ARRÊTÉ DU PARLEMENT DU 27 MAI
« La Cour, en continuant ses fonctions ordinaires, « donnera en toutes occasions des marques du même zèle a qu'elle a toujours eu pour le service du Roi et du pu- « blic, pour le maintien des droits sacrés de la couor ronne, pour prévenir et réprimer toutes les entreprises « capables d'exciter et d'entretenir le trouble dans FÉ- « glise et dans l'État, et pour remplir toutes -les obligaa lions* qui lui -sont imposées par les ordonnances du « seigneur Roi^et par celies des Rois ses prédécesseurs.
a Et le mandement de M /l'archevêque a été dénoncé « à M. le procureur général pour en interjeter appel
« comme d'abus. » - *~ - *
- On n'a point mis dans l'imprimé (qu'on, n'a eu que dans le mois de juin) cette queue de l'arrêté qui a été le plus fort.
On dit que le procureur général a répondu que cela demandent quelques réflexions; on a remis l'assemblée et Tappel à demain mercredi.
: Mercredi 28, le Parlement s'est assemblé à huit heures du matin. Le Palais étoit rempli de monde; cela dever noit un coup de parti, et on attendoit un grand événement de la résolution où Ton çroyoit le Parlement de tenir bon sur toutes ces assemblées. Le premier président et le procureur général recevoient toutes les nuits des paquets de la Cour et des instructions pour contenir et ramener le Parlement ; le procureur général avoit sans doute des défenses d'interjeter cet appel d'abus. Le Roi l'auroit bien évoqué comme les autres, mais ç'auroit toujours été un arrêt qui auroit été dans le public. Enfin, dans l'assemblée d'aujourd'hui , le procureur ge- néral a dit que cette attaire étoit sérieuse, qu'il lui falloit du temps pour détailler les abus qui pouvoient être dans ce mandement, 11 a demandé quinze jours , et on a remis l'assemblée pour cet appel au vendredi, 13 juin, lendemain de la grande Fête-Dieu, et le Parlement a délibéré* en même temps de continuer leurs fonctions; en sorte qu'on a répondu des requêtes à la' Grand- Chambre et signé des arrêts de défenses. On avertira ]es avocats, et demain- il y aura audience, 4 . Quand on a su le résultat de cette assemblée, tout le monde étoit consterné et indigné contre le Parlement, surtout ceux du parti janséniste. Le procureur général, que l'on doit regarder comme le plus fin et le plus politique de ce pays-ci, et le premier président, ont joué leur compagnie; et la Grand'Chambre, qui étoit bien ébranlée; a entraîné le reste.
* Sur- le refus du procureur général, le Parlement pouyoit commettre le dernier des conseillers pour interjeter
appel comme d'abus. Depuis le temps qu'ils s'entreiien- .nent de ce mandement, ils aurdient rédigé en une heure de temps l'appel comme d'abus. A la vérité, ç auroit été * compromettre ce dernier conseiller qui auroit pu être exilé de cette affaire-là. Du moins, pour ne pas donner dans piège du procureur général, ils doivent délibérer de ne point continuer de fonctions jusqu'à l'appel ; il ne s'agissoit que de trois ou quatre jours de perdus, attendu la vacancè des fêtes de la Pentecôte, Il est toujours vrai de dire qu'il étoit inutile au Parlement de faire tant de bruit, d'avoir désobéi à plusieurs ordres du Roi, de traiter ceci comme une affaire majeure et décisive, pour ensuite faire u rie pareille cacade. On dit qu'il y a un accommodement secret et qu'on leur a promis quelque chose de la part de la Cour, qu'on vouloit seulement , qu'ils commençassent par obéir et se rendre à leur devoir, comme dans la dernière affaire avec les avocats, toujours dans le principe de ne pas compromettre l'autorité du Roi ; mais on verra que ce ne sont que des amusettes, parce que l'Église suivra son projet, et ce qui arrivera de ceci , c'est qu'enfin la cour de Rome aura trouvé le secret d'abattre le Parlement de Paris, qui a .toujours été son ennemi.
