François-Etienne. Voyez plus haut, p. 90, note i
5, Eu mars 1732* i
du grand duc, comptant que l'Espagne autoriseroit le dessein de l'Empereur..
Mais la France s'oppose fortement à cette élection du duc de Lorraine, parce qu'il n'est pas de son intérêt d'avoir pour si proche voisin le duc de Lorraine Empereur, et qui deviendroit par là un prince très-puissant, à cause de tous les pays héréditaires qui sont destinés à l?archiducliesse aînée par décret de l'Empereur, accepté et reçu dans plusieurs Cours étrangères.
L'Espagne ne peut pas se désunir d'avec la France, parce que ces deux puissances, jointes ensemble, se soutiennent Tune et l'autre et font la balance de l'Europe. L'Empereur voyant cette union et cette opposition de la part de ces deux puissances, ne veut plus que don Carlos soit grand-duc de Toscane, en sorte qu'il y a trois semaines que l'Empereur a voulu faire enlever don Carlos dans Florence. Il a été obligé de se sauver à Livourne, où il est à présent. Voilà un coup très-hardi et très-injurieux pour l'Espagne, et par conséquent pour la maison de Bourbon. Ce qui fait croire que ceci ne se passera pas sans une guerre presque dans toute .l'Europe, parce que l'Empereur, les Hollandois et les Anglois sont unis ; et, d'un autre côté, l'Électeur de Bavière, l'Électeur de Cologne, l'Électeur de. Brandebourg, roi de Prusse, l'Électeur de Saxe, roi de Pologne, s'opposent à l'élection du duc de Lorraine avec l'Espagne et la France,
On croit aussi que le pape donne les mains au dessein de l'Empereur, ce qui l'a brouillé avec nous, et que cela n'a pas peu contribué au dessus que le Parlement vient d'avoir sur le clergé. Voilà les affaires qui font présentement l'attention des politiques.
Pendant ce temps-là, il est arrivé à la Hollande un triste événement. Des vaisseaux, à leur retour des Indes, ont emmené à leur suite des vers1 deux fois longs comme
\ . Le Taret, Tcredo. Voyez à ce sujet Pierre Massuet, Recherches intéressantes sur l'origine, la fortncttîon, etc., des vers qui infestent les vaisseaux
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le doigt, qui arrivent tous les jours par bandes en nombre infini. Ces vers ont la tête dure comme l'acier, et avec leur tète percent tout. Ils se sont attachés aux digues des provinces de Frise et de Zélande; ils percent ces digues, font des trous de toutes parts. La mer passe, en sorte que ces provinces sont en danger d'être submergées. Il y à quarante mille ouvriers qui travaillent à réparer les ouvertures que font ces petits animaux et à faire des contre-digues. On dit que cela leur coule déjà des sommes immenses; ils promettent des sommes considérables à celui qui trouvera le secret de faire mourir ces vers. On dit qu'ils meurent quand ils trouvent de l'eau douce. Mais ces provinces sont entourées de la mer, et il n'y a point d'eau douce. C'est un événement tort extraordinaire !
et les digues t 1732, Amsterdam, ia-8 ; Roussel, Observations sur l'origine et la nature des vers, La Baye.
Janvier*
Avifjn m bloqué. — Contrebandiers. — Mandement du cardinal de Bissy.— L'archevêque de Paris et le catéchisme de Saint-André. — La thèse du prêtre Irlandois. — Le doyen de la Sorbonne. — VAlmanack Jésuitique. — Le service de Victor-Amédée. — Les deux filles de la menuisier*.
Les gens indifférents croient devoir attribuer la victoire du Parlement à quelque raison de politique contre la cour de Rome, plutôt qu'à une envie décidée de lui faire plaisir. On dit même qu'actuellement il y a douze mille hommes de nos troupes qui ont bloqué la ville d'Avignon et qui arrêtent les vivres de façon que le pain y vaut huit sols la livre, sous prétexte que nombre de contrebandiers, qui étoient dans la Provence, s'y sont réfugiés, et que nous demandons qu'on nous livre1.
Néanmoins, les molinistes, constitutionnaires et évêques sont outrés de cette victoire, et il n'y a pas apparence qu'ils restent bien longtemps dans le silence.
