Irlandais
on donna acte au sieur de Romigny de sa déclaration, et on lui enjoignit d'être plus circonspect. Cette conduite s'est menée de concert entre le ministre, la Crand'Chambre, les gens du Roi, pour éviter la discussion des propositions de cette thèse, dans une assemblée générale du Parlement, où il y a toujours des gens qui épiloguent ; quoique les vifs du parti , et qui avoient le mieux parlé dans les assemblées précédentes* soient absents, comme MM. Thomé, Dupré et Parent, qui sont en campagne, et que Ton dit dans Paris avoir été gagnés.
Quand les assemblées des enquêtes ont su cet arrêt de la Grand'Chambre, cela les a un peu révoltées.
Mardi 12, les chambres se sont assemblées; MM. les gens du Roi ont dit qu'ils avoient été à Versailles, où ils avoient appris que le Roi feroit incessamment la réponse aux remontrances. M. de Montgeron1, conseiller, homme qui s'est mis depuis un an dans la grande dévotion, s'est levé et a entamé l'histoire de la thèse, disant qu'elle avoit été dénoncée par un conseiller des enquêtes, dans une assemblée générale, et qu'on ne devoit rien statuer qu'avec toute la compagnie. M, le premier président a levé le siège sans vouloir écouler parler de cette affaire. Les présidents à mortier l'ont suivi, et l'assemblée a été ainsi rompue. Les conseillers des enquêtes sont sortis fort en colère, se sont retirés dans leurs chambres à délibérer jusqu'à près d'une heure, en envoyant des députés de chambre en chambre pour savoir les avis, et ils ont délibéré de faire, le lendemain, une assemblée dans la Grand'Chambre, malgré le premier président.
Mercredi 13, le premier président , sachant que messieurs vouloient une assemblée, a été le premier à en-
3. Louis-Basile Carré de Montgeron, conseiller au Parlement, né à Paris en 1686. Apres une vie des plus scandaleuses, dit plus bas Barbier, il se jeta dans la dévotion et se fit le défenseur des miracles du diacre Paris, 11 fut enfermé à la Bastille, et alla mourir à Valence où il avait clé csilé, en 1754.
AOUT t73S. 325
voyer, le malin , dans les chambres , et à la convoquer. Là, on a agité ce qui s'étoit passé à la Grand'Chambre, on a représenté à messieurs des enquêtes qu'ils ne s'étpient point réservé la connoissance de cette affaire lors de la dénonciation de la thèse; et que, par conséquent, la Grand'Chambre n'avoit point manqué à la compagnie, quand elle avoit rendu son arrêt, étant dans l'usage de connoître seule des thèses et autres choses semblables. Les enquêtes ont été obligées de convenir de cette proposition,
f On a parlé ensuite de la réponse du Roi ; plusieurs ont été d'avis que le Parlement resteroit assemblé jusqu'à la réponse, c'est-à-dire qu'on ne feroit quoi que ce soit dans aucune chambre; mais cet avis n'a pas passé, et on a seulement arrêté que les gens du Roi relourneroient à Versailles, et que, mardi 19, le Parlement s'ass.embleroit; nonobstant cette résolution, il y a des chambres où on ne fait rien : la troisième chambre des enquêtes, par exemple, saute par-dessus deux jours d'audience, et reste fermée jusqu'à mardi-; pour le travail intérieur, qui est le rapport. On n'a travaillé véritablement qu'à la Grand'- Chambre. H y a quelque apparence que, mardi, on n'aura pas plus de réponse qu'aujourd'hui. Le Roi, jusqu'au 5 de septembre, ne fera qu'aller et venir de Ver- « sailles à Marly ; les voyages sont marqués.
Le même jour, mercredi 13, les gens du Roi ont dénoncé à la Grand'Chambre seule cet imprimé anonyme sur l'autorité du Parlement de Paris, si injurieux aux autres Parlements, intitulé Judicium Francorum, et, par arrêt, il â été condamné à être brûlé par la main du bourreau, ce qui a été exécuté à onze heures du matin dans la cour du Palais. Le Parlement a sans doute pris ce parti pour ne point aigrir les autres Parlements en laissant subsister un pareil écrit. II y a des gens qui croient que cet écrit a été fait malicieusement de la part des molinistes du parti de la cour de Rome, pour
JOURNAL DE tïAnniER.
indisposer le ministère contre le Parlement et les jansénistes, mais il est certain cependant qu'on n a eu cet imprimé que par la voie souterraine des jansénistes. Ils l'ont désavoué, parce qu'ils ont vu que le Parlement ne pouvoit pas l'adopter,- et que ce manifeste était faux et outré.-
M. le garde des sceaux Ghauvelin a eu une scène désagréable avec un conseiller d'État. Il faut savoir que M. le prince de Carignan1, très-proche parent du Roi, a ici un nombre considérable de créanciers, d'une manière même peu convenable au premier prince du sang de la maison de Savoie. Le Roi a donné des commissaires conseillers d'État et maîtres des requêtes pour régler ses dettes; M. l'abbé de Pomponne2, conseiller d'État d'Église et chancelier de Tordre du Saint-Esprit, qui a été ambassadeur à Venise, fils de M. de Pomponne, ministre d'État, est président de ce bureau. Ces affaires ne se terminent point, parce que madame la princesse de Carignan3, fille légitimée de M. le duc de Savoie et de madame de Verrue \ a beaucoup de crédit auprès de M. le cardinal de Fleury, dont elle a obtenu plusieurs surséances, ce qui fait crier et clabauder tous les jours, chez tous les juges, tous ces créanciers, qui sont des ouvriers, marchands, banquiers et gens de toute espèce. Ces jours-ci, le bureau s'étant assemblé pour travailler, ^ madame la princesse de Carignan a encore obtenu une
1. Voyez plus haut, t. i, p. 58, note 3. — Ses créanciers firent saisir Phôtel de Soissons et furent déboutés de leur poursuite. Yoy. Jowrnal de la Cour, Revue t éfrofpect., 1733, 2e série, t. vi, p. 274,
2. Henri-Charles Amauld de Pomponne, né à La Haye en 1669, entra dans les ordres et fut nommé, en 1684, abbé de Saint-Maixcnt, puis de Saint- Médard de Soissons. Il fut également conseiller d'État et ambassadeur à Venise en 1716. Il mourut en 1756. Il était le dernier des Arnauld.
3. Victoire-Marie- Anne, sœur naturelle de la duchesse de Bourgogne
4. Jeanne d'Albert de Luynes, comtesse de Verrue, née en 1670, fut longtemps la maîtresse de Victor-Amédée U, duc de Savoie. Elle mourut à Paris, en 1736, où elle vivait au milieu dos plaisirs. El'e s'était elle-même doiiné le surnom de Dame de Volupté.