Jeudi 29 , les audiences ont été ouvertes , et l'on a plaidé. MM. les gens du Roi sont partis de Paris pour Compiègne, pour demander au Roi un jour pour entendre les députés du Parlement, pour demander à Sa Majesté le retour de MM. l'abbé Pucelle et Titon exilés. Ils ont rencontré à Senlis le cardinal Fleury, qui revenoit, parce que le Roi revient à Versailles, le vendredi 30, .pour toucher les malades et y passer les fêtes, de la Pentecôte jusqu'à mardi, qu'il retourne à Compiègne. H leur a dit que leur voyage seroit inutile, qu'ils ne parleroiënt .point au Roi, qu'ils n'avoient qu'à venir à Versailles, le samedi 31. Voilà bien des voyages pour très-peu de chose et pour faire de .mauvaise besogne. .
Voici encore une petite chanson, sous le nom de l'archevêque de Paris, sur le même air de Ma rnie} 0 gué :
Plutôt que mon mandement
Devienne inutile, Supprimez le Parlement !
S'écrie Vintimille, Des curés, des magistrats Et des mutins d'avocats,
Meublez la Bastille !
0 gué !
Meublez la Bastille!
Samedi 30, MM. les gens du Roi ont été à Versailles, Le chancelier étoit revenu exprès de Compiègne pour recevoir cette visite et leur apprendre les intentions du Roi; il les a très-mal reçus et leur a dit que le Roi étoit surpris de leur démarche dans le temps qu'ils étoient en contravention formelle aux ordres que Sa Majesté leur avoit donnés verbalement, que ces ordres étoient encore plus forts que tout ce qui pouvoit venir de sa part par lettres de cachet ou autrement. Le procureur général a paru ou fait semblant de paroître surpris de ce reproche; mais le chancelier leur a bien dit que cette contravention aux ordres du Roi étoit d'avoir délibéré, le 27, sur le mandement de l'archevêque et de l'avoir dénoncé pour en interjeter appel comme d'abus ; tandis que le Roi avoit expressément défendu au Parlement de connoître de celte matière; et que ce n' étoit pas là le moment ni le moyen d'obtenir une grâce. M, le procureur général dit au chancelier qu'il étoit fâcheux pour lui d'avoir une réponse aussi dure à rendre^au -Parlement.-M. le chancelier lui répondit qu'il n'avqit-qu'à lui rendre telle qu elle étoit de la part duRoi, que c'étoit au Parlement à s'observer v que le Roi sauroit bien lui faire exécuter ses ordres, s'il osoit encore s'imaginer que le Roi ne fût. pas son -maître. - - —* — . - —
Ensuite, lesvgens du Roi ont été rendre leur visite au cardinal, chez lequel ils ont diné, où il n'a plus été question de mauvais propos; d'ailleurs, le ministre a besoin du parquet dû Parlement, et il enest même assez sûr comme du procureur général. À l'égard des avocats généraux, il n'y a que M. Gilbert qui pourroit être peutêtre rétif; les deux autres sont le fils du procureur général, et M. Chauvelin, neveu du garde des sceaux.
Mais , de cette façon , Ton voit que le Parlement ne doit pas compter sitôt sur le retour de leurs exilés. En cela, il est de pire condition que les avocats; car, du moins, quand ils sont rentrés, ils avoient des paroles pour un accommodement et le retour des exilés, paroles que Ton leur a tenues, au lieu que les exilés du Parlement, loin d'être près d'cvbtenir leur liberté, sont resserrés depuis peu, M. Titon, qui est dans le château de Ham et qui avoit le château pour prison , recevoit des visites et même nombre de paquets de lettres qui n'étoient point signées. Il s'est avisé de vouloir prêcher le jansénisme et les miracles de M. Paris à ceux qui le venoient voir. Le lieutenant de Roi a été obligé d'en informer la Cour , qui a donné des ordres pour le mettre dans une chambre, sans liberté de voir qui que ce soit et de ne recevoir de lettres que de madame Titon , que le lieutenant de Roi ouvre* Ceci a rejailli aussi sur M, l'abbé Pucelle , qui , dans son abbaye , n'a plus de commerce avec ses moines , qui est toujours accompa gné du brigadier des gardes dû Roi, qui ouvre les lettres et voit les réponses, et d'un garde du corps pour soulager l'officier dans cette garde , et sa famille "n'a pas eu la liberté de l'aller voir.