Le cardinal de Bissy, qui n'a encore rien dit, du moins en public, a fait un mandement très long qu'il a fait imprimer à Paris, qui contient des propositions hardies, et dont il s'est répandu quelques exemplaires. Des gens de notre Parlement, pour mettre à profit la surséance de la déclaration du 18 août dernier, avoient déjà pris le parti de la dénonciation; mais M. le cardinal de Fleury a arrêté celte occasion de querelle. 11 a engagé M. le cardinal de Bissy à garder par devers lui son mandement. Il s'est défendu d'avoir eu part à la distribution
- 1. Voyez Journal de la Cour dans la Revue rêtrospect.* îc série, t. », p. 169, 189, 198. ÀYiguon et le Comtat Yenaissia appai tenaient au pape.
JOURNAL DE JïAHBlKll.
de quelques exemplaires qu'on a fait retirer autant qu'il a été possible par autorité et par argent.
L'archevêque de Paris a fait une autre querelle. 11 a envoyé chercher un prêtre faisant le catéchisme dans la paroisse Saint-André, sur le soupçon qu'il n'étoit pas de la saine doctrine; il l'a fait examiner et lui a proposé de signer le formulaire, ce que le prêtre a refusé. Sur cela, notre prélat lui , a interdit même la fonction de caléchiseur, quoique dans cet exercice il s'agisse peu des disputes présentes. Le curé de Saint-André est grand janséniste, il s'est plaint de l'entreprise. Tous les curés qui sont de ce parti se sont joints, parce qu'ils prétendent avoir le droit d'employer au catéchisme tel de leurs prêtres qu'ils jugent à propos, et ont fabriqué une requête d'appel comme d'abus. Cela a donné lieu à bien des démarches de la part du premier président, tant auprès de notre archevêque que du curé de Saint-André, pour assoupir cette affaire. Cela en est resté là jusqu'à nouvelordre.
Les molinistes se sont tournés d'iin autre côté. Ils ont fait soutenir en Sorbonne par un prêtre irlandois une thèse1 remplie de propositions un peu fortes sur les disputes présentes, signées du sieur de Romigny, syndic ; les gens du Roi ont pris fait et cause. Cela a donné lieu à deux arrêts : l'Un, du 5 de cc'mûis, pour condamner et supprimer la thèse; l'autre, du 7, pour laver la tête au syndic, qui, avant cette expédition publique, avoit été mandé par le cardinal de Fleury, par l'archevêque de Paris et par le premier président. C'est un original, un homme très-vif qui leur a répondu qu'il étoit syndic en vertu de lettres de cachet, qu'Une vouloit point de. cet embarras, qu'il n'y avoit qu'à en faire nommer un autre, et qu'il les averti ssôit qu'il signeroit toutes les thèses sans en lire aucunes.
1. lia déjà été question de cette thèse sou& l'année 17 32, Voyez plus haut, p. 323.
janvier 1733. 379
Le Parlement a encore été obligé depuis d'envoyer des défenses en Sor bonne et aux Cordeliers de soutenir deuxautres thèses d'un pareil goût, en sorte que l'on voit que cela ne commence pas mal.
H faut convenir aussi que les jansénistes ont joué un vilain tour aux Jésuites ; ils ont fait paroîtreun almanach surnommé Jésuitique1 i avec des planches pour chaque mois, qui représentent douze des plus vilaines aventures qui leur soient arrivées depuis leur établissement avec un, petit précis de leur morale politique; je l'ai eu par hasard, mais il est très-rare et ne se trouve plus. Je ne crois pas qu'ils oublient ce trait pour s'en venger, s'ils le peuvent.
La Gazette ecclésiastique continue toujours, et même il a paru ce mois-ci un nouveau miracle de M. Paris- Jeudi 29, étoit la révolution de Tannée de la fermeture du cimetière de Saint-Médard ; il y avoit le matin cinquante carrosses et deux duchesses qui y étpient en dévotion. En fait de religion, la prévention attrape gens de tous états.
Ce même jour , on fît à Notre-Dame le service pour Victor-A'médée, roi de Sardaigne, aïeul du Roi, avec les cérémonies ordinaires. La décoration du catafalque et l'illumination étoient de la dernière magnificence2.
J'ai vu une chose fort singulière. La femme du menuisier du Roi, demeurant aux Gobelins, est accouchée à neuf mois de deux filles très-bien conformées pour
mais qui se tiennent par l'estomac et la poitrine ;en sorte qu'elles n'ont qu'un ventre et un nombril ; mais tout le reste des deux corps est complet. Deux sages-femmes, après avoir travaillé sept heures à
. i. Le véritable almanach nouveau pour l'aimée i73.3? ou le nouveau calendrier jésuitique. Voyez à ce sujet les Nouvelles ecclésiastiques, t 7 34, janvier; ' lè Journal de la Cûurf dans la Bévue rêtrospect., â« série, t* v, p. 162, et" les 3fétanges de Bois-Jourdain, t. m, p. 64. .