nouvelle surséànçë, qu'elle a présentée au bureau. Cela a fort révolté les juges, qui ont tous dit qu'il étoit asse;t inutile de les commettre pour rendre, justice, si on les arrêtoit à chaque instant. Ils ont tous représenté à M. l'abbé de Pomponne que, puisque cela étoit ainsi, ils aimoient mieux se démettre de leurs commissions, et ils l'ont prié d'en rendre compte à M. le cardinal de Fleury. Il a été faire son compliment à M. le cardinal, en présence de M. le garde des sceaux, qui soutient fort madame la princesse de Carignan. Celui-ci a dit d'un ton haut : « Ah ! ah ! monsieur, voilà le second tome « du Parlement! » M. l'abbé de Pomponne lui a répondu : « Monsieur, il vous convient fort peu de parler de « cette manière d'un corps aussi respectable que le « Parlement! Le plus grand honneur que vous ayez est « d'en faire partie (comme président à mortier). » Cela piqua M. le garde des sceaux, qui lui dit : « Monsieur, « vous vous oubliez de me parler ainsi, » — « Non, inona sieur, répliqua M. l'abbé de Pomponne, je n'oublie « point, je sais bien que vous êtes aujourd'hui mon « supérieur par la place que Srous occupez ; mais sou- « venez-vous qu'il n'y a pas si longtemps que vous étiez « très-honoré de venir avec moi sur le devant de mon « carrosse» (lorsqu'il s'appeloit M, de Grisenoy1, et qu'il étoit conseiller au Grand Conseil), M. l'abbé de Pomponne se retourna du côté du cardinal et lui dit : « Mona seigneur, quelque chose dont vous me chargiez, je ne « veux plus avoir affaire à cet homme-là ! » Cette scène à été très-vive; ce n'est pourtant pas le jeu du garde des sceaux de se faire des ennemis de gens de celte considération, employés par Louis XIV dans des postes considérables, et qui sont d'anciens habitants de la Cour*
M. le premier président Porlail est tombé malade. Mercredi 13, il a été saigné une fois au bras et deux fois
I, Terre dans la Brie, qui appartenait à M. Chauvelin,
328 JOURNAL DE BÀttBlEïU
du pied; il a eu même un peu de transport, pendant lcqucl.il ne faisoit que parler de l'affaire du Parlement. II a eu tant de désagréments depuis quelque temps, qu'il n'est pas étonnant que cela ait attaqué insensiblement l'esprit et le corps. Il faut avouer que sa place'a été très-embarrassante et Test encore, quand il s'agit, dans une affaire de religion, d'accorder une compagnie de deux cent cinquante personnes avec la Cour» Tout autre que lui auroit été très-embarrassé. 11 est un peu mieux.
Lundi 18. — La veille de l'Assomption, grande fête de l'année» le Parlement tient sa séance au Châtelet pour les prisonniers. C'est le président à mortier; dernier reçu, qui, à dix heures et demie, se. transporte au Châtelet avec les conseillers de la Tournelîe. Quand ils arrivent, l'audience cesse ; le lieutenant civil quitte sa place, et pendant que le Parlement tient l'audience, le lieutenant civil, le lieutenant de police, le lieutenant criminel, le procureur du Roi, les avocats du Roi, le lieutenant criminel de robe courte sont dans le banc des gens du Roi, pour être en état de répondre, s'il y avoil quelque plainte contre eux. Cette situation est assez humiliante pour ces magistrats; mais il faut reconnoître la supériorité du Parlement.
Jeudi, veille de l'Assomption, M. Hérault, lieutenant de police et conseiller d'État, ne s'y trouva pas. M. Talon, président à mortier, envoya chez lui. On dit qu'il étoit chez M. Fagon, conseiller d'État au bureau du commerce. La Cour arrêta un veniat contre lui, lundi 18, à huit heures du matin, à la chambre de la Tournelîe, pour rendre compte de sa conduite. 11 n'y a pas manqué; il s'est excusé sur les différentes affaires dont il est chargé, et que la Cour devoit être pénétrée de son respect et de son attachement à ses devoirs. On a été aux opinions. Le président Talon, qui avoit présidé à la séance, lui a dit qu'il n' avoit point de devoir plus
essentiel que de remplir les fonctions de sa charge do lieutenant de police, d'autant plus que les jours de séance sont des jours marqués, et que la Cour comptoit qu'il seroit à l'avenir plus circonspect et plus attentif. Dans les opinions, il y avoit eu des voix pour prononcer par injonction, c'est-à-dire, — la Cour vous enjoint, — ce qui emporle une note.
Le Parlement, au surplus, fait fort bien de soutenir ses droits, car ce lieutenant de police, qui est à Parie un ministre de conséquence par toutes les commissions de la Cour dont il est chargé, et qui de plus est conseiller d'État, ne cherche qu'à se soustraire aux fonctions de soumission et d'infériorité.
* M. Portail le fils, qui préside à la Tournelle, quoique jeune, soutient bien sa place. Le lieutenant de police avoit introduit un abus : il faisoit arrêter un homme de Tordre du Roi ; on le mettoit en prison , et il ne faisoit signer Tordre par le secrétaire d'État que trois ou quatre jours après. M. Portail a fait venir, ces jours passés, M. le lieutenant de police à ce sujet, a fait sortir les prisonniers pour qui il n'y avoit point d'ordre du Roi transcrit sur lès registres des prisons, a défendu à M. Hérault d'en user de la sorte, et a ordonné qu'on informeroit la Cour toutes les semaines de ceux qui étoient dans les prisons par ordre du Roi. 11 est sans difficulté que la manutention de la police générale appartient au Parlement, et si cela n'étoit pas ainsi, il se commeltroit tous les jours de nouveaux abus ; l'autorité d'un lieutenant * de police, prévenu, surpris ou injuste lui-même, deviendroit une inquisition,
. Mardi 19. — Le Parlement devoit s'assembler le matin pour apprendre la réponse à leurs remontrances; mais, indépendamment de ce qu'ils avoient indiqué Tassemblée, on a averti toute la compagnie de s'assembler, de la part des gens du Roi qui avoient de nouveaux ordres du Roi à leur apprendre
33Ô JOUItNAL DE BÀUDIGR.
Étant assemblés, les gens du Roi ont dit que le Roi marïdoit sôn Parlement à Marly pour dix heures et demie du mâtin, avec les enquêtes et requêtes en tel nombre qu'ils voudroient aller. Les présidents à mortier, qui étoient avertis, avoient des carrosses à six chevaux tout prêts, M. Lé Peletier, qui présidoit par l'absence du premier président, les autres présidents de la Cour, sept ou huit conseillers de Grand'Chambre,. des présidents et conseillers des enquêtes et requêtes par députation, et les gens^ du Roi sont partis de Paris sur les huit heures, et ont été introduits à Marly sur les onze heures, avec les cérémonies ordinaires, conduits parle grand maître des cérémonies. Le Roi étoit assis et couvert; il se découvre quand le Parlement entre. Le Roi avoit à ses côtés le cardinal de Fleury, le chancelier, le garde des sceaux, les secrétaires d'État, les princes, et tout ce qui est à Marly étoit répandu dans le salon* Cela faisoit une fort belle audience. Le Roi dit à son Parlement que son chancelier lui expliqueroit ses intentions. Le chancelier prit la parole et dit1
On dit qu après cette audience, M. Le Peletier et quelques autres allèrent chez M. le cardinal, où étoit M, le garde des sceaux; que M. Le Peletier dit que dans un temps où une grande partie des esprits étoit disposée à la paix, il étoit triste qu'une pareille déclaration fût capable de rallumer le feu davantage, et que M. le garde des sceaux prit la parole : « Monsieur* il n'est pas question « d'éteindre le feu ; il s'agit de soutenir l'autorité royale, « dont nous viendrons à bout. »
Mercredi 20, le Parlement s'est assemblé, auquel les
1» le discours a été barré dans le mss., t> u, p. 687. Cependant on peut lire ce qui suit : a Que par rapport aux prisonniers, il n'avoit pas encore pris son parti, parce qu'il y avoit des faits personnels contre eux ; qu'au surplus, ils trouveroient ses intentions dans une déclaration que Maurepas leur remettroit. n Et il dit à M. Le Peletisr : a Je compte assez sur votre zèle et sur votre fidélité pour croire que vous fassiez en sorte que cette déclaration eoit enregistrée purement et simplement. » Et le Parlement se retira,
AOUT 1732, 33i
gens dû Roi ont remis la déclaration en question dont ils étoient porteurs , que Ton a même donnée à lire à M. de Vienne, conseiller de Grand'Cliambre, pour être entendue de tout le monde, La Cour resta assemblée jusqu'à midi et demi, tout le public étant dans l'attente, car on ne savoit pas communément qu'il y eût une déclaration. Et d'une commune voix, c'est-à-dire avec une grande réunion de la Grand'Chambre, même des présidents à mortier et des enquêtes et requêtes, il a été arrêté qu'on feroit d'itératives remontrances au Roi pour les prisonniers, et que le Roi seroit très-humblement supplié de retirer sa déclaration, et jusqu'à ce, que la Cour resterait assemblée ; ce qui emporte cessation de toute fonction, parce qu'elle est présumée être continuellement en assemblée générale. On a parlé bien différemment dans Paris de ce que coritenoit cette déclaration , qui n'est pas devenue publique; En voici un extrait fait dans l'assemblée même du Parlement :
article iei.