Il faut aussi convenir qu'il y a eu un peu de folie dans le procédé de M. Titon; non-seulement il se fait resserrer, mais il met sa compagnie dans l'embarras et dans de nouvelles difficultés pour obtenir la liberté des prisonniers.
Le lendemain de la Trinité , le Parlement doit s'assemblër pour apprendre la réponse faite aux gens du Roi qui sont les messagers du Parlement. Celle affaire n'est pas finie. Le Parlement verra bien qu'il n'est plus question de compter sur l'appel comme d'abus, et Ton ne sait comment ils prendront ceci; et si cela ne les animera pas davantage.
Le valet do chambre de l'archevêque de Paris. — Le curé de Sainte-Marine et • J'officiai. — - La flotte du roi d'Espagne à Alicante. — Mémoire sur Iq Parlement. — Assemblée, — Les gens du Roi renvoyés à Compiègnc. — Affiche. — Nouvelle assemblée. — Le procureur général demande encoro du temps. — Le président Ogicr. — Appel comme d'abus voté. — M. Gilbert. — Le diner du parquet. — Les conseillers au pain et au vin. — Arrêt qui défend de mettre le mandement à exécution sans entendre les {jens du Roi. — Arrêt imprimé» — Exil des magistrats : le président Ogiei'j aux îles de Sainte-Marguerite; M. Robert, a Bclïo-Islc • M. de Vrcvin, à Poitiers; M. do La Fautricre^ à Salins. — Les députés du Parlement à Compicgno mal reçus du Roi. — Arrêt du Conseil. — Les conseillers dounent leur démission^ à l'exception de lu Grand'Chambrc. — Les avo? cals cessent de plaider. — Maladie de M. de Vrcvin. — La.Grand'Chambre à Compiègnc. — La Craie. — Druils. — Ëpiçrammcs.
Il est arrivé en attendant, un petit incident en faveur des jansénistes. Le valet de chambre, chirurgien de M, l'archevêque de Paris, a été très-malade et a eu besoin, mardi 3 de juin dernier, (été de la Pentecôte, de recevoir ses sacrements, L'archevêché et toutes les cours qui y conduisent sont de la paroisse de Sainte-Marine1, dont le curé est un appelant et du nombre des vingt-deux curés ,qui n'ont pas publie le mandement, M. Rigolet, officiai et chanoine de l'Église de Paris, le soir, a fait fermer les portes et a été prendre le viatique dans l'église de Saint- •Jean-le-Rond 2, qui est la paroisse du chapitre, et Ta porte
lt Cette église» située dans le eu! de sac Sainte-Marine, dans la Cité, et qui n'existe plus aujourd'hui, était la paroisse la plus petite de Paris, elle corn* prenait révêché et dix ou douze maisons. C'était dans cette église que l'on mariait avecun anneau de paille, tous ceux que l'on condamnait à s'époiiser.
2« C'était Tune des petites paroisses du.Clottre-Notre-Dame , aujourd'hui
' JUIN If 32. " 2r87"
nn malade. Le euro de Sainte-Marine a eu avis.de cette entreprise sur ses droits \ aussitôt grande conférence avec ses confrères. Il y à eu consultation d'avocats, où Ton a conclu qiie le curé de Sainte-Marine n*a que la voie de faire assigner M. l'official àu Châtelet de Paris, en complainte, pour être maintenu et gardé dans ses droits et ses fonctions, dans l'étendue dé sa curêi II est certain que la plainte est juste. On dit en môme temps que les autres curés interviendront, et qu'à cette occâsion ils récuseront M. l'official pour juge dans l'affaire du mandement; en sorte que cela fait un petit incident qui ne sert encore qu'à brouiller les cartes.
