exccl-
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lence des forces circassiennes, cavalerie et fantassins, réunies dernièrement pour faire face aus Russes partout où ils auraient quitté le pays uni, et sur les grands préparatifs qu'ils avaient faits pour essayer de nouveau du système de fossés qui leur a si bien réussi dans l’affaire de l’Abùn, — système que ce premier succès parait avoir recommandé plus puissamment que tout ce que nous leur avions dit précédemment sur le même sujet.
Dans la première visite que m’a faite Khetagatch , je lui avais demandé de représenter aux autres lamatas combien il serait important d’inQigcr un châtiment immédiat aux traîtres que l’on savait avoir eu des rapports avec l’armée; il vient de me dire qu’il reparlait pour le Cbapsuk dans le dessein exprès d’amener les autres anciens à l’aider dans cette affaire.
Je ne me pique pas d’ôlre très-versé dans les choses de la guerre ; mais quand je songe aux grondements fréquents et continus de l’artillerie et de la mousqueterie des Russes pendant leur dernière marche, et que je compare ces démonstrations à la quantité d’accidents qu’elles ont occasionnés parmi les Circassiens, il me parait que les premiers ont dépensé leurs munitions avec une profusion superflue, et qu’ils auraient dù plutôt s'attacher à tenir leurs ennemis à distance respectueuse que chercher à les anéantir. Peut-être, cependant, mes idées à ce sujet se sont-elles resserrées depuis que je vis au milieu d’une pénurie continuelle de poudre et de plomb; car jamais un Circassien ne fait feu qu'il ne soit sûr de son coup. Autant que je puis l’apprendre, la perle des Circassiens durant cette marche ne monte pas à vingt hommes, tant tués que blessés, tandis que du côté des Russes il y en a eu presque autant de sabrés dans un seul exploit de Mcnsùr et de sa troupe.
Maintenant que l’armée russe a complètement évacué le pays, nous pouvons récapituler scs exploits; et au lieu de