‹ Journal de Barbier, tome 2Chapitre 82 sur 90 · VERS DE M. L'ABBÉ PELLEGRIN · texte numérisé non relu

VERS DE M. L'ABBÉ PELLEGRIN

Que de nos fastes on retranche Un jour.de sommeil et d'erreur!

{, C'est-à-dire sur ses épaules. (Note de Bartier.)

îJ L'abbé Simon-Joseph Pelïegrin, ré à Marseille, 1663-1745,- tenait à Paris un bureau d'esprit et^de littérature. Il a beaucoup travaillé pour le théâtre, entre autres pour TOpéra-Comique.

512 JOUKNÀL DE BAIUUËR.

Mais non! d'un beau réveil il est l'avant-coureur, Et dans les champs de Mars une prompte revanche

Doit apprendre à nos ennemis Qu'ils ne vaincront jamais les François qu'endormis!

Dans la vérité du fait, il n'y avoit point eu de souper, le 14, chez M. le maréchal de Broglie; on m'a dit qu'il ■ ne donnoit point à souper. 11 n'y a eu que beaucoup d'imprudence et d'inattention* La maison où il demeuroit appartenoit aux moines de San-Benedetto , comme presque toutes celles de la plaine- C'est une abbaye fort, riche. Cette maison est fort belle ; elle est située entre le camp et la rivière de la Secchia, et vis-à-vis ce malheureux gué. La principale entrée étoit du côté du camp; et les ennemis, après le passage do la rivière, sont entrés dans cette maison par une petite porte de derrière, où ils ne pouvoient entrer que deux à deux. Ils ont d'abord tué ou blessé tous les domestiques de M.1 de Broglie et quantité d'officiers qui étoient accourus dans cette maison, indépendamment de la garde qui y étoit. Ils avoient même la cruauté d'écraser là tête à coups de crosse de fusil à ceux qui étoient tombés dans la cour de leurs blessures. 11 n'y a point eu de trahison marquée de la part des moines ; mais on ne doute pas qu'ils ne fussent espions des Allemands. Le lendemain de la surprise, le roi de Sardaigne envoya à l'abbaye demander du vin pour son souper; on lui en refusa, et il fit enfoncer les portes.

Les ennemis, passant la rivière à six heures du matin, ont su prendre le moment qu'on avoit envoyé tous les chevaux du camp à la pâture , au moyen de quoi on a été obligé d'abandonner les tentes et les bagages qu'on . ne pouvoit pas charger. L'alarme a été au camp, et le premier soin a été de rassembleHes troupes et de les faire marcher, en sorte que, quand les valets ont ramené

les chevaux et les mulets au camp, les ennemis s1 en sont emparés. Un de mes amis , officier dans le régiment de Champagne, revenu ces jours d'Italie, qui étoit campé à un quart délieue du camp de M. de Broglie, a perdu, ainsi que toute la brigade de Champagne, sa tente, tout son équipage, des housses magnifiques, trois chevaux et deux mulets. À plus forte raison les brigades qui formoient le corps de M. de Broglie, et qui ont été les premières surprises.

Pendant les trois jours, entre la surprise de Broglie et la bataille, que nos troupes ont été en présence des ennemis et qu'ils ont marché pour gagner Guastalla, il y a eu une si grande déroute que les officiers et les soldats n'ont vécu que de raisin et d'eau-de-vie, quand* on pouvoit en avoir, que des vivandiers plus éloignés avoient échappé.

Quoi qu'il en soit, si une grande partie des officiers a perdu considérablement, la revanche a été complète, et les ennemis, loin de profiter de leur avantage, ont été très-maltraités.

Les ennemis ont repassé le Pô, et nous aussi ; ils sont à présent sur l'Oglio, qui sépare les deux armées. Ils font des mouvements, et l'on croit qu'il y aura encore quelque bataille. L'Empereur y envoie encore de nouvelles troupes. Nous y en envoyons aussi, et il paroît que la guerre continuera d'être sanglante de ce côté-là. Voilà déjà pour une seule campagne quatre batailles, en comptant les deux actions de Colorno, dont deux ont été longues et meurtrières.

M. le prince de Montauban, colonel du régiment de Picardie, a apporté au Roi les étendards pris à la bataille de Guastalla, On dit qu'il ne put jamais faire au Roi le récit de l'action. C'est un homme de peu d'esprit, qui vend tous les emplois du régiment, bon, simple avec tout le monde» Ces qualités font qu'il n'est jalousé de personne; qu'on le regarde comme un homme sans

conséquence * et qu'on n'a ni intérêt ni motif pour lui nuire, comme on a saisi le prétexte de le faire contre ]VL le duc de La Trémoille, qui a beaucoup d'esprit, qui est beau et bien fait, très^inconstant pour les femmes , et trop haut $ et, par-dessus cela; qui a été fort ami du Roi,

