Gazelle de France, 17 septembre, p
2. Cette église, Tune des plus anciennes de Paris, existait dès le cinquième siècle. Elle fut reconstruite au quinzième siècle, et en i 6 1 G» Louis XIU posa la première pierre du célèbre portail élevé par Jacques de Brosses. On trouve dans cette église des tableaux de Lesueur, Bourdon, Philippe de Champaigne, etc. Les vitraux du chœur ont été peints au seizième siècle par Jean Cousin. Le chancelier Michel Le Tellier, Paul Scarron, Philippe deChampaignc, Ainclot de La Houssaye et d'autres encore y ont été enterrés.
qu'il nous avoit laissé son cochon ! On a dit aussi pour bon mot qu'on ne retrouverait pas un archevêque comme le dernier, en vint-il mille (c'est le nom de celuici) ! On parle de lettres de cachet contre des régents du collège du Plessis, dont le principal est moliniste, et Ton veut, chasser ceux qui sont du parti contraire. Ce sont, à ce qu'on dit, de très-habiles gens.
Notre archevêque a fait afficher un mandement qui est fort bien écrit pour faire connoître que la Constitution n'est point opposée à des points de morale de notre religion, comme les jansénistes et le public de Paris le pensent; mais on n*a pas osé ordonner aux curés de le publier. 11 y en a quelques-uns qui en ont parlé dans leur prône.
A Sainte-Croix de la Cité 1 un vicaire a fait un beau tour; le curé lui avoit promis, dit-on, de ne pas parler de ce mandement. Un dimanche que ce vicaire disoit la grand'messe de paroisse, le curé ayant monté en chaire, au milieu de la messe, pour faire le prône, et ayant parlé du mandement , le vicaire a quitté le chœur, a été se déshabiller et a laissé là la messe, ce qui a fait un scandale épouvantable dans l'église. Ce janséniste outré a pris le parti de se retirer à Utrecht, sans quoi il auroit mal passé son temps.
Novembre.
La Sorbonnc accepte la Constitution. — Prêtres exilés. — Prêtres de Saint- Bcnoit et leurs pénitents. — Requête des docteurs de Sorbonnc au Parlement. — L'abbé Pucelle, — Fêtes à Soissons»
Au prima mensis de Sorbonne, qui est la première assemblée générale du mois, on est convenu de s'as-
1 , Cette paroisse remontait jusqu'à Pannée 1107; elle était située rue de îa 'Vieille-Draperie ; rebâtie en i 529, elle fut supprimée en 1792. Eglise et rue •ont disparu aujourd'hui. En 1788, on voyait encore, au côté gauche du •iîKiîtrc autel, un tableau sur lequel était écrit une partie de Phisîoire de ce taionument.
sembler pour l'affaire de la Constitution un tel jour. Comme on savoit ceux qui étoient le plus opposés, il y a eu une lettre de cachet qui a ôlé toute voix active et passive à quarante-huit docteurs, qui étoient réappelants depuis 1720, même les émoluments de docteur. Le jour de l'assemblée, ces quarante-huit-là, avec huit autres qui n 'étoient pas exclus et qui se joignirent, firent signifier par un huissier une opposition à tout ce qui
. seroit fait. L'assemblée se tint et la Constitution fut reçue; mais les jansénistes disent que ce n'est plus une
. délibération, et une assemblée libre, du moment qu'on exclut d'avance ceux que Ton pense être d'avis contraire à celui que la Cour veut faire passer.
Depuis ce temps-là, on a inquiété plusieurs vicaires et prêtres de paroisse que Ton a exilés, et à qui on a ôlé les pouvoirs, 11 faut dire aussi que la plupart de ces prêtres ne se .contentaient pas de penser, mais qu'ils ont gâté l'esprit des femmes et du peuple de Paris de ce jansénisme auquel tous n'entendent rien, et de plus qu'il y a bien de l'abus et du désordre dans la plupart de ces prêtres, jusque-là qu'on a dit à l'archevêque que dans la paroisse de Saint-Benoît, dont on a chassé six prêtres, il y en avoit qui, ne trouvant pas dans leurs pénitents des deux sexes une contrition assez vive, les fouettoient dans leur chambre.