Tout ce qui sera publié, le Roi présent, sera observé du jour de la publication conformément à l'article A de l'ordonnance de 1667, litre 1er.
Dans les cas de remontrances, lorsque le Roi y aura répondu, défenses d'en faire d'itératives.
Nuls appels comme d'abus que sur le réquisitoire des avocats et procureurs généraux, ou sur la dénonciation du premier président ou autre président en sa place, et ce, à la Grand'Chambre seulement.
AftT. 4.
Défenses de délibérer sur les matières d'appel comme d'abus qu'en conséquence desdits réquisitoires; permis cependant aux membres de la Compagnie, qui auront
quelque chose à dénoncer, d'aller trouver lesdits avo- ■ catset procureurs généraux, ou premier président, pour leur remettre les ouvrages qui en seront les objets, pour être par lesdits avocats, procureurs généraux et premier président, ou autre président en sa place, faire lés réquisitions nécessaires.
am\ 5.
Défenses aux enquêtes et requêtes de délibérer sur aucune matière publique, ailleurs qu'à rassemblée des chambres, de s'assembler à ce sujet dans leurs chambres, provoquer des délibérations, envoyer des députés d'une chambre à l'autre; et ce, sous peine de désobéissance et de privation de charges.
Injonction de continuer le service, défenses de l'interrompre sous quelque prétexte que ce soit, sous les peines portées par l'article 5.
Cet ouvrage a paru vif à tout le monde; on dit qu'il sort du garde des sceaux Chauvelin. 11 change Tordre et les usages du Parlement. En même temps qu'il rogne les droits des enquêtes, il assujettit aussi la Grand'- * Chambre, puisqu'aucun conseiller ni même un président à mortier ne pourrait dénoncer quelque ouvrage contraire au droit public ; les gens du Roi qui forment le parquet deviendraient maîtres des matières d'appel comme d'abus, puisqu'il n'y aurait qu'eux en droit de requérir et de prendre des conclusions.
i Voilà une affaire qui fait grand bruit dans Paris par l'événement que Ton attend, et il n'est pas étonnant que tout Paris soit indisposé contre une pareille pièce ; ce qu'elle a opéré de mieux, du moins en apparence,
' c'est la réunion de la Grand'Chambre, même des présidents à mortier, avec les enquêtes et requêtes, je dis en
1. Les jansénistes ont fait imprimer les articles de ceUe déclaration avec des objections. (Note de JSarbier.)
apparence, parce que je crois que la fin de ceci sera de réduire le Parlement pour ce qui regarde le droit public, dans la Grand'Chambre seulement, sans qu'il soit question d'assemblée de chambres. Il n'y a voit rien d'extraordinaire à cela, dans l'origine. Quand les Rois ont accordé au Parlement de Paris le droit d'enregistrer pour donner force de lois et de faire des remontrances, ce qui a eu de la part des Rois pour objet la crainte de la surprise, le Parlement étoit plus simplifié qu'il n'est. D'ailleurs, ce ne sont point des charges particulières qu'on achète, on n'y parvient que par un temps de vingt-cinq années de service dans le Parlement, et par conséquent avec de l'expérience, de l'acquit dans les affaires et de la prudence; et trente ou quarante personnes de cette nature sont mieux en état de décider seules d'affaires graves, qu'étant accompagnées de deux cents personnes dont les trois quarts sont à peine majeures et qui n'ont pour règle de leur voix que l'ignorance, la prévention et l'entêtement. Joint à cela que chacun auroit l'espérance d'y venir à son tour; c'est ce qui me fait croire que la Grand'Chambre gagnera ici.
Au sortir de cette assemblée , on a pris parole pour travailler à de nouvelles remontrances sur le refus de l'enregistrement.
Jeudi 21, il y a eu le matin une grande cérémonie à Saint-Sulpice. M, Delci, nonce du pape, a posé, au nom du pape, la première pierre du maître-autel pour lequel on dit que le pape donne cinquante mille livres au curé de Saint-Sulpice, qui est bien capable de tirer même du pape. Toutes les avenues étoient gardées par le guet et les officiers étoient dans l'église, MM. de Maurepas et de Saint-Florentin, secrétaires d'État, y assistoient ' comme étant de la paroisse et marguilliers d'honneur. On a mis sous cette pierre des médailles d'or et d'argent1. Le soir, il y a eu une autre fête au Palais, qui est un
I, Voyez -Mercure de France, 1732, eumt, p. 1877.
Te Deum en musique dans la Sainte-Chapelle et un feu d'artifice pour convalescence de M. le premier président Portail.
Pendant ces circonstances, visite des avocats les uns chez les autres, pour savoir si Ton continueroit ses fonctions tant au dehors qu'au dedans, dans la perplexité du Parlement, On disoit même qu'un conseiller des .enquêtes, non nommé, sortant de rassemblée générale du mercredi et passant dans la grande salle, au travers d'une troupe d'avocats, avoit eu l'imprudence de dire : « Nous avons besoin de secours ! »
Mais il faut savoir dans le fait particulier que M. Duhamel, qui tient le premier rang dans la consultation des avocats, est un homme très-entêté et grand janséniste. Dès le mercredi après midi, il a fermé son cabinet et n'a point été au conseil de la maison de Bouillon. MM. Berroyer, Pothouin et Visinier, autres jansénistes, en ont fait de même sans consulter personne. Cela a déterminé les autres confrères à en faire de même, pour ne pas compromettre les premiers, et les rendre par celte distinction sujets à quelque punition, en sorte que tous les autres consultants, qui n'étoient point d'avis de quitter leurs fonctions, l'ont fait par complaisance pour ceux-ci. Tous les jeunes avocats sont de l'avis de M. Duhamel, par la raison que ces jeunes gens n'ont rien à perdre* c'est-a-dire point d'emploi, et par la vivacité de leur âge, aiment le trouble et à se distinguer. Et par les raisons ci-dessus, MM. Barbier, Chevalier, de La Vigne, Mayeux et Normant ont arrêté jeudi de ne point aller le vendredi au conseil de M. le duc d'Orléans, qui, dans Paris, est le premier conseil après celui du Roi, et qui marque; et en effet il n'y avoit pas grande raison de fermer les cabinets et de cesser dans les autres juridictions où il y a audience, comme à la Cour des Aides, aux Requêtes de l'Hôtel, aux Eaux et Forêts, au Grand Conseil et au Châtelet, puisque le Parlement est lou-
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jours en place, qu'il reste assemblé et que les conseillers vont tous les jours au Palais dans leurs chambres et à la Grand'Chambre, quoique sans donner d'audience ni travailler à quoi que ce soit. Les greffes même sont fermés. Mais ce n'est ni retraite ni interdiction- Heureux si le parti qu'ont pris les avocats rie leur attire point quelque malencontre, car enfin c'est se faire de fête mal à propos.