Pendant qu'ici, en France j on ne s'entretient que de Constitution , dë mandëment et de prêtrailles , la Cour d'Espagne a en tête quelque chose de plus sérieux. Depuis un an, on équipe une flotte, la plus formidable qu'on ait vue depuis longtemps; elle est à présent en état, et le rendez- vous général est à Alicante1. Elle est composée de plus de quatre cents bâtiments. Elle porte deux mille quatre cents hommes d'infanterie et quatre mille chevaux, et une quantité surprenante de munitions de guerre et de vivres. C'est une dépense et une entreprise considérables. Depuis un an que cela se prépare, il y a eu un secret si parfait dans le ministère d'Espagne, qu'elle est prête à partir, et que personne ne sait encore sa destination. On ne parle que de cette flotte dans les Gazettes^ mais pas une de son objet. On dit même que les commandants ont ordre de n'ouvrirleurs lettres contenant leur marche que quand ils seront à une certaine hauteur. Malheur au pays sur qui pareille tempête tombera! *
démolie; elle était contiguë an portail de la Cathédrale, Il y avait deu^prêtrescurés institués par le chapitre, pour avoir la charge des âmes des familles des chanoines et de leurs serviteurs. Ils étaient soumis à diverses obligations, entre autres , à ne sonner matines qu'après qu'elles auraient été dites en la grande église. ' "
I. Cette flotte servit à une expédition contre Oran. Voyez p. 319.
Le public étoit d'autant plus inquiet de l'assemble*? du lendemain de la Trinité,' que le bruit s'étoit répandu que, quelques jours avant, M. lepremier président avoit reçu un gros paquet de la Cour, avec un ordre particulier de n'ouvrir ce paquet que dans l'assemblée du lundi. Cette nouvelle se débitoit par les personnes du premier rang, mais personne ne savoit ce que contenoit ce paquet.'Sont-ce des lettres de cachet? un édit de suppression de plusieurs charges du Parlement? Cela occupoit le génie nouvelliste , mais cela intriguoit sérieusement le parti janséniste, qui, à mon sens, fit une imprudence. Le 8, jour deja Trinité, on a envoyé à la porte de tous les présidents et conseillers au Parlement un mémoire anonyme imprimé dans le même caractère que la Gazette ecclésiastique, contenant quatre pages, qui rappelle tout ce qui s'est passé, la manière dont le Parlement a été traité, qu'il est étonnant que le corps le plus respectable de l'Europe n'ait pas eu jusqu'ici le crédit de pouvoir parler à son Roi. Ce mémoire n'a point été répandu dans le public et est très-rare. C'est donc un mémoire invitatoire pour soutenir la cause publique. Pourquoi ai-je dit que c'est une démarche imprudente? C'est que le Parlement défend lui-même tous les libelles imprimés sans permission, qu'un tel écrit, répandu dans le Parlement, ne peut être regardé, quelque sage qu'il soit, que comme séditieux, tendant à révolte et comme cabale du parti janséniste. Or, comme le Parlement ne doit point paroître ici entrer dans aucun intérêt de parti pour ce qui regarde les disputes de religion , mais être animé seulement pour la conservation des droits du Roi et de l'État, un pareil écrit, qui est à la connoissance de tout le monde, doit rendre le Parlement plus modéré et plus circonspect.