. Les jansénistes ont beaucoup crié en voyant tous ces exilés. Cela coûte des sommes infinies à plusieurs familles de Paris; car tous ces prêtres, qui ne font plus rien et qui n'ont point de quoi vivre, sont nourris et entretenus, ou à Paris ou à Utrecht, aux dépens de particuliers jansénistes, qui donnent de l'argent entre les mains de quelqu'un qu'on ne connoît pas. Ils ne menaçoient pas moins que d'ôter les aumônes et le pain à tous les pauvres des paroisses, ce qui seroit d'une conséquence très-dangereuse pour Paris, Mais tous les pouvoirs ne sont continués que pour
quatre mois, lesquels sont bientôt expirés; ce sera là le grand coup. Nous verrons comment -ils s'en tireront.
Dans ce mois, quatre-vingts docteurs de Sorbonnc, curés d'autour de Paris et autres ont présenté une requête au Parlement. On ne sait pas ce qu'elle contient; apparemment que c'est pour demander justice
* sur ce que Ton fait. M. l'abbé Pucelle, conseiller de Grand1 Chambre, grand janséniste, s'en étoit chargé et Ta présentée, M. le premier président vouloit surseoir. On dit que l'abbé Pucelle l'a forcé d'aller aux opinions, et que l'avis de surseoir n'a passé que de deux voix. M. le premier président et M. le procureur général ont été à Versailles, où l'on a défendu de passer outre.
Depuis ce temps-là, on est assez tranquille, si ce n'est que la Gazette ecclésiastique continue toujours; qu'on a débité une réponse au mandement de l'archevêque; qu'on dit même qu'on a imprimé sa vie; et il
* n'est pas possible au lieutenant de police de décou- , vrir cela.
Depuis un mois, nos gazettes sont remplies ds fêtes magnifiques que tous nos ambassadeurs et gens chargés des affaires de France font dans les pays étrangers, à l'occasion de la naissance du Dauphin,
Décembre*
Feu dJarttfice de M. de Mortcmart. — Fdte de l'ambassadeur d'Espagne. — Traité de Séville. — Bref du pape. — M. Le Pineau dans le monde. — Utstotre de M. D°* et de sa femme.
M. de Mortemart a fait faire un feu d'artifice dans la première cour du château de Versailles. On ne le vouloit pas, c'est-à-dire le cardinal de Fleury, qui est grand ménager; mais c'est un droit du premier gentilhomme à la naissance d'un dauphin, La charpente en étoil étonnante pour la largeur et la hauteur. On l'a tiré lundi au soir, 5 de décembre. On s'étoit imaginé que
lu 8
l'artifice tirerpit tout à la fois et en si grande quantité, qu'on craîgnoit pour le château et pour la vie de bien des curieux- Rien de tout cela n'est arrivé. Tout le monde convient que la décoration du feu étpit d'un goût nouveau illuminée par dedans, et qu'on n'a jamais vu ici une représentation aussi magnifique, aussi belle et aussi bien ordonnée pour l'optique. On a regardé cette exécution comme du singulier. Le pavé de Versailles à Paris, au retour, n'étoit qu'une file de carrosses.
Mais le roi d'Espagne a pris la naissance du Dauphjn au sérieux; il a envoyé ordre à ses ambassadeurs de faire ici une fête au-dessus de ce qu'on a jamais vu en Europe. Ces plénipotentiaires ont emprunté l'hôtel de Bouillon1 pour faire la fête. Du jardin on en fait une salle parquetée et couverte dans laquelle il y aura des tables pour trois cents couverts, et bal après. Ils ont fait des marchés avec des entrepreneurs pour un feu sur l'eau entre l'hôtel de Bouillon et le Louvre. Suivant le dessin, ce doit être une chose merveilleuse au-dessus du naturel jusque-là, que la rivière dans sa largeur, d'un bord à l'autre, sera un parterre dessiné par des lumières avec des allées d'orangers. Il doit y avoir huit mille pots à feu. Mais par malheur la saison est bien contraire par les pluies et Jes vents. Il y avoit déjà deux charpentes élevées sur des bateaux, qui doivent représenter les Pyrénées qui séparent la France et l'Espagne. 11 y a eu, la nuit du 7 au 8, un si prodigieux vent que la charpente a été renversée, les bateaux coulés à fond, toute la couverture du jardin brisée. On dit même que les fers qui soutiennent les lanternes sur le Pont-Royal ont été forcés, en sorte qu'on ne sait plus si on continuera à rétablir. L'exécution en seroit bien plus sûre dans un beau temps. M. de Mortemart a été bien heu-
1. Sur le quai Malaquais, au n° 15. On voyait encore dans cet hôtel, an 1733, deux grands tableaux de Claude le Lorrain , un berger de Tenîers, et ii1 portrait du cardinal de Bruillon, par Rigaud.
