‹ Journal de chirurgieChapitre 14 sur 113 · MALGAIGNE# — SUR L’ABUS ET LE DANGER DES SECTIONS TENDINEUSES · texte numérisé non relu

MALGAIGNE# — SUR L’ABUS ET LE DANGER DES SECTIONS TENDINEUSES

tendre; mais le pied pendait sans force et sans mouvement; M. Bouvier, consulté, reconnut la paralysie, prescrivit une bottine à ressort pour assujettir le pied dans une position normale, et pour le reste s'en remit au temps et à la nature. Après 5 ans, la paralysie avait bien peu diminué ; le pied pendait en bas et se déviait en dehors ; on la porta à M. Guérin qui écrivit sur la pancarte, pied-bot v aigus ; ot qui, au dire de la mère, lui coupa le tendon d’Achille. A sa sortie, il la munit d’une bottine que la mère paya 20 francs , et lui promit que l’enfant guérirait de son pied-bot, mais non peut-être de sa paralysie. Au moment où nous écrivons (août 1845), le pied est dans le même état qu’avant le traitement; la démarche est extraordinairement vacillante ; le rachis commence à se dévier; la jambe est raccourcie d’un centimètre, 'le pied d’autant; le mollet a 3 millimètres de moins que celui du côté sain. »

Yoilà donc un tendon d’Achille coupé pour une simple rétraction physiologique; les muscles ne faisaient nul obstacle au redressement du pied, puisque M. Bouvier avant l’opération l’avait mis dans une bottine; puisqu’ après l’opération, l’état étant demeuré le même au dire de la mère, le moindre effort suffisait pour le diriger dans tous les sens. Quant au succès, chacun peut l’estimer à sa juste valeur.

Je dis donc, et je pose comme un principe strict et sans exception, qu’il est irrationnel de couper les muscles sains dans les membres à demi paralysés ; et ce qui a été fait à cet égard est assez significatif pour que nul chirurgien ne soit tenté de le refaire.

Voyons maintenant si la doctrine est mieux fondée dans les cas de rétraction pathologique ou de contracture. A cet égard il faut distinguer.

Que la contracture des muscles du mollet, par exemple, relève invinciblement le talon d’un pied d’ailleurs paralysé, de telle sorte que la marche en soit empêchée ; le pied ne pouvant se loger aisément dans une bottine ordinaire, la section pourra être permise. Et pourquoi? C’est qu’il n’est pas d’autre moyen de ramener le pied à sa direction ; c’est que le redressement du pied rendra la marche plus facile. Le pied sera paralysé, soit ; il vaudra mieux ainsi qu’ auparavant.

Montez au genou ; les muscles rotuliens sont paralysés, les fléchisseurs contracturés ; il faut au malade une béquille ou une jambe de bois. Alors si le redressement l’exige, vous pouvez couper sans crainte; le genou restera paralysé, mais vous l’immobiliserez à l’aide d’une gouttière; le malade marchera comme s’il avait une ankylosé, ce qui vaut infiniment mieux qu’une jambe de bois. Voilà ce qu’enseigne et ce que permet une saine chirurgie; et quand on a en vue un bénéfice certain, sans aucune chance de perte, toute opération est bonne et rationnelle.

Mais remarquez bien cette condition, c’est qu’il y ait certitude d’un bénéfice; et si par exemple tous les muscles de la cuisse sont paralysés, si le malade est incapable de se soutenir, encore plus incapable de se mouvoir, à quoi tendent vos opérations? Que lui importe, s’il ne doit jamais se servir de son membre, de l’avoir fléchi ou redressé? Bien plus, il est de ces malheureux paralytiques pour qui les jambes valent mieux fléchies qu’étendues ; le cul-de-jatte qui se meut sur son écuelle serait fort embarrassé si quelque orthopédiste lui redressait ses membres si bien fléchis. Opérer dans les cas de ce genre, opérer sans aucune chance de servir, et au contraire avec toute sorte cle chance de nuire, voilà où tend la doctrine que nous voulons combattre, voilà ce qu’elle a déjà fait, non pas une fois, mais plusieurs, et malgré des revers qu’elle cachait avec soin; et il importe donc de mettre ces revers dans tout leur jour, afin qu’il ne s’en produise pas davantage.

