‹ Journal de chirurgieChapitre 19 sur 113 · CRÜVEILIÏIER. — MÉMOIRE SUR LES CORPS FIBREUX DE IA MAMELLE · texte numérisé non relu

CRÜVEILIÏIER. — MÉMOIRE SUR LES CORPS FIBREUX DE IA MAMELLE

Confondus, avant les travaux d’anatomie pathologique qui ont signalé le commencement de ce siècle, avec un grand nombre de lésions d’une tout autre nature, sous les noms vagues de tumeurs, de squirrhe, de cancer, de polypes, les corps fibreux de l’utérus ont été décrits pour la première fois par Bayle, et les remarquables travaux de médecine et de chirurgie modernes à cet égard peuvent être considérés comme le développement des idées de Bayle, et leur application à la pratique.

Toutefois, à l’exemple de Bichat qui considérait chaque tissu comme ayant ses lésions propres, Bayle consacrait dans son mémoire une erreur, savoir que les corps fibreux étaient propres à l’utérus ; sans doute, c’est dans cet organe que les corps fibreux trouvent les conditions les plus favorables à leur production et à leur développement ; mais on les rencontre dans tous les organes où se trouve du tissu fibreux, et on peut les diviser en deux ordres : 1° les corps fibreux implantés; ce sont ceux qui naissent d’une surface membraneuse, à la manière d’un végétal: tels les polypes fibreux des fosses nasales qui sont formés aux dépens du périoste, les tumeurs fibreuses de la dure-mère, les tumeurs fibreuses, cartilagineuses et osseuses qui naissent du périoste des os, tumeurs qu’on peut désigner sous le nom d’ ostéo-chondrophytes ; 2° les corps fibreux non implantés qui naissent au milieu des organes : tels les corps fibreux de l'utérus, ceux des mamelles, des ovaires, des testicules.

Cela posé, étudions les caractères généraux des corps fibreux.

1er caractère. — Lepremier caractère , qu’on peut appeler caractère de siège , est celui-ci : Les corps fibreux se développent en général au milieu des tissus fibreux.

2e caractère. — Caractères de forme et de volume.

La forme des corps fibreux est généralement sphéroïdalc ; leur surface tantôt égale, tantôt mamelonnée, quelquefois profondément sillonnée, d’ou la disposition lobuleuse de ces corps.

Leur volume est variable depuis celui d’un noyau de cerise, et même d’un grain de mil, jusqu’à celui delà tête d’un adulte et bien davantage. On a vu des corps fibreux qui pesaient jusqu’à 45 demi-kilogrammes.

3e caractère. — Caractères déduits du mode d’ adhérence et des connexions des corps fibreux avec les tissus au milieu desquels ils sont développés.

A l’exception des corps fibreux implantés qui semblent le résultat d’une végétation, d’un prolongement du tissu même de l’organe, les corps fibreux ne sont unis aux parties au milieu desquelles ils sont développés qu’à l’aide d’un tissu cellulaire très-lâche, si bien que l’énucléation de ces corps à l’aide du doigt, d’un stylet mousse, ou même à l’aide d’une traction légère, est on ne peut plus facile et n’exige jamais le secours de l’instrument tranchant: sous ce point de vue, on peut dire que les corps fibreux partagent l’indcpcndance des tumeurs enkystées avec lesquelles ils sont quelquefois confondus.

4e caractère.— Caractères de texture.— Les corps fibreux sont d’une extrême densité, qui ne peut être comparée qu’à celle d’un cartilage ou à celle du tissu propre de l’utérus considéré dans l’état de vacuité. Si le tissu fibro-cartilagineux de Bichat devait être maintenu, c’est à cette espèce de tissu qu’il faudrait rapporter les corps fibreux.

Ces corps sont en effet composés de parties disposées linéairement, appartenant au tissu albuginé, fortement pressées les unes contre les autres, entrelacées sous toutes sortes de directions, souvent divisées en plusieurs groupes de fibres , pelotonnées de manière à constituer des masses ou lobules distincts.

Les corps fibreux sont pourvus de veines qui naissent dans leur épaisseur fiar des radicules très-déliées et dont les troncs rampent sur leur surface. Lorsque ces corps sont divisés en lobules, des veines plus ou moins considérables se voient dans l’intervalle de ces lobules. Ces veines communiquent directement avec celles du tissu propre de l’organe au milieu duquel les corps fibreux sont développés; aucun vaisseau artériel ne peut être suivi dans leur épaisseur. Les injections poussées par les artères de l’organe au milieu duquel ils sont développés ne les pénètrent jamais. Aucun vaisseau lymphatique, aucun nerf, n’y ont été démontrés.