reux d'avoir tiré son feu lundi, car le mardi il y eut une pluie continuelle qui auroit tout perdu.
Le 9 novembre dernier, on a conclu à Séville un traité d'alliance défensive entre la France, l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande pour donner à don Carlos, second fils du roi d'Espagne et du second lit, l'investiture du duché de Florence, dans lequel on enverra six mille hommes de troupes espagnoles, avec l'agrément du grand duc* Ce traité nous prépare une guerre avec l'Empereur, qui n'a pas voulu y accéder, parce qu'il prétend que le grand duc de Florence, venant à mourir sans enfants, il a droit de rentrer dans ce duché, en sorte que l'on dispose des Étals du grand duc de son vivant. L'Empereur fait lever des troupes, ce qui annonce une guerre en Italie.
Notre Saint-Père le pape a lâché un bref par lequel i! fulmine contre les Parlements qui ont condamné la légende sur Grégoire VIL Je ne l'ai pas vu , mais je croîs qu'on s!en rit.
11 faut remarquer que M. Le Pineau, officier de marine, qui s'est retiré à la Trappe, et dont j'ai marqué les circonstances1, n'y est resté qu'un an. On l'en a fait sortir, c'est-à-dire sa famille. Ne pouvant pas supporter la fatigue, il vit dans le monde très-reliré. Toute l'histoire est vraie, le voeu et ce qui lui est arrivé; je l'ai su depuis par le président Dupuis, son neveu.
Sur la fin de cette année, M. D***2 a repris sa femme; elle est avec lui. 11 y a trois ans qu'il l'avoit renvoyée à une terre avec sa grand'mère. Elle est fille de M, L***, conseiller de la Cour des Aides, et fille unique; elle n'a pas plus de vingt ans à présent. Elle étoit extrêmement coquette. On dit que son mari, en revenant chez lui, la trouva couchée avec M. le p C**\ averti apparem-
I Voyez plus haut, p. 27.
2. Barbier a été ici plus discret que de coutume, et il a seulement désigne par une lettre initiale les héros de cette histoire.
68 JOUHXAL DE DAUBIGtt.
meut par un valet de chambre; Loin d'avoir rien dit, il le pria à souper pour qu'on ne s'aperçût de rien.
Comme il attend de grands biens de madame L**\ sa grand'mcre, femme âgée, il n'a peut-être pas pu refuser do la faire revenir à Paris avec lui»
Janvier*
Fèic h l'hôtel de Bouillon. — Déserteurs graciés. ~— Leduc de Lorraine -
à Paris. — Hommage au Koi.
Ce qu'il y a eu de plus remarquable dans ce mois est le feu qui a été tiré sur l'eau, vis-à-vis l'hôtel Bouillon, le 24 de ce mois, et la fête que les ambassadeurs d'Espagne ont donnée dans l'hôtel de Bouillon , où la maison de Condé a tenu le premier rang , car on n'a prié . personne de la maison d'Orléans, apparemment à cause des différends qu'il y a eus entre Soi? Altesse Royale madame la duchesse d'Orléans et la cour d'Espagne, au sujet de la reine d'Espagne douairière, qui n'est point encore retournée au Luxembourg; elle est toujours dans son couvent, mais elle sort.
Madame la duchesse du Maine et mademoiselle du Maine n'y éloient point. Il y a toujours du ressentiment avec la maison de Condé sur les procès qu'ils ont eus.