Je parlais tout à l’heure de simples culs-de-jatte : on conçoit que si la paralysie est plus étendue encore, si elle a envahi les bras et les mains, l’opération sera encore bien plus frappée d’inutilité, et ses résultats bien autrement tristes pour les malades. Or, c’est précisément dans deux cas de ce genre que de nombreuses sections musculaires et tendineuses ont été pratiquées ; tout le monde savant en a retenti, et jusqu’au monde politique ; avec cette seule restriction que les opérations étaient hautement annoncées comme une merveille , et que le plus complet silence était gardé sur les vrais résultats ,

TRAVAUX ORIGINAUX

La première annonce de ce genre fut adressée à l’Académie royale des sciences, le 20 janvier 1840 ; il s’agissait de la section en une seule séance de 13 muscles ou tendons.

« J’ai fait, il y a trois semaines, disait l’auteur, à l’hôpital des Enfants, chez une jeune fille de 14 ans, la section des muscles hiceps, demi-tendineux, demi-membraneux et droit interne, pour deux luxations incomplètes des genoux, produites par la rétraction primitive de ces muscles; il y avait des deux côtés subluxation des tibias en arrière sur les condyles du fémur, rotation de la jambe d’un quart de cercle en dehors, et inclinaison en dehors de cette dernière sur le fémur, de 60 degrés environ. La rotation en dehors, l’inclinaison latérale et le glissement en arrière des tibias, ont pu dès le lendemain de l’opération être ramenés à la simple flexion normale de la jambe sur la cuisse; et, depuis cette époque, il ne reste des deux difformités qu’un certain degré de flexion permanente de l’articulation. »

L’observation ainsi présentée ne donnait-elle pas r assurance d’un merveilleux succès? Cependant la jeune fille en question, après être encore restée plus de cinq mois dans le service, et avoir subi diverses autres sections qui en portaient le nombre total à 19, était tristement renvoyée à la Salpêtrière, beaucoup plus infirme qu’elle n’en était sortie. Voici son histoire, continuée jusqu’au ler novembre 1843.

Ous. IL— Paralysie avec contracture étendue U tous les membres ; 19 sections détendons ;

état pire qiC auparavant.

Eugénie Wilson, née le 24 juillet 1825, entrée dans le service orthopédique le G septembre 1839 , sortie le 29 juin 1840 , aujourd’hui à la Salpêtrière, section Saint- Charles.

Dans son enfance, elle avait eu plusieurs attaques de convulsions externes. A l’âge de 7 ans elle fut prise de ce qu’elle nomme des convulsions internes , qui durèrent 24 heures, et elle resta particulièrement 12 heures sans pouvoir parler. C’est de cette époque que datent les contractures et la paralysie dont elle est encore affligée aujourd’hui. Vers l’àge de 10 ans, elle fut conduite à l’hôpital des Enfants pour être traitée de cette paralysie ; on lui appliqua à la région cervicale 8 ventouses scarifiées et ensuite 8 moxas, le tout en vain, et elle sortit comme elle était entrée. Du reste, elle n’a jamais été autrement malade , et l’intelligence est nette et entière.

Pour la faire admettre plus sûrement à la Salpêtrière, on l’avait envoyée parmi les aliénées. Ce fut là queM. Mitivier la trouva ; touché de son état, il l’adressa à M. Guérin. Celui-ci la reçut, comme il a été dit, le 6 septembre 1839 ; il lui pratiqua, le 20 décembre, non pas 13, mais 14 sections au dire de la malade; puis 5 autres plus tard. Elle eut, dit-elle, quelques jours de fièvre à la suite de la première séance opératoire; mais les deux autres séances furent parfaitement supportées.

Quel était donc son état et pourquoi toutes ces opérations?

Elle offrait des difformités au tronc et aux quatre membres.

1° Tronc. — Au tronc il y avait et il y a encore une déviation latérale du rachis, avec saillie de l’épaule gauche; on n’y a pas touché; je la note seulement parce que, ayant cherché des indices de rétraction musculaire dans les gouttières vertébrales, je n’en ai pas trouvé la moindre trace.

2° Membres inférieur s. — Les membres inférieurs sont presque entièrement paralysés ; depuis l’âge de 11 ans elle a tout à fait cessé de marcher ; il faut la lever, la coucher, la porter comme un cul-de-jatte. La cuisse droite est fléchie sur le bassin à angle de 150°; l’extension est impossible de toute manière ; la flexion volontaire impossible , et extrêmement bornée même quand on cherche à l’opérer. L’adduction et l’abduction se font à l’aide d’une force extérieure ; mais la volonté y peut à peine quelque chose.

La jambe est à demi luxée en arrière sur la cuisse, et de plus dans une légère abduction et dans la rotation en dehors. Elle est fléchie à angle droit, sans pouvoir être

etendue en aucune manière ; mais elle peut se fléchir au point de mettre le mollet en contact avec la cuisso.

Le pied représente une variété de l’équin en dehors. Il a conservé quelques mouvo-

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