2. Elle coûtait cent cinquante mille livres. Il y avait trois mille cinq cents cierges. Perrault fut chargé de tous ces préparatifs. Journal cité, p. 1 69^ i 70.
JOURNAL DE BAKBiER.
cet accouchement, ont renoncé à l'ouvrage, n'ayant pu faire venir que la tête d'une des deux filles qui se tenoient. Elle a paru vivante et a été ondoyée. On a appelé Grégoire le fils, accoucheur, qui, par adresse et ménagement, a tiré les deux enfants l'un après l'autre, de manière que la mère* malgré tout ce travail, est en parfaite santé. Cela a fait la matière d'une dissertation à l'Académie de chirurgie, dont est le sieur Grégoire, Et à l'ouverture de ces deux filles, qui avoient été nourries par un seul boyau, il s'est trouvé qu'elles n' avoient qu'un cœur, un foie et une rate. Il y a plus de cent ans qu'on n'a vu par les livres un pareil prodige de la nature.
Février.
Prima mentis de la Sorbonne. — Arrel du Conseil. — La lettre de l'évéque dcLuoD, de 1731, supprimée. — Brouillard. — Rhume épidémiquc. — Mort de Pélecteur de Saxe^ ro"r de Pologne. — Le roi Stanislas. — Le marquis de Monti. — Mort d'une fille du Roi. — Thèses et pamphlets supprimés. — Toujours les con vulsionnaires. — Ils prophétisent. — Le premier président de la Cour des Aides. — Charges des couseillers. — Le rhume.
Le 1er de ce mois, la Faculté de Sorbonne s'assemble: cette assemblée s'appelle aussi prima mensis. On y a nommé douze commissaires pour examiner la thèse, qui a été ci-devant condamnée et supprimée par l'arrêt du Parlement du 5 janvier dernier. M. le cardinal de Fleury, ayant été informé de cela , a écrit à la Sorbonne, de la part du Roi , de se tenir tranpuille à ce sujet , et de ne faire aucun examen. Effectivement, la Sorbonne n'auroit pas manqué d'approuver la thèse, et il auroit fallu une assemblée d'évêques pour décider entre la Sorbonne et le Parlement.
Mais ce qui est de plus particulier est un arrêt du Conseil, du 10 de ce mois1, qui s'est vendu et distribué aujourd'hui , sans crier dans les rues, car ce n'est plus la mode, qui supprime une thèse soutenue en Sorbonne,
i. Voyez Journal de la Cour, ï. c, p. 176.
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le 9, et qui fait défense de ne rien admettre* à l'avenir dans les thèses qui donne lieu aux disputes du temps. On ne sait comment prendre cet arrêt ; comment , du jour au lendemain, le ministre aura-t-il été instruit de cette thèse, et pourquoi cette précipitation ? 11 sembleroit que la thèse auroit été soutenue d'intelligence pour déranger le Parlement dans la connoissance de ces affaires. Messieurs du Parlement n'en sont point la dupe, et ils le pensent ainsi.
Autre arrêt du Conseil, du 11 de ce mois, qui supprime une lettre de M. l'évêque de Laon (La Fare)1 à M. le cardinal de Fleury. Celte lettre est de 1731 , mais elle n'a paru imprimée que de cette année, et c'est ce qui fait voir l'esprit de mouvement et de querelle qui règne dans ces évêques et adhérents, M. le cardinal de Fleury, qui est fort âgé, qui a été très-fatigué et même peutêtre intimidé des grands événements qui sont arrivés l'année dernière, n'est occupé qu'à arrêter les séditieux et à tranquilliser. Mais il aura bien de la peine. Les jansénistes souhaitent sa mort, et je pense que cela sera pis.