Vendredi 22, le Parlement s'est assemblé pour voir les remontrances dressées par M. le président Le Peletier, et à onze heures la Cour a envoyé les gens du Roi les porter à Marly. Un conseiller des enquêtes et des anciens m'a dit ce soir qu'il y avoit dedans par rapport aux prisonniers: puisque le Roi les regardoil comme criminels, qu'ils avdient le droit de juger leurs confrères, qu'il n'y avoit qu'à leur rendre, et qu'ils les jugeroient plus sûrement que d'autres. S'il y a quelque pareille proposition, il faut convenir que ce seroit un peu badiner et se moquer non-seulement du ministre, mais môme de la personne du Roi. Par rapport à la déclaration , il me dit. qn'on s'étoit servi de ces termes : Supplier Sa Majesté de faire en sorte qu'il ne restât pas dans le publie la moindre trace de cette déclaration. C'est en plus forts termes que de demander simplement qu'on la retire.
Tout cela n'avancera pas les affaires des prisonniers, ils ont l'air de passer là les vacances, le président Ogier a un bien mauvais séjour dans l'île Sainte-Marguerite; depuis qu'il y est, il n'avoit pas eu la liberté d'écrire. Le président de Salaberry, de la Chambre des Comptes, qui a épousé sa sœur, m'a dit ce soir1 qu'il en avoit reçu des nouvelles, qu'il se porte bien; les lettres viennent d'abord à Mr le comte de Maurepas, secrétaire d'État, qui les ouvre et les envoie après à la famille.
Samedi 23. — Il y a eu ce matin un grand conseil à Marly où tous les princes étoient mandés, et M. le couite
i . A POpéra. (Note de Barbier.)
de Toulouse et M. le duc du Maine. On saura apparemment ce qui y aura été décidé , quand ce ne seroit que par les effets. On parle fort d'un lit de justice pour mardi prochain, lendemain de la fête du Roi. On ne sait si ce sera à Marly ou à Paris. On parle d'une suppression d'une partie du Parlement, il n'-est pas à présumer que la Cour ait lâché cette déclaration dont elle pouvoit prévoir le refus, sans avoir pris son parti pour la suite, quoique nous ayons eu plus d'une fois lapreuve que le ministère varioit, étoit indécis, et n'opéroit qu'au jour le jour; mais ici l'autorité du Roi devient compromise de plus en plus, et on s'est mis dans la'nécessité de caver au plus fort pour la soutenir. Ce qui fait de tristes extrémités. dans un État policé comme celui-ci.
Des gens sensés pensent que cette déclaration et les suites qu'elle aura de nécessité culbuteront le garde des sceaux Chauvelin, à qui on impute tout ce qui se fait sous les ordres du cardinal Fleury. Il faut en effet que le ministère ou le Parlement soient écrasés de cette affaire-ci, puisque personne ne se met entre deux. Je sais que les chefs des maisons des Jésuites allèrent voir le garde des sceaux, il n'y a pas longtemps, par visite de bienséance, et qu'il leur dit : « Mes pères, notre foret tune est commune, vous avez bien des ennemis, j'en ce ai beaucoup aussi. Malgré cela, il faut nous soutenir « et nous tenir fermes. » Je sais aussi d'un neveu de feu madame la maréchale de Créqui1 qu'elle avoit prédit à M, le garde des sceaux, dans le temps qu'il n'étoit que conseiller au Grand Conseil, sans beaucoup de bien, qu'il porteroit sa fortune plus haut qu'un particulier pouvoit l'espérer, et qu'elle ne le verroit pas. Elle est morte peut-être un an avant son élévation. Peut-être a-t-il cru la prédiction remplie ^quand il a attrapé une charge de président à mortier? Mais que cette dame avoit
1. Catherine de Rougé, morte en 1713, ayant survécu de vingt-sii ans à 5\t i tyoux, ic maréchal François de Créqui, duc do Lcsdîgu'crcs,
dit dans le même temps à d'autres personnes que cette fortune ne durerait pas.
Cependant à raisonner sur l'état présent, il n'est quasi pas possible que le garde des sceaux tombe ni que le ministère ait du dessous dans cette affaire, tant que le
* cardinal vivra; car il est certain qu'il domine absolu-
* ment le Roi. La dépendance du Roi est aveugle, soit qu'elle procède naturellement de ce titre de précepleur, et de la prévention de jeunesse , soit qu'elle soit forcée et surnaturelle1. Je sais un trait queceux qui approchent le plus près de la Cour ignorent. Il y a encore un an, plus ou moins, qu'on parloit que M. le Duc de Bourbon rentrerait au Conseil, madame la Duchesse apparemment avoit fait en effet des menées auprès de la Reine contre le cardinal. Cela n'est pas surprenant, M. le Duc ne doit respirer que vengeance après le coup que lui a fait le cardinal de Fleury lorsqu'il le fit en même temps arrêter et exiler à Chantilly, en le dépouillant de sa place de premier ministre ; d'un autre côté, la Reine a l'obligation de son mariage à M. le Duc, et elle n'a pas lieu d'aimer
le cardinal, qui ne la laisse maîtresse de quoi que ce soit. Il faut qu'elle demande la permission de faire un souper à Trianon ou ailleurs avec ses femmes; encore lui refuse-t-on, parce que cela coûte quelque extraordinaire. On n'entend rien à ce manége-là, tandis que sans guerre et avec des revenus immenses, on mange, dit-on, actuellement l'année 1733. Le cardinal fut instruit des menées et des intrigues secrètes qui se faisoient auprès de la Reine; il en parla au Roi d'une manière apparem*
ment à le persuader. Un jour2
Or, après cela, qui sera assez hardi dans la Cour pour entamer auprès du Roi une conversation sur les affaires présentes? quoique la Cour soit remplie de gens fort mal intentionnés pour le ministre, qu'ils regardent comme
1. Yoyez Saint-Simon, Mémoires, édit. in-12, t. xxiuijp. 51-52,
2. 11 se trouve une demi-page en blanc dans le rass., t. it, p. 697.
lu 29
33S JOURNAL DE BÀtlBtER.
un bon homme el un homme -d'esprit, mais fort audessous d'un homme tel qu'il faut pour gouverner un État comme celui-ci.
La personne du Roi n'est pas connue dans le public. Les jansénistes de profession le font passer pour un jeune homme, qui ne sait ni entendre ni parler. Ils se * trompent fort. Je m'en suis informé dans le particulier par gens qui l'approchent. Le Roi est bon, a une mémoire excellente, sait parfaitement les mathématiques, en raisonne bien ; et ce n'est pas peu à un jeune homme qui est Roi de mordre à ces sortes de sciences, et il raconte mieux que personne; mais pour cela il faut qu'il soit avec son monde et en particulier. On dit que les soupers qu'il fait au bois de Boulogne avec M. le duc d'Àntin, "M. le duc de Noailles, M. le marquis de Pezô et autres, qui sont tous gens d'esprit, sont fort gais. Le Roi est 1res- timide et n'aime point a représenter. Il a une discrétion qui va jusqu'à la dissimulation, témoin ce qu'il fit à M. le Duc de Bourbon le jour qu'il le fit arrêter par M, le duc de Charost. Il parloit le matin pour Rambouillet, et il dit à M, le Duc : « Monsieur, venez « de bonne heure à Rambouillet; je vous attendrai <r pour jouer. » Dans le temps qu'il avoit signé un ordre pour le faire arrêter une heure après son départ! Cette conduite,- qui lui avoit été prescrite par le cardinal, nra pas été approuvée dans la personne d'un Roi. Mais il étoit bien jeune, et cela marque toujours celte prévention aveugle pour le cardinal; de façon qu'il est difficile de savoir s'il ne le craint pas autant qu'il l'aime. Mais aussi, si. cette timidité se débrouille une fois, on doit tout attendre des qualités du Roi.