Je joins ici la description1 qu'on a fait imprimer de la fête que j'ai parfaitement vue, c'est-à-dire le feu sur l'eau. J'étois placé au Louvre, sur le balcon du Roi, au-dessus du premier guichet2, vis-à-vis la décoration du feu.
On a publié ces jours-ci une ordonnance du Roi pour la grâce à tous les déserteurs avec liberté de retourner dans leur pays. Cela fait présumer la guerre pour ôter à
1. Cette description ne se trouve pas dans le mss., t. n, p. 231* Voyez le Mercure de France, janvier 1730, p. 390.
2. Aujourd'hui l'entrée de la Bibliothèque Impériale du Louvre, sur le quai.
90 JOURNAL DE BAKBIEU.
l'Allemagne les François qui s'y sont retirés. Le Roi y déclare que c'est la dernière grâce qu'il accordera.
Dimanche 29, M. le duc de Lorraine1 est arrivé à Paris, au Palais-Roy aK chez M. le duc d'Orléans, son cousin, pour porter la foi et hommage au Roi, à cause du duché de Bar, ce qu'il a fait lundi k Versailles. Il est ici sous le nom du marquis de Blamont. On dit que, pour la cérémonie, l'huissier de la chambre demande : « Le marquis de Blamontest-il là? » On répond : « Non. » — « Le duc de Lorraine y est-il? » — « Non. » — « Le duc de Bar y est-il? » — « Oui. » Il fait mine de se mettre à genoux, leRoi le relève et l'empêche, eh lui disant: « Monsieur, en voilà assez. *> Il restera apparemment quelques jours à Paris.
ïcvrler. *
Stjour du doc dé Lorraine. — Les loges do l'Opéra^ — = L'opéra à lJh6tcl do Soissuns, — Mort du cz#. — Mort du pape Benoît XtlL — Suppression du bref du pape. — Pamphlets Lrûk's. '
M. le duc de Lorraine est resté au Palais-Royal dix ou douze jours. M. le duc d'Orléans dinoit avec lui, mais il n'y soupoit pas. Le duc de Lorraine prioit qui il vouloit, et le chevalier d'Orléans ne l'a point quitté et a fait les honneurs du Palais-Royal. Il étoit toujours accompagné de quelques princes de sa maison. Il a été à Versailles à la chasse avec le Roi. 11 a été à tous les spectacles, et il prenoit goût pour ce pays-ci. 11 paroit fort vif, et il a vingt ans. Cette visite a un peu gêné M. le duc d'Orléans dans sa dévotion, surtout pour donner la liberté de ses loges qui donnent sur l'Opéra; car depuis qu'il est parti, cela est totalement fermé, et les loges sont toujours vides. Non-seulement le prince ne veut point voir TO-
3. François-Étienne II, fils de Lcopold, devenu duc de lorraine en 1729. lt épousa Marie-Thérèse, fille de l'empereur Charles Y h Far le traité de Vienne, il céda la Lorraine, eu échange de la Toscane, à Stanislas, te roi de Pologne. Cet échange s'opéra en 1737.
pOra, mais il ne veut pas que sa maison soit une occasion à ses officiers pourvoir le spectacle. M. d'Argenson, son chancelier, qui étoit souvent dans sa petite loge, sur le théâtre, est obligé d'aller aux places ordinaires.
On parle d'un grand projet pour faire une salle magnifique d'Opéra et de spectacle dans l'hôtel de Soissons ; c'est M. le prince de Carignan qui voudroit faire cette entreprise. 11 ne manque que de l'argent. M* le duc d'Orléans ne demanderait pas mieux pour travestir la salle de l'Opéra en une chapelle fondée. En tout cas, si cette conduite est belle pour là-haut, cela ne donne pas le relief d'un grand homme ici-bas.
Le czar1 est mort, la nuit du 29 au 30 janvier, de la * petite vérole, âgé de quatorze ans et trois mois. C'est sa tante qui est impératrice2.