Lundi 9, le Parlement s'est assemblé à huit heures du matin, MM. les gens du Roi ont rendu compte de la réception que leur avoit faite M, le chancelier à Ver-
sailles, le dernier mai. On a délibéré, et il a été arrêté que MM. les gens di\Roi retourneroient encore à Compiègne pour insister à demander le retour des deux conseillers arrêtés : M. l'abbé PucelleelM.TiLon. Du reste, le public a été fort attrapé , car il n'a point été question de ce gros paquet que le premier président devoit présenter. On s'est retiré chacun dans ses chambres, et il y a eu les audiences à l'ordinaire, en attendant rassemblée de vendredi , lendemain de la grande Fête- Dieu, par rapport à l'appel comme d'abus du mandement * On dit qu'on avoit affiché à plusieurs portes du Palais celte inscription :
« Palais à vendre. Les fondements et les dedans en « sont bons ; il n'y a que le Portail qui n'en vaut rien, « et le Parquet est pourri. »
Il y a toujours des gens hardis; mais ces allusions et ces brocards sont tristes pour le premier président Portail,
Mardi 10, MM. les gens du Roi sont partis à midi pour Compiègne. On croit qu'on les y amusera pour faire manquer l'assemblée de vendredi.
Cela n'est pas arrivé ainsi , car les gens du Roi ont été de retour à Paris, le mercredi 11, à onze heures du soir. Leur diligence n'est pas étonnante ; ils vont à trois relais de six chevaux. Ils n'ont pas été mieux reçus que les autres fois ; la réponse qu'ils ont eue a été que le Roi n'avoit pas autre chose à leur dire que ce qu'il leur avoit déjà dit; cela s'entend que, quand le Parlement seroit sage, on verrait ce que l'on feroit pour les exilés.
Arendredi 13, lendemain de la grande Fêle-Dieu, après les audiences, on a fait avertir à dix heures toutes les chambres de se rendre à la Grand'Chambre; ils étoient en tout au nombre de cent quarante; il y en avoit par conséquent beaucoup qui n'étoient pas venus, au Palais par timidité et par politique, On a envoyé chercher les gens du Roi.
Ils ont réiïcUï compte de leur voyage à Compiègne et dè leur réception; oh a demandé à M, le procureur gériéfâl l'appel comme d'abus du mandement qui avoit Télé remis à cte jour-ci. M. le procureur général s'est encore excusé sur cê't appel comme d'abiïs, en disant que, dans les circonstances présentes ët après tout ce qui s'étoit passé, cela demandoit bien des considéralions, et il a demandé encore quinzaine. Les gens du Roi se s'ont retirés, il y a eu là-dessus grande délibération et fort Vive. Lé président Ogier, des requêtes dû Palais, fils du receveur général des finances et receveur général du clergé, homme infiniment riche, jeûné homme dè vingt-six à vingt-sept ans, qui à beaucoup d'esprit, a parlé èri Irès-forîs termes 'et avec connois* sancede la matière, pour soutenir Tappel comme d'abus. Plusieurs autres ont parlé sur le même ton; enfin il y a eu plus de quatre-vingts voix contré cinquante pour faire interjeter l'appel comme d'abus avant que le Parlement se séparât.
On a envoyé chercher lés gens du Roi; le premier président les a instruits de l'intentionde la Cour, qui vouloit qu'ils interjetassent appel comme d'abus sur-lechamp. M. Gilbert, premier avocat général, portant la parole, a dit que si c'éloit l'intention de la Cour, il falloit du moins qu'ils se retirassent dans leur parquet pour sé concilier là-dessus. On leur a donné une demiheure; ils se sont retirés, et il étoit alors midi et deiïri. Le premier président et les gens du Roi d'intelligence ne cherchoient qu'à gagner assez de temps pour faire séparer le Parlement. Le premier président a même remontré qu'il étoit tard, qu'il étoit au Palais depuis cinq heures, et qu'on pouvoit remettre l'assemblée au lendemain , le tout pour avoir le temps d'envoyer à Compiègne. Mais le Parlement n'a pas donné dedans. On est resté en place, et on .a fait venir de la buvette du pain et du vin pour ceux qui en a voient besoin.