Samedi 23, les gens du Roi ont rapporté au Parlement assemblé la réponse du Roij qui est qu'il n'a rien à dire à son Parlement, qu'auparavant il ne soit rentré dans son devoir. Sur cela, on a élé aux opinions, et, à l'exception de M. Daverdouin et de l'abbé Drouin, deux
conseillers de Grand'Chambre peu estimes, depuis les présidents à mortier jusqu'au dernier conseillei , on a été d'avis de rester les chambres assemblées sans fonctions. Il s'agit de voir qui aura le dernier.
Mardi 26, le Parlement s1 assembla ; comme il n'y avoit rien de nouveau, on arrêta que les chambres demeureroient toujours assemblées, et que les gens du Roi feroient de nouvelles instances auprès du Roi. M, le président de Maupeou avoit été d'avis d'indiquer une assemblée pour jeudi prochain, 28 ; mais cela n'a pas été suivi. M. Soulet, conseiller de Grand'Chambre, qui avoit été une fois à Versailles, avec le premier président, pour travailler à l'accommodement, a fait un fort beau discours, dans lequel il a fait entendre que, lorsque le Parlement a repris ses commissions, on avoit lieu d'attendre delà Cour toute autre chose que ce qui étoit arrivé depuis; voulant dire qu'on avoit été trompé par les promesses du ministre, et se justifiant auprès de ses confrères des paroles qu'il leur avoit portées à cet égard.
Les choses restant dans cet état d'inaction, la difficulté est pour la chambre des vacations ; le Parlement ne l'acceptera pas, n'ayant aucune satisfaction sur cette dernière déclaration. On dit dans Paris, comme chose sûre, que le cardinal de Fleury â tenté M, d'Argouges, lieutenant civil , pour lui donner la commission et à un nombre de conseillers au Châtelet, pour faire les vacations, mais qu'il a refusé. 11 a une raison particulière, qu'étant subalterne et inférieur, il essuieroit des désagréments infinis dans toutes les occasions de la part du Parlement, Car les choses changent, et ce Parlement ou se raccommodera ou reprendra son autorité. On dit qu'on a proposé la même chose au Grand Conseil. Le premier président de Verthamon l'auroit bien accepté; il n'a même rien à risquer pour sa léputâtion; mais la compagnie l'a refusé sous prétexte que ce sont des matières qui lui sont étrangères ; en sorte que le ministre
et le garde des sceaux ne laisseront pas que d'être embarrassés pour les arrangements qu'il faut prendre de nécessité par rapport au public.
On dit par brocard, dans Paris, que M. le garde des sceaux est le plus grand politique du royaume; qu'il a trouvé le secret de réunir le Parlement. En effet, la Grand'Chambre étoit divisée avant cette déclaration, et elle est jointe à présent aux enquêtes.
On fait aussi de grands éloges de M. le président Le Pclelier, jusque-là même que, pour les dernières remontrances du mercredi, 22 de ce mois, qu'il avoit dressées, on s'en est rapporté à lui, et personne du Parlement n'a voulu les lire. Cette prévention est l'effet de l'amour de la nouveauté et du changement, -qui est un foible de celle nation, car il n'a rien fait ici d'extraordinaire. On est animé contre le premier président Portail , et celui-ci a le bonheur de présider dans une circonstance où tout le Parlement pense de même. On ne se ressouvient plus que, dans des assemblées faites l'année dernière, on attaquoit de parole le président Le Pclelier comme suspect; mais l'esprit d'une compagnie nombreuse se conduit assez par le présent. Pendant cette inaction de la justice, on s'amuse à des duels dans Paris. En voilà deux depuis trois semaines.
Le premier est arrivé dans un dîner d'auberge, sur une dispute au sujet de mademoiselle Le Couvreur, comédienne, morte depuis du temps1, entre M. de Saint-Hilaire, particulier qui ne fait rien et que je connois, et M. Perrin, capitaine et homme riche. Ils allèrent après le dîner dans la rue Cassette, près du Luxembourg. Saint-Hilaire a jeté l'autre sur la place presque mort. On dit qu'il ne Test pas encore. Saint-Hilaire s'est sauvé.
Le second est entre deux mousquetaires, sur dispute, au jeu de l'hôtel de Soissons. Ils allèrent, mardi der*
J. En mars 1730, Voyez plus haut, p. 04.
nier, 26, à la dernière messe aux Petits-Pères, qui étoit le rendez-vous, et se battirent dans la rue de Notre- Dame-dc-la-Victoire. Le combat n'a pas été long; M/ de La Borde, joueur, petit-maître faisant figure, a été tué sur la place. Voilà de la besogne pour le procureur général, quand il pourra agir.
. Mardi 26, les gens du Roi sont partis pour Marly. Ils ont manqué le Roi , qui étoit parti pour la chasse , et, comme ils revient fort tard , ils revinrent à Paris.
Mercredi 27, le Parlement s'assembla pour savoir la réponse ; les gens du Roi n'eurent d'autre chose à dire, sinon qu'ils n'avoient pu joindre le Roi. La Cour leur ordonna d'y retourner, et de faire en sorte de parler à Sa Majesté. Ils retournèrent à Marly. Ce sont les courriers du Parlement, et je ne conçois pas trop sur quoi cet usage s'est établi. Les gens du Roi, qui ne sont que pour maintenir les intérêts du Roi et le droit public , ne dévoient point être intrigués dans une affaire que le Parlement a à démêler avec le Roi ; ce devroit être à des députés du Parlement à faire toutes ces démarches pour savoir les réponses de la Cour.
Jeudi 28, les gens du Roi ont été à Marly et ont parlé au Roi.
Vendredi 29 , le Parlement s'est assemblé ;* les gens du Roi ont rendu compte de la réponse du Roi, qui leur a dit : « La justice n'est point rendue à mes sujets; vos « instances sont inutiles ; ne revenez plus. » Eux retirés, le Parlement a délibéré, ensuite on a renvoyé chercher les gens du Roi et on leur a dit de retourner à . Marly, de faire de nouvelles instances au Roi dans les formes qui leur paroîtroient le plus convenables, et de supplier Sa Majesté d'avoir égard aux remontrances arrêtées le 20 de ce mois ( qui sont celles au sujet du refus de la déclaration, et qui ont été dressées par M. le président Le Peletier), Nous ne pouvons pas encore avoir ces remontrances, parce que tant que le Roi n'y fait
342 JOURNAL DE BÀftBIEa.
point de réponses, on ne les met point au greffe, et c est là où les conseillers en prennent des copies* qui se répandent ensuite dans le public.
La réponse du Roi : — « Vos instances sont inutiles ; ne « revenez plus ! » — suppose naturellement un parti pris en Cour sur le sort du Parlement, autrement il n'y auroit ni sens ni dignité dans la réponse. Car, quant à présent, c'est le~Roi qui a le dernier, puisque sa déclaration est rejetée, et sa volonté sans exécution. Eii tout cas, le parti né laisse pas que d'être très-difficile à prendre dans les conjonctures présentes, surtout s'agissant, de procurer aiix sujets la justice, qui est interrompue depuis un an et plus.
Les gens du Roi n'ont point retourné en Cour ; mais on dit qu'ils ont écrit pour satisfaire à l'arrêté du Parlement.