Le pape Benoît XIII est mort à Rome, le 21 de ce mois, âgé de quatre-vingt-un ans, après avoir donné ses brefs, tant contre Tévêque d'Auxerre que contre les arrêts du Parlement qui ont défendu cette Légende nouvelle dans l'office de Grégoire VU, dont nous avons parlé dans le temps; et il est dit dans ces brefs que tous arrêts * jugements, et autres, rendus contre cette Légende^ méritent d'être jetés au feu.
- Le Parlement a ordonné par arrêt la suppression de ce bref; le pape n'a pas pu avoir la nouvelle de arrêt; mais le Parlement a eu un brevet dans le Régiment de la Calotte 9 de ce qu'il n'a ordonné que la suppression de ce bref qui, en bonne justice, méritoit d'être brûlé; tandis qu'il a condamné un écrit intitulé : Remontrances des fidèles à M. l'archevêque de Paris, sur son mandement, à être brûlé par la main du bourreau, ce qui a été exécuté. À la vérité, ces remontrances étoient
1. Pierre f[, fils du czaçewich Alexis et de la princesse Charlotte de Brùuswich Wolfenbuttel, né en 1715* Il succéda à Catherine Ire en 1727.
2. Anne Ivanowna, fille de Iwan V, née en 1 603. Elle avait épousé le duo de Courtaude* Elle mourut en 1740,
un peu vives et peu ménagées dans les termes, en parlant à un archevêque,-mais bien faites et bien soutenues dans les principes pour détruire son mandement.
Mars.
Nouvelle friponnerie a la Compagnie des Indes. — M. Le Pelletier des Forts disgracié, — M. Orry, contrôleur général* — Son origine* — Mort de mademoiselle Lecouvreur, — Détails sur sa vie. — Le comte de Saxe. — Le curé de Saint-Sulpice. — Vers de Voltaire» — M. de Noailles surintendant des finances. — Rhumes violents* — Charmante, chienne savante. — LJévéque de Soissons et V Histoire de Marie Alacoque. ■ — Du Lis et La Pélissicr. — Chansons et épigrammes. — V Historiographe de la Ca~ lolte, — Déclaration contre les jansénistes. — Opposition de Parlement. ~ M. Portail. ~ Consultation des avocats. — Àubry et l'abbé Pucellc.
Les actions de la Compagnie des Indes ont eu un échec ces jours-ci, et par une friponnerie qui a été faite. On dit qu'il y a eu pour cinq ou six millions d'actions détournées de celles qui étoient en dépôt à la Banque, entre les mains du sieur Nicolas, préposé pour cela. Ce Nicolas a été mis h la Bastille; mais on dit qu'il a tous les ordres de M. Le Pelletier des Forts, contrôleur géné- * ral, et de plus que, par prudence, à mesure, il les a déposés chez un notaire. Ainsi cela fera sa décharge; et Ton dit que ces actions ont été détournées par M, de Lamoignon de Courson, conseiller d'État, et madame la contrôleuse générale, .frère et sœur, mais toujours sous les ordres de' M. Le Pelletier des Forts. Les mesures qu'on a prises par des arrêts pour tâcher de réparer cela ont fait tomber les actions. Il est bien honteux pour la nation qu'un contrôleur général, ancien dans la finance comme celui-là, ayant près de deux cent mille livres de rente de son bien, ne puisse pas avoir de probité!
Cela s'est découvert par un homme qui âvoit déposé soixante actions, qu'il avoit données à prime, qui étoit un commerce autorisé puisqu'il y avoit un dépôt public. Il avoit pris le numéro de ses actions, il en a ensuite acheté d'autres, et il a reconnu à une ou deux actions
AVKIL 1730- 93
le même numéro d'une de celles qu'il avoit déposées* 11 a fait grand bruit. On a vu par là que Ton faisoit négocier sur la place les actions qui dévoient être au dépôt.
Enfin, le 19 de ce mois, M. Lë Pelletier des Forts a été remercié par le Roi. Il n'a qu'un fils unique avec tout ce bien-là; mais voilà une vilaine fin. On avoit affiché à sa porte un placard comme un écriteau : Maison à brulei\ maître à rouer, femme à pendre^ et commis à pilorier. Et tout le monde fa su.