. Pour MM. les gens du Roi, qui avoient sûrement des défenses d'interjeter l'appel comme d'abus, ils sont restés une heure et demie dans leur parquet; et, au lieu de délibérer, on dit qu'ils se sont fait apporter de quoi dîner. Si le fait est vrai , il est un peu cavalier pour le Parlement, qui attendoit sans rien dire et en se regardant. Lasse d'attendre, on a envoyé chercher MM. du parquet. M. Gilbert a dit que ce n'étoit point l'usage de rester ainsi assemblés pour attendre un appel comme d'abus; qu'ils n'avoient point coutume de le dénoncer au Parlement en corps, mais à la Grand'Chambre seulement, qui étoit seule juge des appels comme d'abus, et il interpella même la Grand'Chambre à réclamer ce privilège. Il avoit pris ce détour adroitement pour tâcher de diviser la Grand'Chambre ; mais cela a fait un effet tout contraire. Cela a fort animé tout le Parlement; surtout les enquêtes; cela a causé un grand murmure, et ils ont tous requis l'appel comme d'abus d'un seul cri, M. Gilbert a continué, en disant qu'il n'avoit pas eu le temps d'examiner le mandement; qu'ils n'y trouvoient, quant à présent, aucun moyen d'appel, et ils ont remis le mandement sur le bureau. Cette conduite a fort déshonoré les gens du Roi dans le public. Néanmoins le Parlement a persiste dans l'appel , et, d'une commune voix, ils ont reçu le procureur général appelant, comme s'il y avoit conclu, et ont rendu un arrêt qui défend de mettre le mandement à exécution; et sur-le-champ, sans que personne soit sorti, et les portes bien fermées, ils ont fait faire, par un huissier de Grand'Chambre, la copie de l'arrêt et l'ont envoyé signifier à M* l'archevêque de Paris, attendant toujours en place le retour de l'huissier.
La grande salle du Palais étoit pleine de monde qui attendoit l'événement, aussi de grand nombre d'espions ; mais rien np transpirait. Après je retour de l'huissier, le Parlement s'est (séparé, et il étoit quatre heures un quart.
292 JOUItNAL DE IUlïBIER.
Les huissiers, qui marchoient devant, annoncèrent au pu* blic qu'il y avoit appel comme d'abus, ce qui répandit un grand bruit de joie dans toute la salle, et pour profiter de réloignement de Compiôgne, et ne pas tomber dans V inconvénient de leur arrêt du 7 septembre dernier, qu'un huissier du Conseil vint rayer, deux conseillers, commissaires députés, portèrent la minute de l'arrêt chez Simon, imprimeur du Parlement, et le firent imprimer. Le président Ogier y alla aussi, sur les sept heures du soir, avec un autre, peut-être pour relever les premiers, et ils enlevoient à mesure qu'on imprimoit, pour le rendre public.
Pour cette fois, voilà un coup de hardiesse et d'autorité de la part du Parlement et même exécuté avec hauteur. Les courriers n'ont pu partir de Paris qu'à cinq heures du soir, pour porter à Compiègne le détail de cette affaire. Quelque diligence qu'on fasse, ils ne pou voient arriver qu'à dix heures, qui est le temps du souper du Roi. 11 faut un Conseil, le retour. Ainsi il n'étoit pas possible d'arrêter la publicité de l'entreprise du Parlement. ' •
Samedi matin, 14, on a distribué chez Simon ce qu'on avoit imprimé la nuit et ce qu'on continuoit d'imprimer. Il n'y avoit que les gens en robe qui y entroient ; on n'en avoit pas distribué aux colporteurs, d'autant que le Parlement n'avoit pas voulu qu'on le criât; mais un colporteur prioit un homme d'en prendre une douzaine pour lui; ce petit plaisir ne se refusoit pas, en sorte qu'à midi tout Paris en étoit farci. Ils ont fait imprimer en même temps les lettres patentes qui ont été rapportées ici dessus; voulant faire entendre par là que le Ûoi, les renvoyant dans leurs fonctions ordinaires , c'en étoit une de prendre connoissance de cette affaire. Le samedi, le Parlement a tenu à l'ordinaire*
Dimanche 15, M. de Maurepas, secrétaire d'État, est arrivé â neuf heures à Paris, porteur de lettres de cachet;
et la nuit du dimanche , il y a eu quatre magistrats enlevés par ordre du Roi et conduits par un officier et des mousquetaires, savoir: le président Ogier, que l'on à d'abord mené à Vincennes , pour le conduire ensuite aux îles de Sainte-Marguerite, à deux cents lieues d'ici.