Septembre*
Le Parlement à Versailles. — Lit do justice, r— Les quatre sols, pour livre, arrêté du Parlement. — Le Parlement assemblé. — Les présidents et conseillers des enquêtes êt requêtes exilés, — Chambré des vacations; — Commissaires. — Prisonnier enterré. — L'abbé Pucelle, M. Titon et le président Ogier graàiés. — Les conseillers dans leurs terres. — Lettre de soumission. — La flotte d'Espagne.
Mardi, 2 de ce mois, à dix heures du malin, est arrivé au Parlement M. le marquis de Dreux * grand maître des cérémonies, porteur d'une lettre de cachet par laquelle le Roi ordonne à son Parlement de se rendre, demain, à dix heures du matin, à Versailles, où Sa Majesté tiendra son lit de justice. C'est la première fois que ies rois de France ont terni Un lit de justice autre part qu'à Paris, où le Parlement est sédentaire.
Le Parlement, assemblé, a délibéré et arrêté qu'ils se rendroient demain à la Grand'Chambre à six hèures du matin, pour de là se rendre à Versailles ; que M. le président Le Peletiér, qui présidé toujours en la place du
premier président, représentèrent au Roi l'opposition générale de toute là compagnie à l'enregistrement de la déclaration du 18 août, qui étoit contraire aux usages et aux droits de la compagnie ; et que, s'il se proposoit quelque chose de nouveau au lit de justice, il demanderoit qu'on le communiquât à là compagnie, attendu qu'elle n'est, point obligée de délibérer sur une chose dont elle n'a point connoissàrice.
Mercredi, le Parlement en robes rouges s'est rendu à Versailles à dix heures du matin ; il a été reçu par le grand maître des cérémonies et introduit dans la salle des Gardes, laquelle avoit été accommodée sur le modèle de la Grand'Chambre. Le Roi est revenu à la même heure de Marly. 11 s'est habillé, et ensuite quatre présidents à mortier et six conseillers de Grand'Chambre ont été au devant de lui» comme cela se fait au Parlement, parce que, quoique le Roi soit chez lui, il est toujours présumé se rendre dans son Parlement, Le lit de justice a commencé vers les onze heures ; le Roi étoit placé dans le coin de la salle, sur un siège élevé, avec un dais comme au Palais, et avoit à ses pieds M. le prince Charles de Lorraine, grand écuyer, qui, dans ces cérémonies,, a un grand baudrier avec une grande épée, et M. le duc de Bouillon, grand chambellan. Il y avoit en princes du sang : M. le duc d'OHéans, M. le Duc, M. le comte de Charolois, M. le comte de Clermont et le jeune, prince dé Conti; douze ducs et pairs; et en pairs ecclésiastiques, M. l'évêque deReauvais seulement; M. le chancelier étoit accompagné de conseillers d'État et de six maîtres des requêtes ên habit de satin, et il y àvoit avec le Parlement quatre maîtres dés requêtes en robes rouges, 11 n'y a que ce nombre qui soit en droit de faire corps avec le Parlement, ainsi qu'aux audiences de la Grand'Chambre. Il y avoit aussi des gouverneurs de provinces et autres qui ont droit d'y assister. Cela formoit une assemblée magnifique par la qualité des
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personnes et la diversité des habillements. M. le garde des sceaux n'y ctoit pas, et dans un coin fait en espèce de lanterne, on voyoit le cardinal de Fleury, qui regardoit ce spectacle,
. Le Roi dit : « Je vous ai fait venir ici pour vous ap- « prendre mes intentions que mon chancelier va vous a expliquer. »
M. le chancelier a fait un discours dans lequel, après avoir parle de la désobéissance du Parlement aux ordres du Roi, de la clémence de Sa Majesté, il leur a dit que le Roi entendoit faire enregistrer sa déclaration du 18 août et un édit portant continuation de la levée des quatre sols pour livre sur les denrées, avec quelque diminution par rapport aux droits des frais de justice. Le greffier en chef ou un secrétaire de la Cour a lu ces deux déclarations et édit; ensuite M. le président Le Peletier a parlé, conformément à l'arrêté de la Cour, pour montrer les raisons qui avoient déterminé la compagnie à * refuser l'enregistrement de la déclaration. Son discours a été fort approuvé. Ensuite M. Gilbert de Voisins, premier avocat général, a requis l'enregistrement pour satisfaire aux ordres du Roi, mais en faisant sentir la douleur qu'il avoit de remplir son ministère dans une pareille occasion. On dit que son discours étoit pathétique et très-éloquent ; il lui a fait infiniment d'honneur même parmi les jansénistes.
Nonobstant toutes ces belles harangues, le chancelier a fait inscrire l'enregistrement sur le repli; après quoi le Roi, qui n'avoit parlé que par la bouche de son chancelier, a dit à son Parlement : « Je vous ordonne de ma oc propre boucTic d'exécuter tout ce que vous avez « entendu, et particulièrement de faire vos fonctions « sans les discontinuer1, »
1. Voyez Mercure de France^ 1732, septembre, p. 2080. Le procès* verbal du lit de justice a été imprimé à part, iu-4. Voyez aussi Nouvelles ccclèsiatliqiieS) 1732, 24 octobre, qui accusent ce compte- rendu d'infidélité.
L'assemblée s'est séparée; aucuns du Parlement ont diné à l'auberge, d'autres sont revenus tout de suite à Paris, mais il n'y avoit point, comme on disoit, de couverts préparés pour eux chez les ministres.
Dès le mercredi au soir, il y a eu à Paris , chez M. le président Le Peletier, une assemblée de trente présidents ou conseillers, pour conférer de ce qui s'étoit passé dans le jour. On a fort insisté sur une nullité de ce lit de justice, qui est que le Parlement, étant établi sédentaire à Paris, ne pouvoit pas se tenir à Versailles, sans être transféré, quoique ce ne soit que pour un jour , et il ne peut pas être transféré que par la voie de lettres-patentes enregistrées. Or,onn'avoit envoyé qu'une simple lettre de cachet, portant ordre de se rendre à Versailles. C'est une bévue de la part de la Cour, qu'on ne doute pas que le chancelier , qui sait mieux que personne le droit pu* blic, n'ait laissé faire au garde des sceaux, par la droiture des sentiments que. ces messieurs-là ont ordinairement les uns pour les autres. M. le duc d'Orléans, Régent, avoit fait venir, à la vérité, le Parlement au Louvre, en 1718, par des lettres de cachet : cela n'étoit pas encore des plus réguliers, mais du moins c'étoit toujours dans Paris. Et Ton a un exemple que, quand Gaston duc d'Orléans, frère de Louis XIII, à qui appartenoit le Luxembourg, voulut prendre la garde noble de sa fille, qui se prend toujours à l'audience du Châtelet, devant M. le lieutenant civil; pour le dispenser d'y aller, on. envoya des lettres-patentes au Châtelet qui y furent enregistrées, portant ordre de transférer le siège au Luxembourg, où le lieutenant civil et les conseillers se rendirent pour y tenir l'audience un jour seulement.