Le 6 et le.7 de ce mois, vendredi et samedi, il a fait, depuis les cinq heures du soir, un brouillard si épais et si noir qu on ne voyoit point les lanternes allumées. Tout le monde, dans les rues, marchoit avec des flambeaux, des chandelles et bougiès à la main. Encore avoit-on beaucoup de peine à retrouver son chemin et sa porte. Ces brouillards s'étoient arrêtés sur Paris, .et nous ont été amenés par des vents d'Allemagne remplis de malignité, car dans toutes les villes du royaume, il y a un rhume épidémique dont tout le monde est attaqué. On mande de Strasbourg, Besançon et autres villes, où il y a grosse garnison, qu'on ne laisse qu'uneparlie de la ville ouverte, parce qu'il manque d'officiers et
I . Lettre de Monseigneur Vèvtque^duc de Laon à Monseigneur le cardinal de Fleury^ du ier novembre 1731, m»l2. Voy. Journal de la Cour% toc, cil.
de soldats* pour monter la garde et faire le service. Il y a ici, à Paris, plus d'un* tiers du monde dans le lit attaque de ce rhume, qui prend par la gorge et ensuite à la tête ; les chirurgiens ne font que saigner toute la journée. Il n'est pas dangereux; niais on dit qu'à Reims il. est mort beaucoup de monde. Presque tout le monde en a été attaqué successivement, de façon qu'à l'Opéra, au lieu d'offrir- des liqueurs fraîches et des truffes; comme à l'ordinaire, le limonadier offre et vend de la pâte de guimauve pour le rhume, tant il est général. Quelques personnes ont échappé, dont j'ai été du nombre. Il y avoil, dans la dernière Gazette, qu'à Londres, il y avoit trente mille malades du rhume.
Il y a une grande nouvelle dans ce pays-ci. Le roi çle Pologne, Auguste, électeur de Saxe, est mort subitement, le 1er de ce mois. Il avoit en. tête de grands projets pour faire élire son fils, le prince électoral, roi de Pologne. 11 avoit retardé pour cela à nommer à toutes les grandes charges de la couronne, et il avoit quarante mille hommes sur pied dans Péleetorat de Saxe. Voilà tout renversé. C'est lui qui a détrôné et chassé de Pologne le roi Stanislas, beau-père de notre Roi. Il a régné pendant vingt-six ans. Sur cette nouvelle, Samuel Bernard, qui prête à tous ceux qui ont de grandes charges dans ce pays-ci, a pensé qu'il ne lui manquoit plus que de faire des rois. Il a prêté quatre millions1 au roi Stanislas. Les fermiers généraux ont fait aussi une somme, et d'ailleurs tout le monde convient que le roi Stanislas a huit cent mille livres de rente en Pologne, dont les revenus sont séquestrés depuis vingt-six ans, parce qu'il n'a pas voulu renoncer au titre de roi, ni remettre la couronne et le sceptre qu'il a emportés avec lui, lors de sa fuite- On disoit dans Paris, qu'il étoit parti lui-même
[ . Suivant au contraire le Journal de la Cour, de 1732-1733 (Revue rè~ trospect., 2e série, t. v, p. 176), le duc de Bourbon, et non Samuel Bernard, prêta cinq millions au roi Stanislas.
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pour la Pologne , sous prétexte d'une partie de chasse, mais cela n'est pas vrai* et cela ne seroit pas même à sa place. Mais l'on dit assez généralement qu*il a la plus grande partie des grands du royaume pour lui ; d'ailleurs l'argent est le seul protecteur dans ce pays-là pour l'élection. Et Ton peut aussi ajouter que la politique apparente des Polonois paroît demander de remettre sur le trône un roi qui a déjà été en place, qui n'a point de fils à proposer après lui, et qui a l'honneur-d'être beau-père du roi de France. Cela les assure toujours d'une puissante protection. M. le marquis de Monti1, Italien, notre ambassadeur en Pologne, qui a beaucoup d'esprit, est apparemment occupé à faire à ce sujet toutes les menées nécessaires , car il est aussi convenable pour la France que le beau-père du Roi règne et ne soit pas Roi de nom seulement.
La troisième fille de France2 est morte ces jours-ci ; cela n'intéresse pas beaucoup. On ne portera pas le deuil ; il faut pour cela que les princesses de France aient sept ans. Elle n'avoit que quatre ans. On dit que c'étoit la plus jolie. Le Roi et la Reine en ont été très-touchés.
Le 23 au soir, on a conduit son corps à Saint-Denis. M. le cardinal de Rohan, madame la princesse de.Conti, la jeune, et autres dames, accompagnoientle corps. 11 y avoit un détachement de gardes du corps, mousquetaires, gendarmes et cheyau-légers portant des flambeaux. De Versailles, le convoi a traversé Paris sur les onze heures du soir, et de Saint-Denis le même cortège a rapporté le cœur au Val-de-Grâce.
Pour le coup, ce mois-ci est très-funeste aux pape; évêques et molinistes; les Jésuites sont consternés, et le janséniste triomphe. Il a été rendu, le 23 de ce mois,