Notre contrôleur général nouveau est M. Orry de Vîgnory1, maître des requêtes, qui a été intendant à Soissons, à Perpignan, et venoit d'être nommé pour Lille. 11 est garçon, âgé de quarante-deux à trois ans; c'est le fils d'un homme qui a été en Espagne, pour y établir des maltôtes, quand Philippe V y a été établi, et qui pensa même y être pendu pour ses bonnes actions. Comme dans ce pays-ci les changements d'état sont prômpts, mon père, plaidant un jour pour M. Orry, père, avoit dans son sac un acte passé par M. Orry, bourgeois de Paris, c'est-à-dire n'ayant aucune qualité à mettre; çt un autre acte passé par M. Orry, chevalier, seigneur de Vignory, conseiller du Roi en tous ses conseils, et président à mortier au Parlement de Metz. Ce président avoit épousé, en secondes noces, la fille d'un avocat, laquelle vit encore, ayant peut-être quarantecinq ans, ç'a été une très-belle femme, et maîtresse, diton, de M. Chauvelin, garde-des-sceaux. Cette femme est fort intrigante et a infiniment d'esprit. On dit aussi que M. Orry est ami du cardinal de Fleury, et cela ne peut guère être autrement pour avoir attrapé cette place. On dit qu'il est un peu philosophe, qu'il a beaucoup d'esprit, et qu'il est honnête homme; mais gare le mauvais air!
Le contrôleur général est sûrement petit-fils du sieur
i. Philibert Orry de Vignory, contrôleur général, du 20 mars 1730 au 5 décembre 1745,
JOURNAL DE BAïlBlfiR
Orry^ marchand mercier, à Paris, place Maubert, qui logeoit dans sa maison dont M. Orry a moitié, et mademoiselle Orry, sa cousine germaine, femme de M. Tartarin l'aîné, avocat* a l'autre moitié.
Nous avons perdu, le 23 de ce mois, la première actrice de la Comédie-Françoise, mademoiselle Lecouvreur1, elle est morte d'une dyssenterie et d'une convulsion qui lui a pris, et cela en deux jours, à l'âge environ de trente-cinq ans. Elle n'étoit pas jolie, mais elle avoit beaucoup d'esprit, savoit et parloit de tout. C'étoit originairement une petite couson que quelqu'un emmena dans la province. Elle joignit des troupes de campagne, et elle eut beaucoup de talent pour représenter. À Paris, un nommé Prungent, intendant de madame la duchesse de Brunswick, a été son amant, et a beaucoup mangé avec elle de l'argent de la princesse.
Elle a eu plusieurs personnes sur son compte, entre autres, le comte de Saxe, fils naturel du roi.de Pologne, à qui elle avoit rendu de grands services et d'argent et de 1 conseil dans les affaires qu'il a eues contre le roi de Pologne, son père, au sujet de la Courlande2, en sorte qu'il l'estimoit infiniment, et, quoi qu'il ait à présent la petite Carton8, chanteuse de l'Opéra, qui est plus jeune et plus jolie, il voyoit toujours la Lecouvreur , et il étoit à sa mort. Sa mort est arrivée dans des circonstances assez particulières. 11 y a trois ou quatre mois qu'on a conté une Iris-
i. Àdrienne Lecouvreur, née à Fîmes en Champagne, en 1690. Elle fut, dit-on, la première tragédienne de son temps. Les poètes la chantèrent; Voltaire, qui fût, dit-on, plus que son ami, lui a adressé quelques beaux vers. Elle débuta en 1707 à la Comédie française par le rôle de Monime, après avoir joué quelque temps en province. Elle fut, assure-t-on, empoisonnée par une grande dame jalouse de Pamour dé Maurice de Saxe pour elle. Sur le refus du clergé de lui donner la sépulture ecclésiastique, son cadavre fut enlevé dans un fiacre et enterré de nuit par des portefaix sous une borne, dans la rue de Bourgogne. (Voyez Lemontey, t. n, p. loi.)
'2, Elle mit en gage ses diamants et sa vaisselle, et le força d'accepter quarante mille livres.