Jeudi, 14 septembre, le Parlement s'est assemblé, à dix heures, dans la Grand'Chambre, où ils sont restés jusqu'à une heure à délibérer et à dresser l'arrêté qui suit :
« La Cour, en délibérant sur ce qui s'est passé au lit
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« dé justice, -tenu lé jour d'Hier à Versailles, a arrêté qu'il <?. sëra dressé procès-verbal de tout ce qui a été dit et fait, « au bas duquel il sera mis : qu'attendu le lieu où ledit « lit de justice a été tenu et lè défaut de communion- « tion d'aucune 'des matières qui dévoient y être trai- « tées, elle n'a pu, ni dû, ni entendu donner son avis. <x Et, en conséquence, sur la déclaration de la proroga- « lion des quatre sols pour livre et autres droits , a ar- « rêlé que le Roi sera de nouveau très-humblement « supplié de la faire remettre à la compagnie pour y déli- « bcrer en la manière accoutumée. Et, en ce qui con- « cerne la déclaration du 18 août 1732, a arrêté que la « compagnie ne cessera de représenter au Roi l'impos- « sibililé dans laquelle elle est d'exécuter ladite déclara- « tiôn, et que cependant elle continuera toujours de se « conformer aux anciens usages, maximes et discipline « qui lui sont propres et qu'elle a toujours observés de- > puis son institution, usages dont l'observation a été si « utile pour le bien public et pour la conservation des « droits du Roi dans les temps les plus difficiles.
« Et qu'au surplus , l'arrêté du 20 août 1732 sera « exécuté en ce qui concerne les itératives remontrances "« sûr le retour dé messieurs, qui sont absents; et ce- « pendant jusqu'à ce les chambres demeurant assem- « blées. »
C?estla queue de cet arrêté qui contient tout le mal et peut avoir de mauvaises suites*
Toute la compagnie a été d'une voix pour faire des protestations contre le lit de justice et pour rendre sans effet l'enregistrement de la déclaration du 18 août. Tous les gens sensés tombent d'accord que cette déclaration est extrême et renverse Tordre et la discipline du Parlement.
Mais il faut se souvenir que le Roi, la veille, avoit ordonné lui-même à son Parlement, avec le terme particulièrement de faire ses fonctions et de rendre la justice;
SEPTEMBRE t 732* 347
ce qui a voit' pour objet la chambre des vacations, surtout par rapport aux criminels dont les prisons sont pleines; car, pour le Parlement, il n'y a plus que deux jours , à l'exception néanmoins des requêtes du palais qui tiennent jusqu'au 27 octobre, et où Ton pourrait expédier bien des affaires.
M. le président de Maupeou avoit été d'avis de remettre l'assemblée à samedi, auquel cas la Grand'Chambre et tcfutes les chambres autres auraient ouvert demain vendredi et auraient été en fonction,
H. Delpech de Méréville, conseiller de Grand'Chambre, a ouvert l'avis de rester les chambres assemblées, ce qui emporte cessation de toutes fonctions. Il a été suivi de tous les jeunes gens qui , pendant la délibération , paiv loient de p...*.* et de parties de vacances, et qui en ont été quittes pour dire : « De l'avis de M. Delpech ; » en sorte que M. le président de Maupeou a eu soixantequatre voix de son côté, et M. Delpech soixante et onze. Cela a passé de sept voix ; encore y a-t-il* eu bien des voix caduques de l'autre parti, comme dans une seule maison; M. de La Guillaumie, conseiller de Grand'- Chambre, ses deux fils, conseillers, et M. de Montholon, son neveu, n'ont fait qu'une voix.
Il y avoit grand monde dans la grande salie du Palais, quand la Cour est sortie. Cet arrêté ayant été répandu a été applaudi comme une action héroïque et romaine par toiit le parti janséniste qui ne demande que désobéissance formelle, d'autant plus qu'il n'est pas personnellement exposé à la peine qui peut suivre ; il y a même des gens si téméraires qu'un homme fort bien -mis cria tout haut dans la salle : « Vive ie Parlement ! » Je le sais d'un procureur qui se trouva dans la foule par hasard auprès de lui et qui fut ému de cette exclamation.
Pour moi, je n'ai point approuvé cette politique, parce que, quand on se mutine à l'extrême contre son maître, non-seulement de droit, mais défait, parce qu'il
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a la force en main, quelque raison qu'on ait an fond, on met le souverain dans la nécessité de pousser les choses à l'excès de son côté, et Ton rend le mal bien plus grand qu'il n'étoit et le remède bien plus difficile* Car les jansénistes ont beau dire que ce n'est pas le Roi qui veut, quoiqu'il ait parlé lui-même , que c'est le cardinal de Flenry; que le mal se fasse par le Roi de son propre mouvement ou par le ministre sous le nom du Roi, il n'en est pas moins fait. Le Parlement ne peut donc se * battre ici que par une politique fine et non point par une désobéissance trop outrée. Il étoit plus à propos, à mon sens et à celui des gens tranquilles, après avoir protesté contre Y enregistrement de la déclaration, de reprendre les fonctions, de faire la chambre des vacations. Cela gagnoit quatre mois de temps; et, dans une occasion nouvelle, après la rentrée, sans avoir égard à la déclaration du 18 août, le Parlement auroit délibéré et se seroit comporté comme à l'ordinaire, les défenses du Roi auraient été oubliées; alors il auroit été temps de montrer de la fermeté, de cesser les fonctions; Et il arrive quelquefois bien du changement en quatre mois!
Vendredi 5, messieurs du Parlement sont venus chacun dans leurs chambres, toujours assemblées sans rien faire.
Samedi 6, dernier jour du Palais, ils se sont assemblés en la Grand'Chambre , et en sont sortis sur les dix heures, avec ajournement au lendemain de Saint-Martin, sans qu'il y ait eu aucun mouvement ni aucun ordre de la part de la Cour. Le public, fort attentif à ce dernier jour, à cause d'une chambre des vacations, a été fort surpris de ce silence, mais il faisoit craindre quelque fâcheuse suite, d'autant que j'avois appris que les mousquetaires, qui, n'étant point du voyage de Fontainebleau, dévoient avoir ce jour-là leur congç, avoient eu ordre de revenir coucher à l'hôtel.
Dimanche 7. — Il y a eu grande consternation cerna-
tin, dans Paris, quand il s'est répandu que, la nuit, tous les mousquetaires avoient été occupés à porter des lettres de cachet à tous les présidents et conseillers des enquêtes et requêtes, par lesquelles le Roi les exile en différentes villes dans le ressort du Parlement, avec ordre de sortir de Paris dans le jour , en sorte que cela fait plus de cent quarante exilés1 d'un seul coup de filet., C'étoit bien éloigné d'écouter leurs plaintes sur les six prisonniers dont ils demandoient le retour.
On n'a pas touché à un des conseillers de la Grand'- Chambre, pas même à M. Delpech, qui avoit .ouvert l'avis de l'arrêté du jeudi, et qui a causé tout le mal. Ce qui m'a fait juger qu'on les ménageoit en Cour pour les gagner, les séparer du reste du Parlement, et s'en servir pour opprimer les autres.
J'ai entendu dire à des gens de nom que le ministère avoit été très-piqué d'une désobéissance aussi opiniâtre. M. le maréchal de Villars, qui est de tous les conseils, a dit à une dame qu'il y avoit eu des avis très-violents. On m'a dit qu'il y avoit eu un avis d'envoyer à vingt-deux des plus vifs et des plus entêtés du Parlement la commission pour tenir la chambre des vacations , et en cas de refus, de leur faire leur procès et de punir de mort ; en sorte qu'on présente cet exil général comme le parti le plus doux. Au surplus, il y a beaucoup de politique dans la conduite de la Cour. Si l'on avoit transféré tout le Parlement dans un endroit, il y auroit conservé toute son autorité, et ils se seroient tous animés dans les mêmes sentiments. Si même on avoit exilé dans un même lieu les sept chambres des enquêtes et requêtes , ils se seroient regardés comme composant le Parlement, ils se seroient assemblés ayant à leur tête le premier président de la première chambre des enquêtes, et ils auroient fait des délibérations ; au lieu qu'étant séparés, ils n'ont
1 . Voyez les noms de ces cent trente-neuf exilés dans les Nouvelles ecclè* tia$tique$du 30 novembre 1732.