M. Robert, conseiller de Grand'Chambre , qui est conduit à Bclle-Isle , âgé de soixante-quinze ans.
M. de Vrevin, conseiller de Grand'Chambre, qui est conduit à Poitiers» Il a une rétention d'urine qui l'empêche d'aller en carrosse.
Et M* Davy de La Fautrière, conseiller de la troisième des enquêtes, qui est conduit à Salins, en Franche- Comté.
Ces quatre magistrats sont de ceux qui ont parlé le plus vivement dans rassemblée de vendredi. Il est pourtant bien triste que, dans une compagnie comme cellelà, il n'y ait point de secret, et qu'il n'y ait au contraire que des traîtres qui décèlent ceux qui soutiennent avec vivacité les droits du Parlement, pour faire leur cour. Au surplus, cela n'est pas possible autrement dans une compagnie aussi nombreuse et aussi mêlée; et il arrive pourtant que ceux qui s'instruisent d'un droit public, qui ont de l'esprit, qui déposent dans le sein de leurs confrères leur science et leurs sentiments , sont la victime de leur zèle.
Lundi 6, le Parlement s'est assemblé après les audiences ; c'est là qu'ils ont su l'enlèvement de quatre de messieurs du Parlement. On leur a présenté une lettre de cachet par laquelle le Roi mande son Parlement à Compiègne par députation, savoir : M. le premier président et tous les présidents à mortier : cela fait huit personnes, parce qu'il y a M. de Novion qui n'est pas encore reçu, et M, le garde des sceaux, qui a toujours sa charge; quatre conseillers de Grand'Chambre , un président et deux conseillers de chaque chambre des enquêtes, un président et deux conseillers des deux
chambres des requêtes ? et les gens du Roi: cela fait trente-six personnes, ils sont partjs aujourd'hui h six heures.
Mardi 17, les députés ont eu au Compiègne. Le Roi leur a dit : « Je vous ai fait venir et pour vous faire entendre ma volonté. »
M, lé comte de Maurepas, secrétaire d'État, a tiré de sa poche un arrêt du Conseil \ qu'il a lu tout haut. Le Roi à dit après la lecture : « Je vous avois déjà assez fait « connoîtré mon mécontentement an sujet de la conduite « que vous avez tenue* Soyez plus circonspects, et retource nez aux fonctions ordinaires de vos charges. Je veux « bien encore suspendre les effets de ma colère. »
M. le premier président ayant voulu dire quelque chose, le Roi lui dit : « Retirez-vous ! »
L'arrêt du Conseil en question a été vendu à Paris, le mercredi lf;, et il a été facile cle le critiquer. On ne peut rien de plus déraisonnable que ce préambule. Comment peut-on, dans un ouvrage de cette nature, reprocher au Parlement de n'avoir pas voulu rendre compte au Roi de ce qui regarde les affaires présentes de l'Église, avant que d'y prendre aucune résolution ? Tandis qu'il est de notoriété que le Roi n'a voulu recevoir ni remontrances par éprit, ni entendre le Parlement, et que toutes les démarches du Parlement n'ont eu d'autre objet que de parler et instruire le Roi des affaires présentes de l'Église ! J'aimerois beaucoup mieux ne rien dire et faire parler le Roi en maître que de donner une fausse excuse à ce qu'il fait, à moins qu'il n'y ait une malheureuse politique de la part du chancelier qui a dressé cpt arrêt pour donner lieu au Parlement de parlçr de nouveau. On blâme aussi mal à propos de ce que l'arrêt du Parlement a été rendu sans conclusions des gens' du Roi. 11 est d'usage que le Parlement supplée les conclusions des gens du Roi, même dans les