50 TRAVAUX ORIGINAUX

Considérés sous le rapport de leur texture, les corps fibreux ne présentent donc d’autre élément organique qu’un tissu fibreux animé par des veines. La vie de ces corps est donc réduite à une nutrition obscure dont l’agent est le sang veineux agité par un mouvement oscillatoire qui doit être extrêmement faible. L’organisation et la vie sont donc réduits dans les corps fibreux à la plus simple expression.

5e caractère.— Caractère (révolution des corps fibreux. — Les corps fibreux se présentent dès les premiers moments deleur apparition avec les mêmes caractères qu’ils présenteront lors de leur développement complet. Un corps fibreux du volume d’un noyau de cerise offre la même densité de texture qu’un corps fibreux du volume du poing ou de la tête. Un grand nombre de faits m’autorisent à admettre que si quelques-uns de ces corps primitivement fibreux deviennent plus tard cartilagineux et osseux, un certain nombre présente primitivement l’un ou l’autre de ces derniers caractères.

6e caractère. — Caractères pathologiques consécutifs des corps fibreux. — J’appellerai ainsi : 1° les effets consécutifs des corps fibreux sur les tissus environnants ; 2° les changements consécutifs qui s’opèrent dans ces corps fibreux considérés en eux-mêmes.

1° Dans les tissus environnants, ces corps fibreux n’incommodent que par leur poids et par leur volume; ce sont de véritables corps étrangers, inoffensifs, des parasites vivant d’une vie propre extrêmement limitée, qui n’apportent dans le tissu au milieu duquel ils sont développés que quelques modifications inévitables de nutrition et de circulation.

2° Les changements consécutifs qui s’opèrent dans les corps fibreux sont extrêmement restreints. Ces corps peuvent s’accroître indéfiniment, ou bien ils peuvent rester stationnaires; plusieurs faits m’autorisent à admettre qu’ils sont susceptibles d’une véritable diminution de volume, d’une sorte d’atrophie. D’un autre côté, ils peuvent s’encroûter ou se pénétrer de phosphate calcaire; ils peuvent devenir le siège d’un œdème qui dissout les éléments qui entrent dans leur composition, et rend manifeste leur disposition lobuleuse. Dans ce cas la tumeur est souvent pénétrée d’un suc qui a beaucoup d’analogie, au moins quant à l’apparence, avec la synovie. Les corps fibreux sont incapables de dégénération cancéreuse. Je crois même être fondé à admettre (ce caractère est de la plus haute importance) qu’il y a incompatibilité entre la production fibreuse et la dégénération cancéreuse.

Tels sont les caractères généraux des corps fibreux; voyons si ces caractères s’appliquent à certaines productions organiques qu’on observe dans les mamelles. J’invoquerai pour résoudre cette question, 1° un grand nombre de faits d’observation clinique; 2° quelques faits d’anatomie pathologique.

Je ferai d’abord remarquer que, de tous les organes sécréteurs de l’économie, la glande mammaire est celui qui présente dans sa structure la plus grande quantité de tissu fibreux ; qu’ indépendamment du tissu adipeux, deux éléments essentiels entrent dans cette texture : 1° une charpente ou gangue fibreuse; 2° des granulations ou grains glanduleux ; que les granulations ne peuvent être bien étudiées que chez les femmes mortes pendant la grossesse, et surtout après l’ accouchement pendant tout le temps de la lactation; qu’en dehors de ces circonstances les granulations mammaires sont trèspeu développées, et que ce faible développement, voisin de l’atrophie, est en rapport avec l’absence presque complète de sécrétion dans cet organe ; qu’ après l’époque de la cessation des règles, et surtout chez les femmes très-âgées, les granulations semblent disparaître complètement, et la gangue fibreuse reste seule.

La mamelle possède donc à un haut degré les conditions de texture favorables au développement des corps fibreux.

Les corps fibreux des mamelles se présentent sous l’aspect de petites tumeurs spliéroïdales, d’un volume variable depuis celui d’un grain de mil, d’un noyau de cerise, jusqu’à celui d’un œuf de poulet et même bien davantage. Leur surface est tantôt égale, tantôt mamelonnée ; leur dureté est extrême et comme pierreuse. Ces tumeurs, qui sont généralement sous-cutanées, mais qui peuvent également se développer dans

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