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plus de pouvoir. Us sont tout au plus une douzaine ou environ dans une même ville. Ils sont presque tous dans des villes, où il y a un intendant, apparemment pour éclairer leur conduite.
Les jeunes seigneurs de la robe sont à Soissons, comme M. de Nicolaï, conseiller aux requêtes du Palais et premier président en survivance de la Chambre dès Comptes ; M- de Lamoignon, reçu président à mortier, et qui de?, voit épouser dans trois jours mademoiselle Bernard, petite-fille de Samuel Bernard, banquier; M. de Noviori, reçu président à mortier ; M. de Montholon , avec d'autres, comme le président Roland, premier président des requêtes du Palais. Il y en a à Tours, Bourges, Chalons* Clermont en Auvergne, Riom, Angoulême. On en aura la liste- Il y en a deux dans îes îles d'Olcron, quoique d'un autre Parlement, savoir * M. Clément, "grand protecteur dés miracles de M. Paris, et M. Le Tourneur, fils d'un notaire et payeur des rentes, qui, dans l'assemblée du jeudi, s'avisa d'ouvrir un avis de faire défenses aux fermiers généraux de lever le droit des quatre sols pour livre, sous peine d'être punis comme coupables de péculat; il y a de l'imprudence à un homme comme celuilà d'être l'auteur d'une pareille proposition.-
Un pareil exil ne laissera pas que de punir un peu nos robins; Les uns s'attendoient à aller faire leurs affairesdans leurs, terres; les autres quittent de jeunes femmes et risquent de s'en repentir; d'autres regretteront Paris, les spectacles, leurs maîtresses, des parties de campagne; et cela causera à tous, plus ou moins, une dépense fort disgracieuse- Lundi 8, il est arrivé ce que j'avois prévu à tous les présidents de la Cour et conseillers de la Grand' Chambre, une lettre de cachet pour se rendre mardi, à huit heures du matin, au Palais, dans la chambre Saint-Louis, pour y exécuter les ordres du Roi, à peine de désobéissance. Mardi 9, tous ces messieurs se sont rendus au Partais,
M. le président Le Peletier présidant, attendu la maladie du premier président Portail ; et là, MM. les gens du Roi leur ont présenté des lettres-patentes à eux adressées , qui les nomment commissaires pour tenir la chambre des vacations; et comme le principal objet est déjuger des criminels dont les prisons sont remplies, et qu'on se dpute bien qu'on ne terminera guère d'affaires au civil, pour ne point faire une nouvelle querelle aux avocats, on a ajouté dans les lettres-patentes, sans ministère d'avocats, parce que les procureurs peuvent plaider dans toutes. ces affaires cle provision, mais ils ne sont pas disposés pour conduire sur les appellations, comme on le.disoit -dans Paris. Quand il est dit que les audiences se tiendront à huis clos, cela ne veut pas dire les portes fermées, mais que les juges ne sont pas dans les bancs d'en haut.
Nouvelle attention du pubjicçt des jansénistes sur le parti que prendroient messieurs de Grand'Chambre; mais la conslernation a été complète quand on a su qu'ils a voient enregistré les Iettresrpatentes. Ils ont été l'objet de la déclamatiop et du mépris de tout lé public. A la vérité, cela est un peu tranquille, à la vue de cent cinquante confrères exilés pour une cause commune, mais on devoit s'attendre qu'ils se laisseroient gagner, 11 n'y a qu'à considérer ce qui compose la Grand'Chambre: dps présidents qui sont au-dessus du robin ordinaire et attachés à la Cour, des abbés qui attendent récompense, et des conseillers arrivés dans un âge où ils n'ont plus d'autre plaisir que de gagner des écus;' joint à ce]a la distinction dont ils sont flattés sur le reste du Parlement, et qu'ils usurperont insensiblement, de façon qu'il n'y aura qu'eux qui connoîtront des matières de droit public.
Les jansénistes ont raison de se .plaindre d'eux. Ceci frappe furieusement leur parti, et c'est un grand point à la Cour que d'être sûre de la Grand'Chambre pour la
rentrée à la Saint-Martin. On ne rappellera que ceux qui promettront de se prêter à tout ce qu'on voudra, et l'ennui de l'exil fera faire des démarches à un grand nombre.. Le Roi est parti mardi 9, au matin, pour Fontainebleau, pour deux mois» Tout ceci n'a pas retardé son voyage d'un jour.
Mercredi 10, les nouveaux commissaires du Roi n'ont pas commencé leur mission heureusement. Ils ont travaillé toute la matinée à un procès criminel ; le procès examiné, il a été question de faire monter l'accusé pour . l'interroger sur la sellette; la réponse qu'ils ont eue de la prison est que cet homme-là étoit mort et enterré, il y avoit trois semaines.
Ce que messieurs de Grand* Chambre "ont gagné, c'est que les six premiers exilés, savoir : l'abbé Pucelle à son abbaye, M. Titon dans le château de Doullens, M. Robert à Belle-Isle, M. de Yrcvin à Poitiers, M. de La Fautricre à Salins, et le président Ogier aux îles Sainte-Marguerite, qui étoient gardés à vue, sont à présent comme les autres et ont le lieu où ils sont pour prison.
M. le premier président Portail se porte mieux, il est de retour à Paris; et il a tenu la chambre des vacations, il a mandé les procureurs de communauté pour les exciter à mettre cette chambre en train ; mats dans le fait ils n'ont pas plus envie que les autres de travailler, et ils ont répondu qu'ils n'avoient ici ni parties ni affaires.
Samedi 13, MM. les présidents Le Peletier , de Maupeou et de Blanemesnil, comme députés, sont allés à Fontainebleau, pour redemander, dit-on, à Paris le retour des exilés; mais ce n'est uniquement que pour demander en faveur des six premiers exilés la permission d'aller dans leurs terres.
M. le premier président Portail a dit à ceux qui sont venus lui faire compliment, qu'il se portoit assez bien, mais qu'il avoit toujours le cœur et l'esprit malades/Ce qui feroit assez croire un bruit qui s'est répandu qu'il
donnoit la démission de sa place, et qu'on lui en oflroit cinq cent mille livres. On disoit aussi que ce changement regardoit M. Le Brot, premier président et intendant d'Aix, ancien ami du cardinal de Fleury. On ne peut donner cela que comme des bruits de Paris.
Les six premiers exilés ont obtenu grâce. M. l'abbé Pucelle est à Charmont, dans une terre, à vingt lieues de Paris, avec sa famille; M. Titon est à sa terre près de Beau vais; M. le président Ogier revient à Orly1, près de Paris, terre de son père. Ainsi des autres.
M. Tessier, notaire du garde des sceaux, a obtenu pour M, Le Tourneur, son beau-frère, envoyé à Vile de Ré, qu'il revînt à une terre à dix lieues de Paris.-
M- le président de Lamoignon, qui étoit à Soissons, a eu la permission de venir à Goubert 2, terre de Samuel . Bernard, faire son mariage avec mademoiselle Bernard.
On dit même que tous les conseillers qui veulent de* mander la permission d'aller à leurs terres pour lieu d'exil l'obtiennent; quelques-uns l'ont fait, mais il? n'ont pas été approuvés, parce qu'il faut demander cette grâce par une lettre de soumission 8, et il est toujours mieux de ne se point distinguer et de suivre le sort de tous ses confrères.
La chambre des vacations n'est pas plus avancée que le premier jour. On n'y juge que des affaires criminelles et on n'y lient point d'audiences.
Les politiques sont fort intrigués sur le dénoûment Je cette affaire à la Saint-Martin, quand il sera question de rentrer, et quels arrangements le ministère prend là-dessus à Fontainebleau.