Dans l'affaire de Parme, on vit M. le prince de Montauban en redingote boutonnée. La saison et le pays ne demandoient pas tant de précautions pour se garantir du froid. On le trouva d'ailleurs très-gros ; cela donna de la curiosité, et enfin il fut reconnu qu'il avoit dessous une cuirasse devant et derrière, et une calotte dans son chapeau, en sorte qu'on le surnomma dès lors le Capitaine de cuirassiers. Dans ce métier-là, on ne se passe rien, et il faut se faire tuer noblement. C'est la folie militaire. Cependant à Parme, à la noblesse près, la calotte ne fut pas de trop, car M. de Montauban reçut une balle dans son chapeau, qui l'auroit tué sans sa précaution. 11 reçut une autre balle au petit doigt de la main, qui déchaussa sa bague et lui écorcha le doigt, 11 crut cela suffisant pour se retirer du combat, et il alla à Parme pour se faire panser, M. Bouquot1, chirurgien major, lui ordonna de mettre de la toile d'araignée avec du tabac. Cependant on n'a dit de ce prince que du bien à Paris, et il partagea l'honneur de son régiment, M. le duc de La Trémoille, au contraire, a le malheur de tomber dans un fossé; plus de cinquante soldats, qui passoient avec ardeur^ lui marchent sur îe corps et lui froissent les côtés; il se relève, il marche, et reste

ensuite trois heures à la tête de son régiment, où il pouvoit être tué deux cents fois; il reçoit même deux balles mortes, qui ne l'ont point endommagé. 11 se retire n'en pouvant plus, et ses ennemis trouvent le moyen de se servir de cette chute pour je déshonorer! de manière

1, Chirurgien major des Invalides.

que, quelque justification qu'il ait eue, il reste toujours dans le public un doute et un soupçon sur sa conduite*

Octobre*

Nouvelles d'Allemagne, — Chanson yur M. le maréchal deNoailles. — Le Roi à Fontainebleau. — M. le duc de La Trémoille à Vais*

L?armée d'Allemagne a été plus tranquille que celle d'Italie ; elle n'a été fatiguée qu'en marches, et on a été surpris de son inaction depuis le siège de Philisbourg. Pour le prince Eugène, avec des troupes ramassées et inférieures aux nôtres, on compte qu'il a fait beaucoup de nous harceler continuellement. On dit que M. le maréchal d'Àsfeld est un homme timide, qui n'a rien voulu hasarder; d'autres disent que cette -inaction est l'effet des ordres secrets de ne rien entreprendre ; que M* le garde des sceaux , qui est en quelque façon l'auteur de cette guerre, a un intérêt de politique à la faire continuer le plus longtemps qu'il pourra, la mort du cardinal de Fleury pouvant arrivejr d'un jour à l'autre; attendu qu'ayant tout le secret des négociations et des projets, on ne pourrait pas se passer de lui ; et que c'est le moyen de se conserver la pteee de prinpipal ministre après la mort du cardinal , malgré tous ses enyj/eux.

M. le maréchal de jfoailles a pu en Allemagne une aventure fâcheuse. M. d'Asfeld, dans un mouvement du prince Eugène, l'avpit commandé avec vingt-cinq mille hommes, pour s'emparer du camp d'Hailbrqn, que le prince Eugène a conservé comme poste JLrès-av^nlageux. Il y étoit resté sept à huit mille hommes. M. le maréchal de Noailles s'arrêta en disant : « Voilà encore une co- « lonne des ennemis. » Et il ne voulut pas aller plus savant. On l'a appelé de cette affaire le maréchal Cotonne, et cela a occasionné une petite chanson que Toici :

JOURNAL DE feARftIER.

Sur .un Noël : Trois rois sont venus de loin,

Avec soin.

Le digne fils du héros

De Rigaut1, D'une fière contenance, Passa l'autre jour le Rhin,

Mais soudain Il se rapprocha dé France.

On croyoit les ennemis

Déconfits, À l'aspect de ce grand homme!

Mais Eugène en fait, hélas!

Moins de cas Que lui du pape et de Rome2.

Il a fait plus d'un métier,

Ce guerrier3..

Mais si l'on en croit l'armée»

IL prendra chape et lutrin

Dès demain, Et au croc pendra Tépée.

En tout cas, c'est un homme savant, de beaucoup d'esprit, entreprenant, ambitieux, parvenant à ses fins; il ne souffre pas de bon cœur sa qualité de maréchal de France en second. Tout succès est toujours à l'honneur du général, qui est M. d'Asfeld, et ce peut bien être la raison qui l'avoit empêché de rien entreprendre.

L'armée d'Allemagne se retire dans des quartiers. La maison du Roi revient à Paris le 25 de ce mois. Pour l'Italie, ce sera toujours le théâtre de la guerre* L'Em-

1. Il faut savoir que Rigaut, fameux peintre, a- fait un portrait magnifique du maréchal de Noailles son père- (Note de Barbier*)

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